Lutter en vaut-il la peine?

 
 

Lettre vagabonde – 19 septembre 2007

Bonjour Urgel,

On dirait que nos dirigeants se dotent d’une mission de prédicateur, prêchent en experts penseurs. Ils se croient branchés directement au cerveau divin. Dogmatiques et sentencieux, ils lancent des mots comme on lance des flèches. Je n’en reviens tout simplement pas du vocabulaire de notre premier ministre Harper. Il glorifie le militaire des mêmes attributions que le Vatican utilise pour justifier la béatification d’un des siens. Je n’entrerai pas dans la définition ni la sémantique. On dirait que le droit de penser par nous-mêmes est saboté par des éteigneurs d’imaginations.

L’écrivain Alberto Manguel dénonce ces discours dogmatiques camouflés derrière des esprits étroits : « Presque tout, autour de nous, nous engage à ne pas réfléchir, à nous contenter de lieux communs, d’un langage dogmatique qui partage le monde clairement entre blanc et noir, bien et mal, eux et nous. C’est le langage de l’extrémiste qui surgit de tous côtés aujourd’hui… » On utilise des mots pour nous faire taire, nous faire croire, nous faire obéir. Et ça marche. Le commun des mortels s’est inventé des expressions toutes faites pour justifier sa résistance passive ou son obéissance camouflée.  « À quoi ça sert, ça ne changera rien, on n’a pas le choix, ça ne vaut pas la peine, tout est décidé à l’avance » sont utilisés même pour la météo. L’expression « on n’a pas le choix » est mêlée à toutes les sauces et semble de loin la plus fataliste. Elle empêche de réagir et endort la conscience.

Les éditions Lux viennent de rééditer Mémoires d’un esclave de l’Américain Frederick Douglass. Douglass a écrit son autobiographie dès 1845. Il dénonçait la soumission de la pensée tout comme Manguel, par ces mots : « J’ai compris que pour faire un esclave content de son sort, il faut un esclave qui ne pense pas. » Grâce à la résistance et à la lutte Douglass a contribué à sortir tout un peuple de l’esclavage.

Il y a de multiples façons de lutter et de contester. La contestation a toujours été l’ennemi  des dirigeants qu’ils soient à la tête d’un pays ou d’une école. Nos grandes libertés ont été acquises par la lutte, jamais données par un gouvernement. Heureusement il existe des organismes et des institutions pour revendiquer le respect des droits humains. Amnistie internationale n’a d’autre but que celui-là. Amnistie internationale lutte à côté de tous les peuples du monde pour la justice et la liberté. Elle est la preuve irréfutable que c’est par l’engagement et la solidarité qu’on peut changer le monde.

Urgel, je ne peux m’empêcher de te transmettre encore une fois le texte célèbre de Frederick Douglass qui s’insère dans mes carnets et agenda comme mon credo. Douglass avait intitulé son texte Agitate Agitate.

« Toute l’histoire du progrès des libertés humaines montre que
toutes les concessions faites à ses augustes revendications sont
sorties de la lutte. S’il n’y a pas de lutte, il n’y a pas de progrès.
Ceux qui prétendent défendre la liberté et déprécient l’agitation sont
des hommes qui veulent des récoltes sans labourer le sol. Ils veulent
la pluie sans le tonnerre et les éclairs. Ils veulent l’océan sans les
terribles rugissements de ses eaux profondes. La lutte peut être morale,
ou elle peut être physique, mais ce doit être une lutte. Le pouvoir ne
cède rien si on ne l’exige pas, il ne l’a jamais fait et ne le fera jamais. »

Tout n’est pas perdu. Je rencontre tous les jours des personnes qui chantent, peignent, écrivent ou disent le monde à leur manière, des êtres qui réfléchissent. André Gide demande le mot de la fin. « Le monde ne sera sauvé, s’il le peut que par des insoumis. »

Amitiés,

Alvina

 

 

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