Pour se délester du poids de nos soucis

Lettre vagabonde – 11 avril 2020

                                                                                                                                                                                                                           

 

Dans La tectonique des nuages, Armand Farrachi déploie son enthousiasme devant ce qui advient, s’installe et meuble notre existence. Les nuages, en première loge, surviennent avec leur dose d’étonnement comme tous les thèmes de ce livre. Ils sont le symbole des apparences trompeuses dont nous sommes submergées. On apprend que « Leurs dimensions se mesurent en centaines de kilomètres, leur poids en milliers de tonnes, leur énergie en dizaines de bombes atomiques ». Souvent nous n’y voyons que mauvais présage.

Entre connaissance, curiosité et souvenirs personnels, Armand Farrachi explore les lieux où nous vivons et notre façon de les habiter. La tectonique des nuages est un pot-pourri des aléas de l’existence. C’est par l’entremise de la littérature et de la nature que le lecteur traversera ce livre au genre inclassable. Avec humour et souplesse de style, l’auteur nous renvoie à notre inconsistance et notre mouvance semblables à celles des nuages.

Curieusement l’enfance d’Armand Farrachi aurait dû le diriger vers un tout autre destin que celui d’écrivain. La colère et le désarroi de ses parents se déchaînent sur leur fils lecteur. Le père brûle sa bibliothèque, le médecin le soigne, on lui interdit les livres. Il ne guérira jamais.

Armand Farrachi aborde une question primordiale qui contrôle autant le corps que l’esprit : la pensée. Il constate que « le tourment psychique, nous nous l’infligeons le plus souvent pour des raisons fictives, purement mentales ». En d’autres mots, « la plupart de nos sentiments trouvent leur cause en nous-même plutôt qu’à l’extérieur, d’où il semble venir ». Loin de jouer au psychologue ou au philosophe, Armand Farrachi, nous éclaire sur l’énigmatique formation des idées et leur répercussion sur le corps. C’est à réfléchir sur le nombre d’idées complètement inutiles qui nous passent par la tête en une seule journée. Certaines s’envolent, d’autres s’installent et fermentent jusqu’à contrôler nos faits et gestes. Farrachi nomme une telle idée, une pensée parasite.

Faire de tout lieu un enchantement, y célébrer la vie par ses rituels où chacun détient son propre code secret. La littérature comme la nature procurent ce genre d’émotions. « Il y a dans la littérature comme dans la nature des moments d’émotion intransitive, une grâce en effet, un accord secret, une minuscule révélation, quelque chose de mystérieux et de profond […] qui réside dans les choses, les personnes, les lieux, les moments, les mots… » Des écrivains offrent à Farrachi ces éclats de félicité : Marguerite Duras, Marcel Proust, Simone de Beauvoir et William Faulkner entre autres. L’auteur célèbre la joie d’être au monde, la richesse des relations humaines. « La conversation, même futile, balise une carte du social, du tendre, du partage, le fait d’être ensemble autrement que comme simple somme. »

La tectonique des nuages s’inscrit comme antidote au poids de notre confinement actuel, comme le délestage du superflu et du superficiel. Le slogan en vigueur pour contrecarrer l’atmosphère inquiétante du jour avec le coronavirus y va ainsi : « Ça va bien aller. » On peut y ajouter ces paroles de Farrachi « Ça vous tracasse parce que vous y pensez, mais n’y pensez plus et c’est fini. » Et cette phrase prémonitoire écrite en 2017, « L’avenir est devenu une denrée rare. Le présent doit être d’autant plus ménagé que les moyens d’en profiter commencent à manquer. »

Sur dix-sept chapitres et autant de sujets éclairants, palpitants, à la fois personnels et universels, La tectonique des nuages est d’une séduisante facture. À lire telle une conversation entre amis afin d’explorer le monde des possibles au-delà du monde réel. Rien ne se crée sans être d’abord rêvé. Armand Farrachi nous propose une infinité de pistes pour y accéder. Une dernière réflexion de l’auteur, « L’important n’est pas tant de savoir d’où viennent les idées que d’en avoir et d’en faire quelque chose. » Un guide libérateur et inestimable pour un meilleur usage du monde que La tectonique des nuages.

 

2 commentaires

  1. Qui n’a pas rêvé sous la voûte céleste à voir passer les nuages, nommé la forme qu’ils offrent? Se promener dessous, les traverser, les survoler, voir se fomenter un orage, laisser place à l’arc-en-ciel, des gestes d’enfance devant le grandiose.
    « Sujets éclairants, palpitants, séduisante facture » sont là des incitatifs puissants à vouloir en connaître davantage, merci Alvina

  2. Merci pour cette belle chronique. Réussir à gérer nos pensées en temps de crise comme celle-ci est important et tu nous le démontre bien avec les réflexions de cet auteur.

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