Serge Patrice Thibodeau, du haut de ton arbre que repose le quatuor de l’errance

Lettre vagabonde – 12 octobre 2005


 

Cher Serge Patrice,

Enfin reconnu le prophète dans son pays qu’on aurait tendance à déclamer après le prix de reconnaissance qui te tombe dessus. Toutes mes félicitations Serge Patrice pour l’obtention du Prix littéraire Antonine-Maillet-Acadie Vie. Je pourrais proclamer haut et fort que l’Acadie a reconnu l’un des siens. Mais tant de pays différents te reconnaissent comme l’un des leurs que nous serions égoïstes d’affirmer que tu es uniquement l’un des nôtres. Ce prix s’ajoute aux nombreux prix et marques de reconnaissance à ton actif. Souhaitons que cette reconnaissance soit un grand pas vers la connaissance de l’écrivain que tu es et de ton œuvre exceptionnelle et prolifique.

Grâce à l’attribution de prix littéraires, d’événements comme les salons du livre, les festivals littéraires et les parutions d’œuvres dans les revues culturelles, les poètes se manifestent, révèlent leur existence. Si les poètes ont besoin d’une visibilité grandissante c’est que nous avons plus que jamais besoin d’eux. Je rêve toujours de voir circuler des poèmes dans les cafés, les galeries d’art, les restaurants et d’admirer les textes inscrits sur les murs des édifices publics. Sur le modèle de « Adoptez une route » une institution ou un individu pourrait adopter un ou une poète, afficher ses vers sur les en-tête de lettres, distribuer des poèmes aux clients et laisser des recueils aux endroits où se posent fréquemment les regards.

Serge Patrice, si tu chausses les « bargameaux » de ton Madawaska natal, que tu éprouves sur fond de mémoire la « kon koi te gouk » que sillonnaient les premiers venus, tu es loin de bouder les vastes contrées. Tu as parcouru la « tierra del fuego » et le Mexique. De Prague, tu as rapporté autant de visages qu’en imposent les monuments dans la ville.

Sait-on ici dans ton pays que tu prêtes main forte à Amnistie internationale, engagée dans la défense des droits de l’homme ? Qui est au courant de ton implication au Liban, sur le sol de Beyrouth où tu as côtoyé des Palestiniens rescapés des massacres perpétrés par l’armée israélienne ? Tu as parcouru le Marais poitevin à la recherche de ton ancêtre Pierre Thibodeau, le meunier. Les ailes des moulins t’ont ramené en Hollande où tu as séjourné trois mois en ce pays des moulins à vent. Tes Carnets de voyage m’ont révélé ta première escapade à dix-sept ans ; tu partais pour l’Afrique avec l’assentiment de ton père. Ça ne me surprendrait pas d’apprendre que tu aies fréquenté les Maoris et taquiné les kangourous.

Cher poète voyageur, tes vers débordent les frontières « de l’Acadie / à la terre de feu / de l’Alaska à la Patagonie /… On voit bien que tes grandes jambes ont chaussé les bottes de Sept Lieux, pardon, les bargameaux.

Je te retrouve comme défenseur des droits humains dans tes Carnets de voyage publié dans la revue Art le Sabord, dans ton essai « La Disgrâce de l’humanité, Essai sur la torture. » Je rejoins l’écrivain voyageur dans une dizaine d’œuvres poétiques. « Du haut de mon arbre » publié à la Courte Échelle respire de cette liberté inconditionnelle qui permet de voyager autant par l’esprit que par le corps. Ce recueil devrait occuper une place de choix dans les salles de classe pour annoncer haut et fort aux jeunes qu’il est encore permis de rêver ses propres rêves.

Mon recueil préféré reste « Le Quatuor de l’errance ». Quand j’y reviens, il s’en dégage quelque chose de nouveau qui me révèle autrement le monde. De tes poèmes, s’échappent des voyages en des univers intérieurs et de par le vaste monde. Que veux-tu, quand on naît poète de l’errance, on grandit dans l’incessant mouvement. Tu ressembles drôlement au Dictionnaire Larousse tant tu sèmes à tout vent. Partout, il y a place pour tes vers. Depuis qu’à la Tourelle, on a manqué d’eau, il trône dans la salle de bain cet extrait du Quatuor de l’errance :

« … et je loue Dieu pour
l’olivier,
le cyprès, le cèdre, pour l’infime goutte
d’eau,
Éclatant, déroutant lingot d’or,
pour mon bonheur, pour ma sérénité

Et que vienne, partout l’offrande : l’eau rare
au palais,
l’eau sur la peau, l’ossature du visible. »

Cher Serge Patrice Thibodeau, un vers de toi : « Le besoin de partir crépite à l’horizon » me ramène en tes lieux à venir où tes découvertes et tes contemplations persisteront à évoquer l’espace où je me loverai en une liberté inconditionnelle. Gérald Leblanc serait fière de toi. Et moi donc.

le regard ébahi par l’horizon de tes mots,

Alvina

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