Lettre vagabonde – 16 décembre 2017

Dès les premières pages, le dernier roman de Jocelyne Mallet-Parent nous catapulte en pleine tragédie infernale. Basculer dans l’enfer, un titre fort approprié puisque les personnages basculent irrémédiablement dans l’horreur sans aucun signe préliminaire.

C’est l’histoire de trois adolescents qui se laissent happés par des motifs obscurs dans une guerre brutale. Assoiffés de justice, abreuvés de révolte et d’obligations, ils sont entraînés par des fanatiques invisibles à devenir leurs semblables. C’est aussi l’histoire de trois femmes en manque de moyens devant les conduites circonspects de leurs enfants. On ne saura jamais en définitive ce qui a poussé Élise et Tariq à devenir terroristes. Jamil, lui, y sera pour ainsi dire conduit de force.

Le grand mérite du roman, c’est d’être construit sur une trame qui s’éloigne de l’analyse et de la justification. Les sentiments supplantent le rationnel. Par l’entremise des mères, le lecteur ressent et vit l’ampleur du drame. La culpabilité, le besoin de comprendre et l’amour inconditionnel poussent les mères à protéger et à sauver leurs enfants contre une puissance innommable, contre les erreurs funestes du destin. L’autorité d’un père n’y peut rien, les traditions et ses valeurs non plus.

Le personnage de Fatima, une femme de cœur, nous met sur la piste avec ses pressentiments légitimes et ses accablantes découvertes. « Fatima pose aussitôt sa main sur sa bouche, retient un cri qui vient mourir au fond de sa gorge. Un frisson glacial lui parcourt le corps tout entier, l’ensevelit sous une avalanche d’appréhensions. » Ariane, femme de tête, hantée par de sordides événements antérieurs, confronte sa fille et lui tient tête. « Dis-moi donc? Tu aurais voulu naître ailleurs, en Inde peut-être? Là où les vaches sont sacrées, mais où une femme est violée toutes les vingt minutes? » Oleya, elle, se voit réduite, conséquence d’une violence inouïe, à l’incapacité d’appeler au secours ou de porter secours à qui que ce soit.

Jocelyne Mallet-Parent éprouve un grand respect pour ses personnages. Son Tariq poseur de bombes est le même Tariq qui se désole de retrouver une mère et ses deux enfants parmi les probables victimes. Jamil cherche à sauver une vie et chacun cherche sa raison d’être. Que peuvent les parents contre des étrangers invisibles qui s’infiltrent derrière les portes closes des chambres de leurs enfants? Que peuvent-ils contre un endoctrinement sournois qui s’insinue par toutes les fibres sensibles de l’adolescence pour contrôler leurs cerveaux?

Basculer dans l’enfer, nous captive par sa phrase qui coule sur des mots chocs, l’action rapide, le suspense durable. L’auteure révèle son véritable talent de l’enquête et de la quête. Les dialogues bien campés, les échanges verbaux en coups de poing favorisent le suspense. L’auteure donne l’impression de s’éclipser et d’accorder à ses personnages cette liberté de penser, garantie d’un roman réussi. Le jugement, absent. De procès, nenni. Tout nous arrive, imprévisible et percutant. Un roman à lire sans le déposer comme pour l’enquêteur à la poursuite du coupable. Basculer dans l’enfer ne vous laissera aucun répit.

Lettre vagabonde – 1er novembre 2017

Frisson sacré du monde sauvage est un livre d’exception de par son contenu et sa présentation. L’œuvre est constituée d’une biographie, de tableaux d’artistes, de découvertes qui mènent à l’étonnement et à la connaissance. La famille Benoît est composée du documentariste et photographe Raynald, de Monique et Gisèle, deux artistes peintres animaliers. Les deux femmes ne se contentent pas de peindre l’univers animalier, elles l’explorent, l’étudient. Gisèle Benoît consacre son temps à observer les animaux sauvages, leurs comportements, leurs besoins dans leurs habitats. Frisson sacré est un vibrant témoignage de la vie dans nos forêts canadiennes plus spécifiquement celles de la Gaspésie, du nord de l’Ontario et de la Colombie-Britannique.

En première partie, le biographe Gabriel Leblanc dresse un portrait de la famille Benoît. Le parcours du couple Raynald et Monique et de leur fille Gisèle nous dépeint une famille de marginaux (qui ne cesse de nous étonner et de nous instruire). On surnomme chantres de la nature ces fervents alliés du monde animal. Gabriel Leblanc fait le récit des chemins empruntés par Monique et Gisèle pour faire connaître et comprendre les animaux sauvages et les moyens de protéger leur environnement. Le biographe emprunte les mots de Grey Owl pour décrire la clairvoyance et la sagesse des Benoît : « Un homme qui vit dans les bois sent croître en lui, pour peu qu’il y soit sensible, un respect et un amour de plus en plus profonds pour la vie sous toutes ses formes. » On reconnaît là nos ardents ambassadeurs. Gabriel Leblanc nous propose de suivre leurs traces et d’explorer notre territoire afin de découvrir la faune et la flore qui le partagent avec nous.

