Un été, l’Abitibi et les pierres

 
 

Lettre vagabonde – 5 septembre 2007

 

Bonjour Urgel,

Il se laisse rêver l’été, attendre et désirer comme le chef d’œuvre d’un artiste peintre commandé sur mesure. Un tableau éphémère qui se désintégrera sous le regard déçu. Les conversations ont déjà commencé à raconter l’été au passé. Le moment est venu d’y récolter les souvenirs. Les feuilles s’apprêtent à changer de couleurs, la peau rejettera son teint bronzé. Les allures de vacances s’estompent. Personne n’échappe à la métamorphose d’une fin de saison estivale.

Si l’été est une saison privilégiée, c’est qu’on lui attribue autant de possibilités que d’excès. Nos projets occupent une partie de l’hiver et tout le printemps. Peut-être est-ce une façon de faire durer l’été plus longtemps, lui qui ne dure que le temps d’un clin d’œil. Lorsque l’automne arrive, on raconte l’été à qui veut bien nous entendre. Chacun a exploité son petit Klondike, a découvert l’énième merveille du monde ou a simplement filé sur ses rêves, projets ou farniente vers une mosaïque de merveilleux souvenirs. Avec un peu d’astuce, nous réussissons à étaler notre été sur l’année entière.

Je ne fais pas exception à la règle et je conjugue mon été au passé, au présent et à l’avenir. Déjà les projets sont résolus. Je range mes provisions de souvenirs dans des albums de photos, les fais rebondir de mes cordes vocales à ton oreille attentive. Elles te parviendront par écrit sur de longs mois. Si le corps s’habille plus chaudement, le cœur lui, porte encore l’habit de ses étonnantes découvertes.

Un voyage domine les autres. Mon périple en Abitibi ne me quitte pas d’une semelle. Ce pays de mines et de forêts a montré son visage et révélé ses secrets en toute intimité. Grâce aux randonnées pédestres, je me suis liée de tous mes sens au fondement de la terre. Cinquante kilomètres de randonnées sur des milliards d’années d’histoire, ça titille l’émerveillement. Ma destination première : le Parc national d’Aiguebelle. Le Parc national d’Aiguebelle est formé des plus anciennes roches de l’Amérique du Nord, datant de 2,6 milliards d’années. Des rochers criblés de failles et érigés en parois et en falaises contournent ou surmontent des marmites de géants. Malgré l’altitude négligeable, les sensations fortes ne manquent pas au Parc d’Aiguebelle. Une passerelle suspendue au-dessus du lac la Haie oscille sous mes pieds. Une crevasse profonde que j’ai dû enjamber pour atteindre un rocher surplombant le lac m’a donné un vertige foudroyant. J’ai étreint une épinette blanche de cent quatorze ans, un pin blanc de deux cent dix-neuf ans; un pin gris de deux cent quarante-quatre ans s’est imposé en patriarche. J’ai caressé le plus gros bouleau jamais vu. Il portait l’âge vénérable de cent soixante-neuf ans. Les sentiers pédestres me donnaient des airs d’exploratrice. Je n’avais rien vu de semblable auparavant.

Un pays bouleversant que l’Abitibi. Né d’une catastrophe, d’irruptions volcaniques sous-marines, son visage est unique. Il porte les traces de vagues de lave enroulées et empilées aux apparences de troncs d’arbres pétrifiés. Des rochers sculptés par les glaciers, entaillés par de violents assauts du climat excessif révèlent les marques du temps. Plus loin, la mer a laissé son lit sablonneux où les épinettes chétives et austères cherchent le ciel.

Le long des sentiers pédestres, des panneaux racontent l’histoire des pierres tombées. J’ai tendance à faire un parallèle entre les pierres tombées et les pierres tombales. Ne sont-elles pas révélatrices les unes autant que les autres de la grande traversée du temps? Les chaînes de collines Abijévis et KeKeKo de l’Abitibi sont les lieux de repos d’une époque révolue de la terre comme les cimetières de villes et villages. Les deux révèlent le lieu natal de quelqu’un ou de quelque chose. J’apprends qui est passé par-là et quand.

En foulant les lieux de pierres tombées et de pierres tombales, je réalise que je ne suis qu’une tache d’éphémère sur fond d’éternité. Chaque pas me rend plus vulnérable et en même temps plus forte. Un seul instant peut nous déposer dans l’oubli sous la pierre. Pourtant chaque moment consacré à parcourir ces chapelets de roches suit les traces de celui qui m’a précédée et conduit dans les traces de celui qui me suivra. Quelque chose en quelque part ne meurt pas.

L’Abitibi, c’est le pays de Louise Desjardins et de son frère Richard. Lors d’une escale à son chalet, j’ai découvert son dernier livre intitulé Une nouvelle catastrophe. Quelle coïncidence de retrouver le mot catastrophe dans le titre! Je venais tout juste de remonter le temps d’une ancienne catastrophe géologique. Louise Desjardins et Élise Turcotte sont coauteures de ce volume écrit selon elles « pour rappeler que la vie continue, toujours plus forte, à cause justement des catastrophes. Louise écrit : « Tout pouvait arriver, même un bonheur. »  Ça résume bien mon voyage en Abitibi. Et Élise d’ajouter : « Il y a vraiment des histoires sans fin. » Comme celle de l’évolution de la planète.

Le merveilleux été libère de la routine. Il se compose d’excès, d’ailleurs et d’autrement. Le sang de l’été dans les veines, je reviens comme d’un pèlerinage. Je rapporte une cathédrale de souvenirs où chanter les louanges d’une saison bourrée de rencontres, de lieux et de découvertes.

Si l’été peut être traversé par des milliards d’années, j’en conclus que les saisons de l’existence constituent un livre infini. Élise Turcotte a raison, il y a vraiment des histoires sans fin. Je te quitte avec une réflexion de Joël Vernet : « Les pierres inventent nos linceuls, le vent essaime nos songes, nos rêves sont à nos pieds et nous en rions. »

En toute amitié,

Alvina

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