Lettre vagabonde – 19 novembre 2018

Venir d’ailleurs crée parfois des frontières infranchissables, plaque un interdit de séjour sur nos origines. La seule force d’un regard insolent, d’une parole discriminatoire enferme et étouffe. Quand les autres dessinent notre visage, cernent notre identité, le « je » ne nous appartient plus. C’est ce que vit Ouanessa Younsi dans Métissée. Née d’une mère québécoise et d’un père algérien, la poète possède un double bagage mais elle est sommée de n’en porter qu’un. Le père nie sa part transmise à sa fille, refuse de lui léguer son identité. Elle se sent alors démantelée, dépourvue de ses membres et organes, de ce qui la compose. Comme si son corps était tatoué d’interdits.

Dès son plus jeune âge, d’autres détectent sa différence, la déterminent. « À la maternelle on me surnomme chocolat parce que j’étais la plus brune de la classe. » « Au primaire un gamin me dit que j’étais sale. » L’enfant se rinçait au curcuma, se crémait à la pâte à dent. Le père l’enfermait dans la cage du déni, lui dérobant sa propre histoire. « Récit enfoui dans les nerfs du père. » « Mon père posait des pièges d’oubli. » Mensonges et secrets de famille creusent des tombeaux de silence où s’ensevelissent langue, ancêtres et passé. L’auteure exploite le symbole des pieds amputés pour déplorer la perte de ses origines. « L’interdit de mon père : ne pas les chercher. » La dépossession s’étend au corps entier. Une mémoire persiste pourtant au-delà de l’oubli, incrustée dans chacune des cellules. Un mot revient « Souk Ahras. » Une ville ramène un univers. « Une famille inconnue m’interpellait par les flûtes des veines. »

Métissée renforce le sens de l’appartenance, l’héritage généalogique, la langue surtout, telle que développée dans ses œuvres précédentes. Chaque œuvre déploie un chapitre de la vie de l’auteure. Des thèmes récurrents tissent le lien entre ses œuvres : aimer, soigner, écrire. L’écriture sauve, la poésie soigne et guérit parfois. C’est pourquoi dans Soigner aimer Ouanessa Younsi associe poésie et psychiatrie. Personne d’une rare sensibilité et d’une grande capacité d’écoute, Ouanessa aime ses patients, aime soigner et elle ajoute « mais écrire te soigne de toi-même, et tu peux mieux soigner autrui. »

L’écriture de Ouanessa Younsi me rapproche de moi-même autant que des autres autour de moi. Les autres qui nous semblent étrangers mais qui nous ressemblent quand on dépose les armes de la peur, de la discrimination, de l’exclusion et des préjugés. La poète se fait intime, rentre en relation de confidence et de confiance avec son lecteur jusqu’à fusionner soignant et soigné. Elle l’affirme ainsi : « Seul le hasard nous a posés là plutôt qu’en face. Lorsqu’on comprend cela, on peut commencer à soigner. Et à écrire, qui est une façon de soigner encore, en apposant des mots limités sur un amour qui l’est autant. »

Métissée, Soigner aimer, Emprunter aux oiseaux et Prendre langue sont des œuvres constituant un style littéraire qui tend la main, se prête à l’écoute, s’ouvre et se confie. Ouanessa Younsi, une poète à découvrir pour mieux comprendre nos différences et apprécier ce qui nous lie les uns aux autres.