Grâce à Gisèle Benoît, la deuxième partie montre non seulement les chemins empruntés, mais le cheminement qui s’opère en nous au contact de la nature. Dans ce prodigieux livre d’artistes, Gisèle Benoît se fait éthologue et poète autant qu’artiste peintre. L’auteure nous adresse chaleureusement son invitation : « Chaque fois que tu te surprendras, en cours de lecture, à aimer et comprendre l’écureuil, le cerf et la mésange, la piste que nous avons défrichée s’élargira, et l’œuvre ainsi transmise servira de point de départ aux découvreurs avides d’aller plus loin. »

La famille a vécu parfois dans des camps de fortune. Elle a également élu domicile dans un camp au parc de la Gaspésie. Orignaux, caribous, tétras et ours noirs s’accommoderont de leur présence. Les Rocheuses les mettront en contact avec les wapitis, mouflons et chèvres de montagne. En Alaska et au Yukon, des découvertes surprenantes s’ajouteront. Au nord de l’Ontario Gisèle rencontre une meute de loups qu’elle côtoiera sans crainte. Leurs relations contrediront légendes et préjugés.

Le but premier de nos explorateurs consiste à nous révéler l’univers des animaux sauvages à travers l’art et la science. Gisèle lutte contre les dogmes et les mythes de l’animal menaçant et dangereux. Elle exhorte plutôt à la tolérance, à une manière d’habiter humainement la terre. Le célèbre éthologue et zoologue autrichien, Konrad Lorenz a conclu que « celui qui connaît vraiment les animaux est par-là même capable de comprendre pleinement le caractère vague de l’homme. » Nous avons tout à gagner par la connaissance du monde sauvage. « La différence divise les hommes; dans la nature, elle unit les espèces » écrit Gisèle Benoît.

Les recherches des chantres de la nature ont obtenu une reconnaissance internationale. Leurs peintures sont considérées comme les œuvres artistiques les plus talentueuses et authentiques de la représentation du monde animalier. Les Benoît ont fréquenté le milieu, appris le langage des animaux, leurs comportements et compris leur raison d’être. En leur compagnie, ils ont vécu le frisson sacré. Œuvres d’art, documentaires visuels dont Les Carnets Sauvage nourrissent notre vision de la beauté de la nature et de la complexité de chaque être vivant.

Nous avons grand besoin d’éveilleurs de conscience devant les menaces grandissantes envers l’environnement. La famille Benoît contribue non seulement à nous conscientiser sur la protection de la faune et la flore, mais également à saisir la relation intime entre la survie du monde sauvage et notre propre survie. Gisèle s’adresse à nous ainsi : « L’ancienne science de l’instinct est-elle encore accessible à l’homme? Ami lecteur, tente l’expérience en t’asseyant sur une souche, au cœur de la forêt, avec un manuscrit de bouleau dans ta main. Il se peut que tu acquières, en mieux et sans intermédiaire, la connaissance que tu pensais cultiver sur les bancs d’une université ou d’une église. »

Frisson sacré est rempli de tableaux saisissants et de textes instructifs et poétiques. Les animaux nous observent et nous tolèrent sur leur territoire. Pourquoi ne pas suivre leur exemple? Un album de grande facture, à feuilleter et à lire par tous les curieux avides d’art et de connaissance reliés au monde sauvage.

Un dernier souhait de la part de Gisèle Benoît : « Pénètre en forêt, détracteur de l’animisme; vois combien la rosée, la lumière, les êtres, les pierres, les sentiers, les logis et même les tombeaux sont vivants. Reconnais ton humanité en la Nature. Tout est sacré. Tu es sacré. »

Lettre vagabonde – 12 juillet 2017

L’œuvre a jaillit au printemps comme une nouvelle pousse sur un terrain en friche. Un bouquet nature, unique et sauvage qu’on ne retrouverait chez aucun fleuriste. Tel est Sentinelles, un volume à modeste tirage, tout discret et qui ne sera pas exhibé dans la vitrine d’une librairie. Il sera présenté sur beau papier glacé à vingt exemplaires à couverture souple et à deux exemplaires à couverture rigide. Tout un privilège que de posséder cet album dont la publication et la distribution sont assurées par les auteurs. Une œuvre en tandem par laquelle la poète Joanne Morency et le photographe Barry Leblanc nous livrent avec leur vive sensibilité une infinie parcelle de la Gaspésie. C’est un livre rare et d’une rare qualité : un livre d’artiste. Il assure une source d’inépuisable contemplation.

