Carnets d’écrivain, écriture à cœur ouvert

Lettre vagabonde – 8 février 2016

Le carnet est un genre littéraire peu publié et rare en librairie. Le Camp littéraire Félix a voulu palier à l’évidente carence en ce domaine. Un atelier fut offert aux écrivains sous l’animation de Robert Lalonde. Il en résulta des Carnets d’écrivains. Lévesque éditeur se porta garant de la publication.

Qu’est-ce donc qu’un carnet littéraire? Voici les propos de Robert Lalonde, directeur de la collection. « C’est peut-être avant tout une sorte de repos de l’écriture de fiction. Le carnet commence en effet souvent au moment où l’écrivain lève la tête de son manuscrit rebelle et se met à considérer ce qui l’entoure. Alors surgit, depuis toujours ajourné, le vieux rêve d’une autre approche, débarrassée du devoir de sens et de logique romanesque, le besoin d’un langage neuf, vagabond, exploratoire, libre. »

Je manifeste un intérêt soutenu pour la correspondance, l’autobiographie, le journal intime et les carnets littéraires. Le carnet privilégie cette particularité de nous introduire à l’improviste dans l’atelier de l’écrivain, d’observer par-dessus son épaule le déroulement imprévisible du quotidien. L’échange est spontané. L’auteur de carnets nourrit le lecteur de mets faits maison sans recette à l’appui. Il nous donne à aspirer le monde à coup de souffles brefs, à ressentir des parcelles de vécu dans l’abandon de l’espace et de la durée. Des nouvelles en direct exemptes de sensationnel, d’intrigue et de dénouement. Il accorde une présence à l’immédiat, aux instants dérobés aux contraintes d’un style plus ambitieux, plus ouvré. Le carnet permet de se rapprocher de l’auteur, de l’accompagner sur un chemin sans balises. J’y retrouve une espèce d’écriture primitive que Diane Boivin définit ainsi : « Don de soi instantané, état ultime de la main d’écriture, paysage n’ayant recours à aucun architecte. » Le carnet comble mon besoin d’établir un lien avec un écrivain chevronné.

Au premier volume de Carnets d’écrivains, un collectif intitulé Comme une seule voix, Francine Chicoine écrit : « J’écris au fur et à mesure du passage des événements, juste là, dans la béance du sillon chaud. » Les écrivains de carnet ne craignent point de partager leurs doutes, cette part fragile et vulnérable de l’intime. Ils laissent parler ce qui d’habitude se tait.

La même collection offre Petites leçons d’orientation apprises dans le désordre de Marie Clark. « M’exercer à voir. Je ne peux rien faire d’autre, capter le bref. Coucher son empreinte sur ma rétine. Puis sur ma feuille » écrit l’auteure. Son carnet est parsemé de superbes haïkus. Yvon Paré, dans L’enfant qui ne voulait pas dormir laisse couler les mots comme l’eau du ruisseau. Il avoue « « J’ai noirci une centaine de carnets, les ai remplis d’esquisses de romans, de dérapages poétiques, d’embryons de chroniques, de réactions aux événements… » Il aborde tout sujet avec une familiarité désarmante.

La plus récente publication de Carnets d’écrivains est de Marc-Antoine Cyr qui « rêve d’être en présence, en amour, en réflexion, en récit, en histoire, en paroles, en liberté, en action, en joie. »  Malgré les exils multiples présente des multiples facettes de l’auteur. C’est mon coup de cœur de la collection. Ma copie est annotée, surlignée comme si nous entretenions une conversation animée lui et moi.

Sa relation affective avec la mer alimente ses rêves de voyage et de liberté. De la Gaspésie à Beyrouth, une grande marée de sincérité, de spontanéité, de fraîcheur et de sensibilité atteint le rivage du cœur. Son maniement de l’allégorie le rapproche du Nobel suédois, Tomas Tranströmer. Marc-Antoine Cyr écrit : « C’est à cela que j’aspire. Apprendre à pleurer de joie, pour un oui et pas pour un non, atteindre cet état d’invisible, de regardant. » Ce regardant m’exhorte à l’imiter, à m’approprier du regard un territoire et le retranscrire pour en saisir le pouls. «  Ma place est d’errer, de regarder, de t’écrire » avoue le regardeur animé d’une curiosité ardente sans équivoque.

Joël Vernet a intitulé ses carnets Le regard du cœur ouvert. Un titre très approprié à ce genre littéraire. Et si, sans prétention aucune, on se mettait à l’écriture de carnet, histoire d’affermir son regard et d’en consigner nos étonnantes découvertes. Marc-Antoine Cyr a raison d’affirmer : « Plus les yeux sont rivés sur le dehors et plus c’est au-dedans que l’on voit. » Grâce aux carnets d’écrivains, le lecteur explore un éventail infini de réflexions qu’offre un seul jour ordinaire. Le regard en ressort plus intuitif et plus sensible.