Lettre vagabonde – 14 octobre 2018

Gabrielle Roy a déployé dans ses livres une cartographie géopoétique du territoire manitobain au milieu du XXe siècle. En reste-t-il des empreintes?
À quatre, nous avons entrepris un pèlerinage  au Manitoba. Gabrielle Roy sera notre guide. Poussés par la fiction autant que par les rêves, nous suivrons ses traces. Six des œuvres de Gabrielle Roy portent des noms de lieux. Mouvance, déplacements à pied, en voiture et en train parsèment son œuvre. À sa manière Gabrielle Roy est un écrivain voyageur dont j’ai voulu emprunter le parcours afin d’explorer les mille facettes du Manitoba. Comme écrivait Ella Maillard « Lire, c’est bien, mais il est mieux d’aller voir. »

À l’aéroport de Winnipeg, on récupère la voiture de location qu’on baptisera Altamont. Afin de rejoindre notre logement, nous traversons Winnipeg puis Saint-Boniface maintenant fusionnée à la capitale. La circulation dense ralentit le trajet. Je braque les yeux sur les devantures des établissements, leur architecture et leurs panneaux. J’observe les passants aussi affairés qu’en toute ville populeuse. En traversant le pont Provencher au-dessus de la rivière Rouge, les visages du quotidien de Gabrielle Roy s’affichent d’emblée. Apposées sur les édifices, des enseignes en français, des noms de rues familiers, tant l’auteur a su, par les mots, nous en projeter les images. Je pénètre ses récits et reconnais les lieux qui l’ont façonnée. Elle les a rendus si vivants qu’ils refusent de se laisser ensevelir sous le rouleau compresseur du progrès.

Dès le lendemain, notre guide nous mènera hors de la ville, sur le territoire de ses ancêtres. « ces petites routes au fond du pays que nous appellerons routes de sections, et nulles ne semblaient mener plus loin et aller nulle part. » Un premier arrêt au village de Carman, deux femmes revêtues de longues jupes noires et de coiffes blanches encadrent un groupe de jeunes écoliers. Ce sont des Mennonites, descendants d’immigrants de la première heure. Architecture, vêtements, nourriture et comportements sont autant de symboles qui affichent nos différences.

Ancien territoire des glaciers, le Manitoba en porte la marque. Pays plat, espace infini où ne subsistent à l’état actuel que brins d’herbes et broussailles sur le crâne chauve de la terre. De longs rubans d’asphalte se déroulent sans fin à angle droit formant des quadrillés géants à en perdre tout sens d’orientation.
Gabrielle Roy interroge : « Connaissez-vous les petites routes rectilignes, inflexibles qui sillonnent la Prairie canadienne et en font un immense quadrilatère? » Peu après le village de Miami, se dressent à l’horizon de modestes collines. Preuve que nous sommes en direction d’Altamont.

L’atmosphère est fébrile dans la voiture. Quatre paires d’yeux scrutent alentour à la recherche de la montagne Pimbina, l’unique. Et voilà que « de petites collines se formèrent de chaque côté de nous; elles nous accompagnèrent à une certaine distance, puis tout à coup se rapprochèrent, et en elles nous fûmes complètement enfermées.» Un panneau indique Altamont. On s’y prend en photos. Gabrielle Roy disait déjà de ce village « un curieux petit coin à moitié mort depuis longtemps. » L’Altamont d’aujourd’hui lui donne toujours raison. L’hôtel, un peu délabré ouvre ses portes quatre jours semaine. On tombe sur un jour de fermeture. C’est le genre d’établissements qui hébergent encore routiers et aventuriers. L’hôtel conserve son attrait telle une relique du temps jadis. À l’intersection suivante, « nous apparut un petit hameau se donnant l’air d’un village en montagne avec ses quatre ou cinq maisons agrippées à des niveaux divers au sol raboteux, sur l’une d’elle brillait la plaque rouge de la Poste. »
C’est pourtant une plaque défraîchie accolée à un semblant de hangar qui attira l’attention de Suzanne, la plus observatrice d’entre nous.

L’une de mes plus belles rencontres aura lieu dans ce minuscule bureau de poste désert lors de notre irruption. Voici que surgit de sa cuisine la maîtresse de poste Donna Fortier. Je finirai par poster de là un petit mot à mon ami Urgel. Donna s’empresse de me procurer papier, enveloppe et timbre avant de disparaître dans son logis. Elle revient avec une épinglette d’Altamont qu’elle m’offre fièrement. Riches conversations et chaleureuses accolades en partage avant de quitter à regret une maîtresse de poste accueillante et affectueuse. J’inscris au fond de moi mes propres pages de la route d’Altamont.