Barry Leblanc pointe sa lentille sur les monts Notre-Dame où ondulent, entre matières fluides et denses, la mer, le littoral, les montagnes. Joanne Morency se saisit de la charge de beauté et d’émotion qui reflète l’espace. On la sent happée par l’esprit des lieux. Le pouvoir évocateur de sa poésie transcende l’image. Le paysage s’exprime, elle traduit. La synchronie évidente entre les poèmes et les photographies donnent à lire une nature féconde et spectaculaire. Joanne écrit :

« Tu inventes des reflets 
    pour étirer le temps

    tu me donnes des îles 
    le ciel à leurs pieds

    je reste là 
   à contempler 
   évadée de ma peau »

 La fusion des images et des mots dévoile un paysage doté de tableaux changeants et de présences multiples.

Il existe une grande générosité et un sens inné de la beauté de la part d’auteurs qui publient à petits tirages sans avantage pécuniaire. Des œuvres réservées à de rares lecteurs, circulant entre amis comme un bien précieux. En maintes occasions, j’ai reçu ces livres tirés à peu d’exemplaires et offerts en général par les écrivains. Ma bibliothèque réserve une place de choix à la collection Les petits villages sous la direction de Bertrand Laverdure, à Les silences de Louise Desjardins, aux trois recueils de vingt grammes de poésie chacun de Patrice Desbiens tout comme à Fantounel de José Acquelin, tiré à quatre-vingts exemplaires. Sentinelles s’avère un ajout majeur à ma bibliothèque. Ce livre d’artiste est un éloquent témoignage à la diversité du paysage gaspésien et à l’inspiration que suscite la nature en ses plus purs éléments. Joanne Morency l’a bien transmis par ces vers :

« il s’agit de renaître 
   à tout instant  
   sans se répéter

   Je dessine 
   un commencement. »

Et si à notre tour, on aiguisait le regard, on pointait l’œil scrutateur sur ce lieu nôtre en ses mutations et en son essence. Pourquoi ne pas mettre en mots nos observations, découvertes et émotions comme on fredonne un air connu, pianote quelques notes ou que l’on dessine une fleur. Laissons-nous motiver par René Frégni qui nous incite à écrire. « Tout le monde devrait s’amuser à jeter quelques mots, sans trop réfléchir ni avoir peur, sur la page blanche de chaque jour. » Une seule page peut créer une nouvelle version de l’état du monde. En passant, tu peux emprunter mon exemplaire de Sentinelles à condition de me le remettre sans faute. Si tu sens le besoin de stimuli, il existe en librairie des recueils de poésie de Joanne Morency publiés chez Triptyque ou aux éditions David. Tu seras comblé d’étonnement.

Lettre vagabonde – 27 mai 2017

 

Des chants pour Angel témoigne de notre époque, de ses bouleversements et ses souffrances. Marie-Claire Blais y exprime une réalité criante que trop souvent on cherche à taire ou à oublier. C’est la traversée des lieux où des êtres s’accrochent à l’existence en mode survie tandis que les privilégiés noyés de surabondance penchent du côté de l’indifférence. Des écrivains et des artistes se préoccupent du sort des opprimés autant que du sort de la planète.

Des chants pour Angel est le neuvième tome d’une série qui se voulait une trilogie. J’ai l’impression que les personnages se sont tellement appuyés sur la compassion et la générosité de l’écrivaine qu’elle n’a pas le cœur de les laisser tomber. Dans une entrevue, l’auteure affirmait qu’ils étaient réels. Possédant cette précieuse prouesse littéraire, elle s’efface derrière ses personnages. À force de les côtoyer, roman après roman, ils nous deviennent familiers et attachants.

Marie-Claire Blais communique son étonnante compréhension des jeunes. « La spontanéité de la jeunesse est si naturellement souriante qu’on lui prête parfois… un épanouissement qui n’est qu’une fragile apparence du bonheur. » Une jeunesse porteuse des événements arrivés avant leur naissance.

Deux fils conducteurs traversent le roman. Le premier s’impose : l’assassinat de dix-huit Noirs dans une église méthodiste par un jeune Blanc. Le meurtrier est un adepte du mouvement de la suprématie blanche. Le récit repose également sur une procession de gens qui se dirigent vers la mer afin de disperser les cendres d’Angel, un garçon de douze ans ayant succombé au sida. Marie-Claire Blais réussit à nous transposer dans la tête du tueur, à nous intégrer au défilé des personnes en deuil suivies d’un groupe masqué qui les couvrent d’injures et profèrent des menaces.

