Qui sommes-nous devenus depuis Mai 68 ?

Lettre vagabonde – 28 mai 2008

Cher Urgel,

Quarante ans après Mai 68 en France, le débat autour des événements persiste. Un mouvement révolutionnaire a tenté de transformer la pensée même. Les étudiants, principaux instigateurs du grand dérangement social, se sont soulevés contre l’oppression. La poudrière qui a fait voler en éclat l’ordre établi avait peut-être son épicentre en France mais le séisme a ébranlé aussi le Nouveau-Brunswick. Les effets ont duré une bonne décennie. En lisant le numéro hors-série du Magazine littéraire consacré à Mai 68, j’ai réalisé que j’avais été témoin, complice et bénéficiaire de la transformation de la pensée à l’époque des soulèvements dans toutes les strates de la société.

En 1968, je faisais tout juste mon entrée sur le marché du travail. Le monde de l’éducation possédait son lot flagrant d’injustices. Le salaire d’une enseignante était nettement inférieur à celui d’un collègue masculin. Puisque les salaires provenaient des taxes locales, les milieux urbains offraient une rémunération supérieure. Dans les villages, la paie arrivait en retard parfois de quelques jours voire d’une semaine. Lors de la fermeture de l’école due à une tempête, la journée de classe était rapportée au samedi.

Puisque les élèves francophones et anglophones des milieux bilingues logeaient sous le même toit, l’anglais devenait la langue d’administration et des décisions. Les injustices les plus flagrantes, c’étaient les élèves francophones qui les subissaient. Ils ne recevaient pas les mêmes services que les élèves anglophones. Il manquait de livres et de matériel pédagogique. Les manuels scolaires étaient désuets. De nombreux enseignants n’avaient pas suivi de cours en éducation. On leur attribuait un permis communément appelé « licence locale ». Aucune aide n’était disponible pour les enfants en difficulté d’apprentissage.

Un nouveau courant d’idées souffla sur le Nouveau-Brunswick. Un premier francophone au pouvoir, Louis J. Robichaud s’engage à enrayer les injustices sociales. Grâce à son programme « Chance égale », la situation des francophones de la province s’améliore, surtout dans le domaine de l’éducation. La province du Nouveau-Brunswick est déclarée officiellement bilingue.

Dans les années 70, nous sommes à l’ère des revendications. Des groupes d’enseignants s’engagèrent à la défense des droits des francophones. Le plus gros cheval de bataille : la dualité au ministère de l’Éducation. Les manifestations prennent de l’ampleur, les rassemblements donnent de la force au projet collectif. La solidarité dans la lutte permet d’obtenir gain de cause.

Toute époque porte ses réussites comme ses échecs. Nous avions l’impression de changer le monde dans les années 70. Je crois qu’un projet commun est bénéfique à tout groupe d’individus travaillant ensemble. Dans sa chronique du 23 mai dans le Devoir, Josée Blanchette écrit : « … des projets qui prennent parfois l’eau mais qui gardent en vie. » Réaliser des projets, c’est encore créer.

Aujourd’hui, je rencontre souvent des enseignants noyés sous le flot de lignes de conduite et de contraintes. Ils se sentent dépouillés de leur créativité, étouffés dans leur initiative. Les enseignants se sentent propulser avec leurs élèves vers la poursuite obsessive de l’excellence. On la mesure démesurément. « On ne peut pas à la fois obéir au monde et le transformer. » leur répèterait Frédéric Beigbeder.

À chaque époque ses luttes. Peut-être manquons-nous d’esprit de solidarité pour provoquer les changements. Chose certaine, les êtres persistent à rêver d’un monde meilleur, un endroit où réinventer sa propre existence et améliorer celle des autres. Je te laisse sur une pensée de Clarissa Pinkola Estés. « Celui qui ne sait pas hurler, jamais ne trouvera sa bande!

Amitiés,

Alvina

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