À peine retournés sur la route principale qu’un tourbillon de poussière, tel un cyclone fonce sur nous à travers champ. Cette girouette virevolte vers le soleil avant de s’évanouir à une centaine de mètres de nous. De fréquents nuages au sol se transformeront en ballons poudreux le long du parcours. C’est typique des plaines tout comme ces anciens élévateurs à grains, usés par le temps, rejetés par le progrès, qui résistent et dominent le paysage. La région des collines se répand en vastes champs et routes interminables. Ce gigantesque damier faiblement ondulé cache les villages où vécurent les grands-parents de l’écrivaine et leur famille. Le village de Saint-Léon nous accueille en sa petite église de bois aux vitraux colorés. Son cimetière entretient la mémoire des anciens habitants dont Milena Landry, mère de Gabrielle. Un chemin traversant la réserve des Premières Nations Ojibwé mène à Saint-Léon. Le village natal de Léon Roy est déserté par la majorité de ses résidants. L’école a dû fermer ses portes en 1996. La modeste localité de Cardinal où l’écrivaine a enseigné et qu’elle se remémore ainsi « ce village où je passai pourtant une des années les plus marquantes de ma vie… » ne conserve aucune trace de ce que racontait son autobiographie. C’est de là qu’elle montait chaque fin de semaine dans le train qui, quinze  minutes plus tard, la laissait à Sommerset. De là, ses cousins l’emmenaient en buggy à la ferme de son oncle. Je laisse mon imagination reconstituer le séjour de la jeune enseignante. Elle écrit : « Le village rouge et moi-même, nous gagnions à nous connaître. Moi, je lui donnais tout de même un peu de cet imprévu, qu’il aimait plus que tout au monde. »

Deux jours plus tard, on entreprit notre deuxième expédition. Elle menait vers le nord du Manitoba où se situe La Petite Poule d’Eau, l’un des romans les plus touchants d’humanité. Jamais on aurait cru que de choisir nos destinations d’après le parcours de Gabrielle Roy nous mènerait à découvrir tant de pays. Cinq cent cinquante kilomètres séparent Winnipeg de la Petite Poule d’Eau, officiellement Waterhen. « Ce pays du Nord, de grêle et d’immenses forêts et lacs aussi immenses, ce pays d’eau et de petits arbres » écrit-elle. Pays de troupeaux de bisons et de bœufs errants dans les champs sans enclos, sans habitations alentour comme abandonnés de leurs propriétaires. Plus loin, autour des maisons et des fermes délaissées s’entassent roulottes, voitures rouillées et tas de ferrailles.

Nous poursuivons notre chemin en lisant l’univers manitobain des deux côtés. Tout comme Gabrielle Roy, je prends le pouls des lieux. « La Petite Poule d’Eau est une contrée sauvage… sauvage par sa végétation et son climat, c’est un pays toutefois hautement humanisé. » Nous en aurons la preuve en s’arrêtant devant une jolie église ukrainienne aux abords de la route. Un homme est à réparer la clôture. C’est Pete Didychuk. Ukrainien d’origine et conteur plein d’entrain, il nous réconcilie avec la région. Il raconte l’histoire de l’arrivée des premiers immigrants, les Ukrainiens. L’arrivée des  Belges plus tard perturbera leur existence. Résidant de Rockerton, il justifie à lui seul les propos de Gabrielle Roy sur cette ville. « Il y avait tant de bonnes gens ainsi sur la surface de la terre, on s’arrêtait pas d’en rencontrer. » Pete Didychuk pointe en direction du cimetière : « C’est là que reposent la plupart de mes amis. Et les jeunes sont partis, les anciens s’accrochent au passé.» Une rencontre mémorable teintée de nostalgie.

