L’arrivée de Mister Pip pour entretenir le rêve

Lettre vagabonde – 17 décembre 2018

Chère Suzanne,

En cette période de l’année, des enfants dressent des listes de désirs longues comme des listes d’épicerie. D’autres ignorent l’existence même d’une liste d’épicerie. Tandis que des enfants dorment sur leurs deux oreilles, les autres les bouchent de leurs mains tremblantes pour atténuer le bruit des bombes et des mitraillettes. Des enfants rêvent et obtiennent au-delà de leurs attentes. D’autres ont perdu le droit de rêver. Et si un seul cadeau redonnait aux enfants le monde à réinventer. Si le livre devenait accessible dans les pays en guerre, les enfants accéderaient de nouveau aux rêves.

J’ai un faible pour les romans dont les narrateurs sont des enfants. L’enfance, on dirait, côtoie de plus près le cœur des mots. Elle se réapproprie l’univers qui échappe aux adultes. Le regard de l’enfant se pose sur l’envers des choses. La clé de l’univers est peut-être cachée au creux de notre enfance. Le dernier roman de Lloyd Jones, Mister Pip a sorti son auteur de l’ombre et je suis rentrée de plain-pied dans le récit. Ce roman aurait passé inaperçu si mes yeux fureteurs n’avaient perçu le nom de Nancy Huston sur la bande rouge. Elle en vantait ainsi les mérites : « Je ne connais aucun livre qui montre de façon aussi jubilatoire et inattendue la puissance que peut exercer la littérature sur notre vie.

Mister Pip de Lloyd Jones est une histoire racontée par une jeune narratrice, Matilda. Le roman se déroule sur une île du Pacifique, Bougainville. Les habitants d’un petit village sont coincés entre les factions rebelles et les soldats. Tous les blancs ont quitté l’île sauf M. Watts. Un blocus empêche tout échange avec l’extérieur. Depuis le départ des Blancs, l’école est fermée. Un jour, M. Watts offre de faire la classe aux enfants du village. À ce moment, la magie du récit s’empare de moi. Je suis suspendue aux paroles de Matilda et par son intermédiaire à celles de M. Watts. M. Watts s’improvise enseignant, se fait lecteur. Chaque jour, il lit un chapitre de De grandes espérances de Charles Dickens. Le personnage de Mister Pip devient le fidèle et indispensable ami des enfants. Tous les jeunes du village n’ont que son nom à la bouche. La mère de Matilda voit d’un mauvais œil circuler une autre histoire que la bible. Elle confronte M. Watts. Lui, il invite les mamans à tour de rôle à venir à l’école partager leurs connaissances et leur culture avec les jeunes.

Hors de l’école, les enfants retournent aux atrocités de la guerre. Les rebelles s’emparent du bétail et des maigres vivres. Les soldats réprimandent les habitants et sévissent durement. Un jour, les soldats se mettent à la recherche de Mister Pip dont parlent les enfants. Ils menacent de brûler le village si on ne leur livre pas cette homme. Ils mettent leur menace à exécution. Le livre a disparu mystérieusement.

  1. Watts ne s’avoue pas vaincu par la tournure des événements. Il demande aux élèves de reconstituer l’histoire de Mister Pip en puisant dans leur mémoire. Si le premier récit se déroule dans une ambiance magique, la deuxième version tient du miracle. Le pouvoir de la littérature exerce une telle fascination chez les enfants que Matilda fille noire s’identifie à Pip garçon blanc. La littérature devient un refuge, protège et nourrit l’espoir. La violence ne vient pas à bout des enfants épris d’un roman qui se déroule dans un univers qui leur est complètement inconnu : « Lire l’œuvre d’un auteur revient à faire sa connaissance » ajoutera M. Watts. Charles Dickens réinvente le monde. Mister Pip protège les enfants contre l’horreur.

Combien d’entre nous ont vécu les expériences les plus fantastiques revêtu le costume et les habitudes d’un héros ou d’une héroïne à travers les pages d’un livre. Je suis en quelque sorte une Matilda et toi aussi. En lisant Mister Pip impossible de rester confinée entre les murs de ma demeure. M. Watts confiera à Matilda que « Une personne captivée par un livre en oublie de respirer. Sa maison peut brûler, elle ne s’en apercevra pas avant que le papier peint prenne feu. » De grandes espérances a autorisé Matilda à transformer sa vie. La littérature nous restitue une part de nous, dilate nos rêves et nous libère de nos limites. Mister Pip confirme à coup sûr la puissance inéluctable des mots et la bonté du genre humain à travers M. Watts. Ça apaise l’âme des enfants qui vivent des atrocités ou des abus au quotidien.

Nous sommes nombreux à nous être extirpés de la monotonie, des idées noires ou d’un chagrin grâce à la lecture. Atiq Rahimi, le dernier récipiendaire du prix Goncourt, se remémore des souvenirs d’enfance; il se réfugiait dans la bibliothèque de Kaboul après l’école. « Mes rêves, je les cherchais dans les livres, dans le blanc d’entre les mots. » Les misérables lui a révélé un autre monde. Daniel Pennac pour sa part affirme que le livre est un « compagnon d’être ». Alberto Manguel, fils de diplomate avoue que les livres offraient le seul foyer permanent qu’il pouvait habiter. La vie dure et cruelle de Matilda et de ses compagnons est viable grâce à un livre dont l’histoire se déroule sur un continent inconnu.

Parmi les livres dont les narrateurs sont des enfants, je placerai en tête de ligne Mister Pip de Lloyd Jones, suivi de près de Allah n’est pas obligé de Ahmadou Kourouma, Lignes de faille de Nancy Huston, La vie devant soi de Romain Gary, L’histoire de Pi de Yann Martel et Le grand cahier d’Agota Kristof. Quatre d’entre eux se déroulent sur fond de guerre. La littérature demeure d’une puissante actualité. Si la littérature sert à saisir le monde, elle aide aussi à le transcender et rendre supportable aux enfants la violence qu’on leur inflige.

Isabel Allende écrivait au sujet de Mister Pip : « Poétique, bouleversant, surprenant. Le pouvoir des contes, l’imagination, le courage, la beauté, la mémoire, confrontés à l’irruption de la violence, sont au cœur de cet extraordinaire roman. » Si on pouvait lancer des livres au lieu des bombes, on redonnerait aux enfants le droit de rêver. Lire Mister Pip, ça porte à rêver de réussir cet exploit.

Amitiés, 

Alvina

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