Le livre privé, une espèce en voie d’extinction?

Lettre vagabonde – 4 avril 2007

Cher Urgel,

Le dernier numéro de la revue Art Le Sabord porte sur le thème des lieux privés. Que sont devenus ces lieux particuliers à chacun d’entre nous où l’on pouvait se cacher du reste du monde, se camoufler parmi la foule ou tout simplement s’installer dans une pièce de sa demeure sans être dérangé. Les moyens de faire intrusion dans les lieux privés des autres s’accroissent à vue d’œil. Arrive-t-on encore à retrouver la solitude? Peut-on encore s’isoler?  Reste-t-il même une petite place pour les tête-à-tête? Robert Lalonde, Jean-Paul Daoust, Jean-Michel Mayot et Francine D’Amour nous invitent dans leur intimité à travers leurs très beaux textes. Chacun à sa manière nous invite à le suivre dans un lieu exclusivement réservé à l’intime de soi.

Robert Lalonde nous conduit en pleine nature comme à son habitude. Dans un récit passionnant Espèce en voie de disparition on accède aux Trois Pins, lieu privé de Gérard et Bernadette. Ça prend un canot ou une chaloupe pour s’y rendre. Aux Trois Pins, c’est l’univers privilégié de deux êtres. Quelque part derrière Causapscal une forêt, un lac et un univers où personne ne viendra déranger.

Je connais semblables lieux et même tout près de celui décrit par Robert Lalonde. Non loin des Trois Pins aux alentours du lac Casault, il y a de l’espace privé pour les humains comme les gibiers. Il existe encore de ces endroits en pleine nature où personne n’a accès à notre précieux terrier. Le récit de Robert Lalonde me ramène aux forêts qui ont caché mes rêves et mes espoirs d’enfant. Je me retrouvais seule ou avec mes amis sans qu’aucun étranger n’arrive à nous repérer. Je pouvais passer la journée au ruisseau courant entre les épinettes sans rencontrer âme qui vive. Maintenant, il est rare qu’un enfant disparaisse de la vue des adultes sans susciter l’inquiétude. On part aussitôt à sa recherche. Trop d’intrus partout. On ne sait jamais ce qui peut arriver. Et les lieux soi-disant sécuritaires en pleine nature sont autant fréquentés qu’une rue de ville. Rares sont les personnes qui accèdent au territoire réservé à leur solitude. Ce sont là des lieux en voie de disparition. Le récit de Robert Lalonde donne espoir de se retrouver seul avec soi-même dans un lieu particulier et exclusif.

Les poèmes de Jean Michel Mayot et de Jean-Paul Daoust situent également les lieux privés en plein air entre les herbes odorantes et les fleurs, en plein champ où des enfants se réfugient, se cachent et réinventent le monde de leurs propres mains et leurs propres mots.

Francine D’Amour dans Danger intime raconte avec une émotion dense l’intrusion dans un lieu plus que privé : son corps. Un cancer du sein ouvre son corps au domaine étranger. Elle est envahie par la maladie, mise à nu par les examens et les traitements. Comment ne pas se sentir envahi quand on n’est plus qu’un organe malade dont s’est approprié le corps médical ?

Il est des envahisseurs de lieux privés qui nous traquent jusqu’en nos demeures. Les vendeurs itinérants ont été remplacés par des voix robotiques qui nous harcèlent au téléphone. Ventes, sondages, sollicitations par des voix enregistrées qu’on n’arrive pas à faire taire. Des courriels impersonnels, et indésirables envahissent l’écran de l’ordinateur. Et tous ces téléviseurs installés dans les pièces des maisons mêlant leurs images et leurs propagandes jusqu’à siphonner la moindre réflexion. C’est l’occupation des lieux privés par un ennemi puissant. La télévision est un adversaire de taille; elle s’introduit dans chaque pièce, parle à tue tête, interrompt les conversations. Elle réduit les visiteurs au silence et décourage toute compétition.

Il ne tient qu’à moi de défendre mes lieux privés des intrusions subtiles mais persistantes. Un lieu privé est composé de liberté surtout. Je l’associe à un endroit libérateur. Je m’y réfugie dans le calme, le silence et la solitude. S’installer avec un bon livre, lire à perdre la notion du temps. Consacrer des heures à l’écriture, à la peinture ou à toute autre forme de créativité, c’est aussi se composer un lieu privé. Le temps y joue un rôle aussi nécessaire que l’espace. C’est souvent en ces moments de grâce qu’un intrus nous reproche de ne rien faire et nous propose d’autres occupations plus pressantes, plus importantes. Cet intrus, c’est moi, c’est toi. Il nous souffle à l’oreille de la conscience des « je devrais, il faudrait. »

Dans l’introduction aux lieux privés, l’éditeur et la directrice littéraire d’Art Le Sabord signent de cette constatation : « Un peu comme si le seul lieu réellement privé qui subsistait était celui délimité par notre corps. » Ça m’encourage à me protéger de l’envahisseur.

Dehors le vent gronde comme les roues du train sur les rails gelés. J’allais pour te raconter que j’étais installée seule avec moi-même en train de lire mais c’est faux. Je suis installée en tête-à-tête avec Serge Patrice Thibodeau. Il me raconte Le Détroit de Magellan. Il cherche toujours les bouts du monde celui-là. Il me revient régulièrement dans Le Sabord avec Carnet de voyage. Je suis pour l’instant inaccessible. Il peut bien sonner le téléphone.

En toute amitié,

Alvina

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