Le chemin asphalté se transforme en route de terre avant d’atteindre Waterhen, une réserve indienne. Un pont enjambe la rivière. À droite, une île, l’île Gabrielle Roy ainsi nommée officiellement en son honneur. Je suis émue. À l’entrée du village, le magasin général. Des gens accueillants nous indiqueront une route nous rapprochant de l’île. Et l’imagination fait le reste du trajet. Je revois la famille Toussignant bien ancrée dans ses valeurs : s’instruire, connaître, aimer. » Il m’a fallu rentrer au bureau de poste du village, un genre de hangar ouvert pour y retirer son courrier, mais fermé pour les affaires. J’y ai posté une carte postale en pensant à la boîte aux lettres des Toussignant, « leur boîte aux lettres, au creux d’un vieil arbre gelé à mort. » Les habitants de Waterhen se disent heureux de vivre en paix sur le vaste territoire au gibier abondant. Y chasse-t-on encore les craintives petites poules d’eau?

Au retour, on s’arrêtera à Dauphin où « le chemin de fer solitaire reliait toute cette brousse à la petite ville de Dauphin. » La magnifique gare est devenue en partie un musée comme celle de Winnipeg. Les rails rappellent tant de voyages heureux ou contraignants menant vers tous les inconnus.

À Saint-Boniface, la rue Deschambault s’avère le point culminant de notre pèlerinage. Nous sommes en quelque sorte rendus à destination. « Le bonheur de ma vie me vient peut-être pour une bonne part d’être née rue Deschambault. » Un de ses titres le justifie : Ma petite rue qui m’a menée au bout du monde. Dès que j’eus pénétré dans la maison-musée, je me sentis en pays familier. Il me tardait d’atteindre le grenier. « J’allais encore souvent dans mon grenier… Qu’allais-je faire là-haut? J’avais seize ans, peut-être, le soir où je montai comme pour me chercher moi-même. Que serais-je plus tard?… Que ferais-je de ma vie? […]  J’ai vu alors, non pas ce que je deviendrais plus tard, mais qu’il me fallait me mettre en route pour le devenir. » « Ainsi, j’ai eu l’idée d’écrire. Quoi et pourquoi je n’en savais rien. […] N’ayant rien encore à dire… je voulais avoir quelque chose à dire… »

Grâce à tout ce qu’elle avait à dire, Gabrielle Roy a balisé les chemins enfilés au cœur du Manitoba. Ses œuvres ont stimulé mes réflexions, suscité ma curiosité et provoqué mon étonnement. Elle a rendu familiers ces étrangers croisés durant le voyage comme si elle avait déjà fait les présentations. Elle m’a incitée à aller vers ces gens, apprendre de nos différences et reconnaître nos similitudes. En empruntant ces paroles-ci concernant sa rue, je lui témoigne ma gratitude. « Elle m’a donné à aimer son autre monde, parfois heureux, si souvent malheureux, que l’on appelle humanité. »

Lettre vagabonde – 30 avril 2018


Dix romans consécutifs d’une ampleur remarquable et insoupçonnée entraînent lecteurs et lectrices dans une exploration intensive et approfondie de l’aventure humaine. En publiant Soifs en 1995, Marie-Claire Blais prévoyait une trilogie. L’aboutissement du projet : Une réunion près de la mer, le dixième volume.

