L’homme qui plantait des fleurs

 
 

Lettre vagabonde – 26 septembre 2007

Bonjour Urgel,

Un jour, je roulais sur une route secondaire au nord de l’état de New York. Le paysage devenait lourd et terne. Quelques cours étaient jonchées de carcasses de voiture comme on en voit ailleurs. Des pelouses négligées ajoutaient une allure d’abandon. J’y attribuai l’apparence de laideur qui s’en dégageait. J’avais traversé plusieurs villes et villages monotones et froids quand je constatai l’absence de fleurs. Imagine un juillet sans fleurs. Quoi de plus ennuyeux qu’un paysage dénudé de fleurs sauvages ou cultivées.

Depuis j’ai réalisé que des milliers de gens embellissent nos parcours, ajoutent au paysage ses plus belles couleurs. Des horticulteurs amateurs opèrent des miracles. On a raison de s’extasier devant les nymphéas de Monet et les tournesols de Van Gogh. Mais la beauté des jardins fleuris arrache aussi l’émerveillement. Des routes de villages se transforment en allées de fleurs. Ça vaut mieux que les panneaux indicateurs de vitesse pour inciter à ralentir.

Je connais une personne qui embellit ainsi son milieu, un homme qui plante des fleurs. C’est un embellisseur de paysage. Avec acharnement et savoir-faire, il peut transformer une butte broussailleuse en un jardin de fleurs. Jean-Yves Gagnon me rappelle Elzéard Bouffier de Jean Giono dans L’homme qui plantait des arbres. En véritable Elzéard, Jean-Yves désherbe, creuse et plante des fleurs. Agenouillé en plein terreau, il éclaircit, taille, nourrit son jardin. Il lui consacre des heures et des jours. Giono pourrait dire de lui : « Il a trouvé un sacré moyen d’être heureux. » Sa sœur Claudette est habitée par la même passion. Ses jardins n’ont rien à envier à ceux d’Eastman qui accueillent chaque année des milliers d’épistoliers et épistolières. On devrait rendre hommage à ces embellisseurs de villes et villages. Grâce à ceux qui travaillent dans l’ombre, des fleurs nous aspirent et inspirent comme les plus beaux poèmes.

On peut féliciter les villes et villages qui investissent dans l’embellissement de leur milieu. Des plates-bandes fleuries sont d’accueillantes hôtesses à l’entrée, dans les parcs et les places publiques. Depuis quelques années, des plans d’environnement laissent les fleurs sauvages embellir les abords des routes. On n’a qu’à voyager une journée d’été sur un chemin sans fleur aucune pour souffrir de leur absence dans le décor. Je suis portée à ralentir pour mieux admirer ces magnifiques arrangements floraux. À pied, je m’arrête et laisse le parfum s’ajouter à la couleur.

Les lieux rehaussés d’un jardin de fleurs dénotent une vie resplendissante et confortable. Un endroit fleuri donne envie de s’y arrêter, s’y promener et repartir avec de la beauté et des rêves pour la souvenance. Les fleurs font partie du paysage humain et reflètent en quelque sorte ses humeurs. Un décor fleuri dégage une charge d’énergie extraordinaire. Quoi de plus revigorant que de marcher dans un champ de fleurs sauvages ou de déambuler parmi des jardins fleuris.

Si Vincent avait parcouru le jardin de Jean-Yves, on retrouverait parmi ses toiles célèbres, des gerbes de glaïeuls bleus. « Si vous possédez une bibliothèque et un jardin, vous avez tout ce qu’il vous faut » proclamait Cicéron. Les fleurs comme les mots sont animées et animantes. Le jardinier comme l’écrivain laisse des traces de beauté visible dans le regard curieux de l’humain. Entre temps, Jean-Yves rêve de planter un jour des roses bleues.

Amitiés,

Alvina

 

 

 

 

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