Les Passeurs de livres de Daraya

Lettre vagabonde – 28 janvier 2018

Tandis que journalistes et critiques prédisent la disparition éventuelle des bibliothèques personnelles, Les Passeurs de livres de Daraya m’en révèle un tout autre visage. Un jour, la reporter française réputée, Delphine Minoui, fait une découverte surprenante et énigmatique sur Facebook à la page Humans of Syria. De jeunes photographes syriens y projettent des images d’une bibliothèque secrète à Daraya. Or Daraya est une ville assiégée, bombardée et affamée sous les ordres de son dictateur, Bachar al-Assad. Tueries et exode réduisent la population de 45000 à 8000 habitants entre 2012 et 2016.

Delphine Minoui, domiciliée à Istanbul, est une spécialiste du Moyen-Orient. Elle est attirée par cette bibliothèque clandestine que de jeunes Syriens ont montée dans un sous-sol. Tandis que les bombes tuent et que la nourriture manque, de jeunes hommes fouillent les décombres et mettent des bibliothèques personnelles à l’abri. Jeunes étudiants et travailleurs qui lisaient plus ou moins s’emballent soudain pour la lecture. Ils construisent des étagères, classent les volumes. À l’intérieur, on inscrit le nom du propriétaire. On pourra ainsi restituer les volumes à la fin de la guerre.

Ahmad, co-fondateur de la bibliothèque, éprouve un frisson de liberté dès qu’il parcourt les pages. Que du ravissement pour ces jeunes que Delphine Minoui traduit ainsi : « Cette sensation troublante d’ouvrir la porte du savoir. De s’échapper un instant de la routine et du conflit. De sauver un petit bout, même infime, des archives du pays. De se faufiler à travers les pages comme on fuit vers l’inconnu. » En un mois, les nouveaux lecteurs récolteront parmi les débris, 15000 livres. Ils composent la première bibliothèque publique de Daraya. Construire non détruire, voilà leur leitmotiv.

La bibliothèque accueille vingt-cinq lecteurs par jour en moyenne. Les jeunes hommes veulent devenir mercenaires de la paix et s’ouvrir au monde. « Au milieu du fracas, ils s’accrochent aux livres comme on s’accroche à la vie. Avec l’espoir de meilleurs lendemains. Portés par leur soif de culture, ils sont les discrets artisans d’un idéal démocratique. Un idéal en gestation, qui brave la tyrannie du régime. Qui défie aussi la brutalité des soldats au drapeau noir, destructeurs d’antiquité à Palmyre » écrit la journaliste.

La bibliothèque devient un lieu de rassemblement, de causeries et de discussions. La bibliothèque s’avère le pilier de la ville assiégée. À travers les livres de philosophie, de croissance personnelle, de poésie et tant d’autres sujets, les gens de Daraya voyagent en toute liberté. Eux dont « la censure était le ciment du quotidien ». Au lieu d’avoir à répéter à l’école, « Assad pour l’éternité », ils se nourrissent intellectuellement de tout ce dont la dictature les avait privé.

De 2012 à 2016, grâce à Internet et au téléphone intelligent, Delphine Minoui échangera avec les instigateurs de la bibliothèque secrète de Daraya. Elle promet de publier leur incroyable histoire. L’œuvre s’intitule Les Passeurs de livres de Daraya. Ce percutant témoignage sur l’indéniable nécessité d’avoir accès aux livres nous atteint en plein cœur. Des Syriens se confient à la reporter. Des êtres en transformation, en mutation sont sauvés de la radicalisation grâce à leur ouverture d’esprit. Ils se sont construits un haut-lieu de savoir et ont établi les fondements de leur liberté. De tout temps, la censure de l’Église et de l’État a emprisonné l’esprit des peuples. Interdictions d’œuvres littéraires, autodafés de livres. Emprisonnements d’écrivains et de journalistes. Selon Boris Cyrulnik, les pays sous dictature, les religions rigides et dogmatiques mènent à la mort de la pensée. Le récit de Delphine Minoui nous projette sur l’autre versant : L’éveil de la pensée, celle qui libère de l’obscurantisme.

En lisant Les Passeurs de livres de Daraya, on peut déduire que, grâce aux livres, des êtres humains réussissent à se projeter ailleurs, à se voir autrement, à sortir de la guerre. Ils acquièrent une confiance en eux leur permettant de mieux vivre parmi les incertitudes. Le livre devient l’édifice où logent la liberté, l’espoir, le passé et l’avenir. Les livres agissent sur nous, et comme l’écrit Régine Detambel : « La lecture répare, elle qualifie, elle affirme, elle confirme, elle projette dans le futur ou dans le passé, elle sublime, elle explore, elle identifie, elle éduque, elle crée. »

Les Passeurs de livres de Daraya donne envie d’être passeur à son tour, de mettre des livres entre les mains des enfants. De persister à leur raconter des histoires. » De refuser de les assujettir aux écrans qui empêchent de voir les autres et de se reconnaître soi-même. Les Passeurs de livres de Daraya, à mettre entre les mains de tout adulte afin de s’ouvrir aux autres, d’accueillir l’immigrant, de comprendre sa propre histoire, la vie et ses secrets. « Les livres, ces armes d’instruction massive qui font trembler les tyrans. » « Lire pour s’évader. Lire pour se retrouver. Lire pour exister… » de lancer Delphine Minoui. Je l’assure de mon appui indéfectible.

 

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