L’œuvre nous arrache à nos certitudes réconfortantes. Elle nous lance au cœur d’une périlleuse aventure où des vies bouleversantes et bouleversées interrogent la nôtre. À l’avant-scène, une multitude de personnages vivent, luttent, aiment, haïssent. L’auteure a côtoyé ces êtres de chair sur des décennies. On les rejoint en ce lieu jamais nommé, situé près de la mer. Un milieu cosmopolite où circulent riches, pauvres, itinérants et refugiés clandestins. La société actuelle quoi. À l’arrière-scène, se déroulent d’autres événements menaçant l’avenir de la planète ou provoquant d’intolérables conditions de vie. L’écrivaine se fait porte-parole d’individus dont elle partage l’existence. Elle accorde une place prépondérante aux voix ignorées ou bâillonnées. « C’est qu’il y a un grand silence à remplir autour de chaque vie que l’on frôle » écrit-elle. Une familiarité certaine s’installe avec Vénus, Daniel, Fleur, Augustino, Petites Cendres et d’autres voix convaincantes qui dénoncent le racisme, l’exploitation à outrance des êtres humains et des ressources naturelles, de la pauvreté et des injustices. Interrogations et conditions de vie secouent les consciences. « Mais j’aurais honte, soudain de ne vivre que pour moi-même quand tu ne vis que pour les autres, quand tu es prêt à te sacrifier pour des inconnus », lance une voix émouvante. D’autres poursuivent leur quête d’un monde meilleur en créant par la musique, l’art et la littérature une version enrichie de l’existence. Claudio affirme que « l’art doit dépasser la dictature et la guerre et l’art les dépassera. »

Les dix volumes, de Soifs à Une réunion près de la mer, abordent la noirceur du monde, sa laideur et sa cruauté. L’esprit trempe dans une inhumanité sans pour autant que l’écrivaine nous y emprisonne. Au contraire, c’est la porte de l’espoir que Marie-Claire Blais ouvre toute grande, là où nos semblables créent des liens de complicité, de support, d’amitié et de solidarité. Un humanisme sensible se profile à l’avant-scène. L’un des personnages n’affirme-t-il pas que « lors de notre marche lente sur cette terre, nous avons besoin des uns des autres au-delà de ce qui nous est prêté. »

Les relations intergénérationnelles occupent une place prépondérante. Trois générations se rassemblent, se soutiennent. Le couple Daniel et Mélanie transmet à ses enfants l’amour hérité de la Mère. Cette grand-mère, constamment à l’écoute de sa famille, conservera au-delà de sa mort une place privilégiée au cœur de ses descendants. Les morts continuent à vivre tant que l’on se souvient d’eux. Le vieil Isaac affirme : « je les ai toujours gardés près de moi dans ma tour, ces morts pétillants de vie, c’est un secret qu’ils partagent tous mon existence. »

Environ deux cents personnages sillonnent l’œuvre magistrale de Marie-Claire Blais. Au-delà de trente artistes, peintres, musiciens, écrivains partagent la vie d’individus de toutes les sphères de la société. Des vies interreliées, indissociables de la marche du monde. Même les animaux de compagnie jouent un rôle. L’espèce d’interconnexion des êtres autour des événements fâcheux ou joyeux nourrit les récits et empêche de s’égarer dans le nombre considérable de personnages. La trame se maintient grâce à l’enchaînement des situations : rencontres, séparations, disparitions et naissances. Grâce aux liens profonds et indéniables entre les hommes. La survie individuelle est assurée par les communautés d’êtres partageant les mêmes aspirations.

L’écriture est d’un réalisme rigoureux et d’une facture unique. C’est au lecteur de choisir le souffle et le rythme qui lui convient. Malgré le rapprochement du profil de l’auteur à certains personnages, aucun n’est assujetti à une pensée imposée. Le lecteur n’est pas sans se reconnaître parmi la foule qui peine à s’emparer de son humanité dans une société pourtant vouée au bonheur. « Le seul paradis est notre terre, le seul ancrage est notre chair. » Un constat à partager.

