Marcher pour redonner au corps sa liberté

Lettre vagabonde – 2 février 2021

L’anthropologue et sociologue David Le Breton développe à travers ses récits et essais notre relation au corps dans la société actuelle. Il remonte au geste initial annonçant notre autonomie : la marche. Marcher la vie. Un art du bonheur nous enjoint de marcher afin de profiter de ses bienfaits insoupçonnés sur le moral, l’intellect et le physique. Le corps n’a jamais subi autant de stress, de tests, de modifications et … d’effacement. Il est urgent de le libérer du rôle de machine que lui attribuent les ingénieurs du biologique. David Le Breton nous encourage à redonner au corps sa dignité et sa liberté.

L’auteur s’appuie sur ses nombreuses découvertes très bien documentées dans ses livres précédents pour démontrer les avantages de la marche. Cette activité naturelle gagne de l’ampleur et compte de nouveaux adeptes à chaque jour. L’écrivain souhaite accompagner marcheurs et marcheuses sur le chemin du bien-être, de la créativité et des relations humaines. La vie en société s’organise actuellement autour d’un corps immobile se déplaçant par des moyens mécaniques : escalier roulant, ascenseur, voiture, autobus, métro. De la porte du bureau à la porte de la voiture à la porte du domicile, l’être humain marche en moyenne trois cents mètres dans sa journée alors qu’il couvrait des kilomètres dans les années cinquante. Sortir de chez soi au lieu de sécher sur pied conseille David Le Breton.

Marcher pour le plaisir d’être soi comme l’aborde Georges Picard. « Je ne marche pas pour rajeunir ou éviter de vieillir, pour me maintenir en forme ou pour accomplir des exploits. Je marche comme je rêve, comme j’imagine , comme je pense par une sorte de mobilité de l’être et de besoin de légèreté. » La marche revendique la lenteur sur la vitesse. Elle intensifie la présence au monde. L’auteur reproche aux centres d’entraînement physiques de dresser le corps à la performance, à l’apparence, de procéder à son entretien mécanique. La marche va au-delà de l’exercice, elle rallie les émotions, affine la perception du monde, favorise la découverte de soi et donne de l’intensité au moment présent.

C’est un fait reconnu, les écrivains à travers les siècles furent de grands marcheurs. Les mots leur viennent en marchant. Des études prouvent que les enfants qui ne marchent pas apprennent moins à parler. Des tests ont prouvé que les adultes accroissent leurs facultés intellectuelles en marchant. Une autre valeur incontournable de la marche est de prendre du temps pour soi avec soi. « La vie ordinaire est souvent faite d’une accumulation d’urgence qui ne laisse plus de temps pour soi », écrit Le Breton. C’est peut-être le chemin de l’enfance, de l’insouciance que foulent nos pas, celui du jeu et du plaisir. Toute sollicitation par nos sens le long d’un sentier, d’une rue nous renvoie souvent à nous-mêmes. Le corps a besoin de ces retrouvailles avec le naturel, le sensoriel et pourquoi pas, avec le spirituel?

« J’ai deux médecins, ma jambe gauche et ma jambe droite » déclare l’historien
G. M. Trevelyan. La marche stimule la circulation des idées, annule l’autorité extérieure et procure le sentiment d’être passionnément vivant. « Partir sur les sentiers est une manière simple de réenchanter l’existence » confirme David Le Breton. En France, l’association Seuil, dirigée par Bernard Ollivier, vient en aide aux jeunes délinquants. Le jeune choisit entre l’incarcération et la marche. Accompagné d’un adulte, l’adolescent parcourra un pays étranger de deux à trois mois sans drogue ni appareil numérique. Après 1800 kilomètres, les jeunes ont développé l’estime de soi et renoué avec un lien social sain et enrichissant. La grande randonnée élimine une foule de préjugés. Les différences sociales, culturelles ou générationnelles n’empêchent en rien les rencontres, les échanges, l’entraide.

Que ce soit dans les sentiers à deux pas de chez soi ou à l’autre bout du monde, la marche demeure une avancée vers soi, vers l’autre. Que dire du marcheur relié au cordon ombilical du numérique par les écouteurs aux oreilles et les écrans au bout des doigts et au bout des yeux? Il éteint ce qui l’entoure et s’empêche d’être présent à lui-même.

Marcher c’est ouvrir un livre, découvrir l’inattendu, se laisser surprendre et se reconnaître. La marche multiplie les liens avec le vivant. Marcher la vie. Un art du bonheur se termine ainsi : « Quelles surprises, quelles découvertes, quelles rencontres nous attendent à la croisée des chemins? »

3 commentaires

  1. J’ai marché peu…
    Quelques centaines de kilomètres en sept décennies. Scout, routier, je marchais au cours d’excursions traversant villages, forêts et prés sur les traces de B.P. Dès les années 2000, nous avons parcouru toi et moi des segments du SIA, grimpé des sommets, franchi des aires de joies profondes. Ce que tu rapportes de Le Breton, bien-être, créativité, relations humaines, rien n’est plus vrai. Sortir au lieu de sécher, se désombilicaliser du numérique, quoi de mieux. Aujourd’hui encore, quelques kilomètres au soleil à suivre un sentier de raquettes à neige, j’en reviens ravivé. Belle chronique Alvina, elle me rappelle l’importance du parcours, de la lenteur, de la présence de la faune, de la flore même! Traverser une cédrière, une pinède, voir les écureuils, les pas d’un lièvre ou d’un chevreuil, une harde de caribous à Kuujjuaq, entendre une mésange, le chant d’une rivière, croiser un marcheur ne se fait qu’en marchant.

  2. « la marche donne de l’intensité au moment présent…multiplie les liens avec le vivant »,Encore et toujours, tu as su, chère Alvina , trouver les mots pour exprimer exactement la raison pour laquelle, à chaque jour, je ressens le besoin vital de sortir marcher.C’est comme une drogue …Merci et au plaisir de se revoir ce printemps ou avant.

  3. Quel heureux vagabondage au pays de la marche! J’approuve à 100 % les bienfaits de la marche tel que tu les décris à l’aide de M, Le Breton. Tu sais si bien résumer l’essentiel. Merci, Alvina!

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