Si l’on a le moindrement fréquenté Marie-Claire Blais, on a reconnu son écoute exceptionnelle, son empathie, sa compassion et sa si généreuse bonté. Son écriture est imprégnée de ces attributs palpables. Osons espérer, comme elle, que l’art sauvera le monde et que « les irresponsables de l’avenir de la terre » financiers et calculateurs, n’en sont plus les seuls maîtres. « Je crois, oui, en la bonté des individus, je crois oui, qu’une société ne peut évoluer sans cela… plus que la fade tolérance c’est la bonté qui doit nous faire avancer tous, autrement ce sera notre perte à tous » écrit la si sensible et humaine femme de lettres.

Lire Marie-Claire Blais, c’est aspirer aux meilleures conditions de vie pour nos semblables. C’est aussi conclure que l’essentiel, c’est « de toujours aimer, que sans ce principe d’amour à tout prix » les cœurs s’endurcissent. De sa vie en faire quelque chose car « l’indifférence n’est-elle pas la pire des cruautés? »

Lettre vagabonde – 16 mars 2018

Le romancier et chroniqueur, Marc Dugain en collaboration avec Christophe Labbé, journaliste d’investigation du Point publie L’homme nula dictature invisible du numérique. Les auteurs scrutent à la loupe l’univers numérique dans lequel s’engouffrent nos vies au quotidien. « Jamais dans l’histoire de l’humanité nous n’aurons eu accès à une telle production d’informations.

Où nous conduit cette révolution numérique? Elle nous dirige vers un modelage, une docilité, une « servitude volontaire ». Il y va de notre vie privée et de notre liberté. Et qui dirige tout ce réseau? Une minorité de multinationales, américaines dans l’ensemble. On les nomme les big data. Leur but? Transformer la société et faire de l’argent. Google, Apple, Facebook, Amazon et autres magnats du numérique ont besoin de nous pour atteindre leur but : accumuler des données sur chaque individu de la planète. Ce que nous leur fournissons docilement. Marc Dugain et Christophe Labbé nous mettent en garde contre cette Big Mother plus effrayante que Big Brother.

Selon le rapport Kaiser, l’utilisation des médias électroniques n’est pas une activité mais plutôt un environnement omniprésent, invisible, enveloppant comme une seconde peau à peu près tout ce qu’enfants et adultes font, disent et pensent. C’est devenu une manière de vivre et non une manière de faire. Les auteurs dénoncent l’invasion numérique dans la vie des jeunes et des moins jeunes. On constate que les enfants ne sont plus avec les autres, souffrent d’amorphitude et d’un déficit d’attention. Les appareils en alerte jour et nuit provoquent un manque flagrant de sommeil.

Avec la technologie, nous acquérons des compétences mentales et en perdons d’autres. Nicholas Carr, l’auteur de Internet rend-t-il bête? Affirme que les compétences perdues s’avèrent plus précieuses que celles acquises par le numérique. Selon Carr « Le Net devient notre machine à écrire et notre presse à imprimer, notre carte et notre horloge, notre calculatrice et notre téléphone, notre bureau de poste et notre bibliothèque, notre radio et notre télévision. » Des renseignements sur la santé, les assurances, impôts et comptes bancaires y sont stockées. Les nouvelles technologies s’emparent des marchés de production et de consommation. Les chercheurs en déduisent qu’elles guident nos comportements, manipulent nos perceptions et altèrent le cerveau.

Google est un « business ». Les utilisateurs sont ses produits autant que ses clients puisqu’il capte nos données personnelles, nos états d’âme et nos goûts pour faire de l’argent. « Pour le citoyen de demain, l’identité sera la plus précieuse des marchandises, et c’est essentiellement en ligne qu’elle existera » nous prévient Eric Smidt, le président du conseil d’administration de Google. Selon Jean Claude Ameisen, « la vie privée est aussi vitale socialement que le sommeil l’est biologiquement. » Dugain et Labbé constatent « qu’Internet est la première source universelle de surveillance de l’individu. « Facebook suit à la trace, où qu’ils se retrouvent sur la planète 1,5 milliards d’individus » écrit Marc Dugain. Munie de ses 300 000 caméras numériques, la ville de Londres surveille en permanence sa population. Frank Pasquale, professeur de droit à l’Université du Maryland, écrit : « La capacité de surveiller les moindres faits et gestes des autres, tout en cachant les siens, est la forme la plus haute de pouvoir. »

L’univers numérique s’est emparé d’un pouvoir et accumule des profits exorbitants. Voici quelques statistiques à l’appui. Le PDG d’Amazon est le quatrième homme le plus riche de la planète. Sa fortune personnelle s’élève à 57,7 milliards de dollars. En 2015, Apple a battu le record mondial et a acquis en trois mois 18 milliards de dollars. On sait que tout s’achète et tout se vend sans limite réglementaire sur la toile.

Un fait intrigant dans le domaine du numérique, c’est que les dirigeants et les chercheurs œuvrant au cœur du château fort qu’est Silicon Valley ont adopté un système d’éducation bien particulier. Basée à Silicon Valley, l’école Waldorf accueille les enfants des travailleurs. La philosophie de l’école Waldorf : « Permettre aux enfants de développer leur propre individualité et augmenter leur capacité à penser, ressentir et agir » Or l’école Waldorf interdit complètement les écrans dans les classes. Ordinateurs, tablettes, tableaux et téléphones intelligents, et même la télévision sont interdits jusqu’au niveau collégial. Les découvertes de Susan Maushart, docteure en sociologie des médias, ont prouvé que les médias électroniques agissent comme un champ de forces sur les enfants, les séparant de la vraie vie. L’adolescent américain moyen passe huit heures et demie par jour en compagnie d’un média électronique. Et ce sans compter les SMS ou le temps à parler sur les téléphones portables. L’usage croissant d’Internet affaiblit notre capacité à acquérir des connaissances profondes, à produire de l’esprit critique, de l’imagination et de la réflexion. Les enfants de Silicon Valley semblent systématiquement protégés contre ce fléau. Selon Joseph Weizenbaum, chercheur en intelligence artificielle, « ce qui nous rend plus humain, c’est ce qui est moins susceptible d’être traité par ordinateur. »

Allons-nous là où l’on veut aller? Sommes-nous en train de nous transformer en ce que nous voulons vraiment devenir? Marc Dugain et Christophe Labbé concluent : « Si nous laissons faire nous serons demain des « hommes nus », sans mémoire, programmés, sous surveillance. Il est temps d’agir.

Lettre vagabonde – 28 janvier 2018

Tandis que journalistes et critiques prédisent la disparition éventuelle des bibliothèques personnelles, Les Passeurs de livres de Daraya m’en révèle un tout autre visage. Un jour, la reporter française réputée, Delphine Minoui, fait une découverte surprenante et énigmatique sur Facebook à la page Humans of Syria. De jeunes photographes syriens y projettent des images d’une bibliothèque secrète à Daraya. Or Daraya est une ville assiégée, bombardée et affamée sous les ordres de son dictateur, Bachar al-Assad. Tueries et exode réduisent la population de 45000 à 8000 habitants entre 2012 et 2016.

Delphine Minoui, domiciliée à Istanbul, est une spécialiste du Moyen-Orient. Elle est attirée par cette bibliothèque clandestine que de jeunes Syriens ont montée dans un sous-sol. Tandis que les bombes tuent et que la nourriture manque, de jeunes hommes fouillent les décombres et mettent des bibliothèques personnelles à l’abri. Jeunes étudiants et travailleurs qui lisaient plus ou moins s’emballent soudain pour la lecture. Ils construisent des étagères, classent les volumes. À l’intérieur, on inscrit le nom du propriétaire. On pourra ainsi restituer les volumes à la fin de la guerre.

Ahmad, co-fondateur de la bibliothèque, éprouve un frisson de liberté dès qu’il parcourt les pages. Que du ravissement pour ces jeunes que Delphine Minoui traduit ainsi : « Cette sensation troublante d’ouvrir la porte du savoir. De s’échapper un instant de la routine et du conflit. De sauver un petit bout, même infime, des archives du pays. De se faufiler à travers les pages comme on fuit vers l’inconnu. » En un mois, les nouveaux lecteurs récolteront parmi les débris, 15000 livres. Ils composent la première bibliothèque publique de Daraya. Construire non détruire, voilà leur leitmotiv.

La bibliothèque accueille vingt-cinq lecteurs par jour en moyenne. Les jeunes hommes veulent devenir mercenaires de la paix et s’ouvrir au monde. « Au milieu du fracas, ils s’accrochent aux livres comme on s’accroche à la vie. Avec l’espoir de meilleurs lendemains. Portés par leur soif de culture, ils sont les discrets artisans d’un idéal démocratique. Un idéal en gestation, qui brave la tyrannie du régime. Qui défie aussi la brutalité des soldats au drapeau noir, destructeurs d’antiquité à Palmyre » écrit la journaliste.

La bibliothèque devient un lieu de rassemblement, de causeries et de discussions. La bibliothèque s’avère le pilier de la ville assiégée. À travers les livres de philosophie, de croissance personnelle, de poésie et tant d’autres sujets, les gens de Daraya voyagent en toute liberté. Eux dont « la censure était le ciment du quotidien ». Au lieu d’avoir à répéter à l’école, « Assad pour l’éternité », ils se nourrissent intellectuellement de tout ce dont la dictature les avait privé.

De 2012 à 2016, grâce à Internet et au téléphone intelligent, Delphine Minoui échangera avec les instigateurs de la bibliothèque secrète de Daraya. Elle promet de publier leur incroyable histoire. L’œuvre s’intitule Les Passeurs de livres de Daraya. Ce percutant témoignage sur l’indéniable nécessité d’avoir accès aux livres nous atteint en plein cœur. Des Syriens se confient à la reporter. Des êtres en transformation, en mutation sont sauvés de la radicalisation grâce à leur ouverture d’esprit. Ils se sont construits un haut-lieu de savoir et ont établi les fondements de leur liberté. De tout temps, la censure de l’Église et de l’État a emprisonné l’esprit des peuples. Interdictions d’œuvres littéraires, autodafés de livres. Emprisonnements d’écrivains et de journalistes. Selon Boris Cyrulnik, les pays sous dictature, les religions rigides et dogmatiques mènent à la mort de la pensée. Le récit de Delphine Minoui nous projette sur l’autre versant : L’éveil de la pensée, celle qui libère de l’obscurantisme.

En lisant Les Passeurs de livres de Daraya, on peut déduire que, grâce aux livres, des êtres humains réussissent à se projeter ailleurs, à se voir autrement, à sortir de la guerre. Ils acquièrent une confiance en eux leur permettant de mieux vivre parmi les incertitudes. Le livre devient l’édifice où logent la liberté, l’espoir, le passé et l’avenir. Les livres agissent sur nous, et comme l’écrit Régine Detambel : « La lecture répare, elle qualifie, elle affirme, elle confirme, elle projette dans le futur ou dans le passé, elle sublime, elle explore, elle identifie, elle éduque, elle crée. »

Les Passeurs de livres de Daraya donne envie d’être passeur à son tour, de mettre des livres entre les mains des enfants. De persister à leur raconter des histoires. » De refuser de les assujettir aux écrans qui empêchent de voir les autres et de se reconnaître soi-même. Les Passeurs de livres de Daraya, à mettre entre les mains de tout adulte afin de s’ouvrir aux autres, d’accueillir l’immigrant, de comprendre sa propre histoire, la vie et ses secrets. « Les livres, ces armes d’instruction massive qui font trembler les tyrans. » « Lire pour s’évader. Lire pour se retrouver. Lire pour exister… » de lancer Delphine Minoui. Je l’assure de mon appui indéfectible.