Tout comme ses huit romans précédents, Des chants pour Angel repose sur les pôles opposés qui régissent notre société. Amour-haine, dominant-dominé, riche-pauvre, gens de couleurs et Blancs. Des pôles qui suscitent la haine, la violence, la discrimination et la peur. « La discrimination c’est une gangrène, oui c’est cela, une gangrène qui corrompt tout. »

Les romans de Marie-Claire Blais ne sont jamais aussi noirs que proclament certains critiques. On y retrouve autant de compassion, d’amour, d’entraide et de solidarité que de haine et de violence. Le profondément humain soutient la main qui écrit. Se côtoient toutes les générations. Certaines porteuses de mémoire et d’espoir penchent du côté de la lumière tandis que les plus jeunes sont porteuses à la fois d’avenir et de désillusions. Un plus âgé est convaincu que « le passé est toujours là même lorsque nous l’oublions. »

L’intense présence de la réalité crue nous projette dans toutes les sphères des activités humaines. « Je prends la réalité et je crée une œuvre » nous confie Marie-Claire Blais. Tant d’abus à dénoncer. « Ces hommes de Dieu qui n’aiment ni Dieu ni les hommes. » Nous sommes confrontés à ces hommes de pouvoir politique ou économique qui par ignorance ou cupidité, provoquent l’anéantissement de la planète s’indignent les personnages. « Nous avons sans cesse sous les yeux, des hommes qui sèment la terreur avec leurs bombes maléfiques… mais que penser de ceux qui sont des terroristes domestiques, des pères tueurs avec leurs bonnes intentions et leur morale. »

J’admets que les romans de Marie-Claire Blais exigent une certaine stratégie de lecture. Des chants pour Angel se compose d’un unique paragraphe et d’une longue phrase. À nous lecteurs de choisir le rythme et le souffle qui nous convient. Le style d’écriture adopte le pouls de la société, son rythme accéléré, ses images juxtaposées en continue.

Si des personnages tels que le Jeune Homme et les hommes masqués sèment la terreur, d’autres comme Daniel l’écrivain ou Mai en son adolescente spontanéité, répètent leurs gestes fraternels d’entraide et de compassion.

Ce qui nous sauvera peut-être : « l’art doit dépasser la dictature et la guerre, et l’art les dépassera. » Marie-Claire Blais nous plonge au cœur des enjeux cruciaux de ce monde auquel nous appartenons. Elle glisse cette note d’espoir : « il suffit de ne pas céder… la vie est toujours la vie jusqu’au bout. »

Lettre vagabonde – 24 avril 2017

La liberté des savanes de Robert Lalonde regorge d’étonnement, de générosité, de curiosité et de questionnements. Ces carnets recèlent une écriture de l’intime si riche et si consciencieusement réfléchie qu’elle s’apparente à nos existences. Lectures, rencontres, anecdotes et confidences sont autant d’éléments vivifiants que nous offre à profusion l’auteur.

Quelques thèmes, comme la mort, se démarquent et se développent sur l’année entière de l’écriture des carnets. La mort intentionnée d’un jeune à court de confiance, de courage et d’espérance est confrontée à la volonté de survie d’un corps d’âge mûr diminué. Le premier a choisi de mettre fin à sa vie, le deuxième obtempère à peine à réduire la longueur de ses enjambées. Robert Lalonde s’adresse au « cher fils en allé de mon chasseur ». Rien de nouveau à fréquenter des fantômes dans ses œuvres, mais ici, l’écrivain compatissant et secourable s’adresse à toute une jeunesse en s’adressant au jeune disparu. « Il me semble que je pourrais, que j’aurais pu, que j’aurais dû le rescaper, ce garçon impatient, ce dériveur enragé, cet obnubilé d’un malheur qui ne lui est pourtant pas propre, d’un chagrin que chacun éprouve à ses heures et qui passe, pour peu qu’on regarde ailleurs »

Lecteur insatiable et admiratif, l’auteur nous entraîne chez ses amis écrivains. De connivence avec Virginia Woolf, Peter Handke, Gabrielle Roy, Nicolas Bouvier et tant d’autres, il dilate le regard, secoue la conscience et nous enjoint de repousser nos limites. Les carnets deviennent un lieu d’exploration et d’échanges entre l’auteur, une foule d’écrivains et le lecteur. Et comme lui, on voudrait proclamer haut et fort : « J’en suis quitte pour l’amitié consolatrice des livres. Je ne les aurais pas eus à mes côtés que ma vie aurait été un interminable chagrin, tant le court horizon du jour le jour m’a toujours rétréci l’appétit d’aventure. »

À travers les carnets, c’est le processus même de l’écriture qui nous est dévoilé. Ses mots à lui, il les cueille dans la nature, les sème sur ses pages et libre au lecteur d’y faire ses provisions. C’est en arpenteur de paysage qu’il repère une source inépuisable d’inspiration. Il écrit : « cette faramineuse électricité du réseau des mots, ces éclairs qui zèbrent sans cesse en nous comme ceux d’un ciel d’orage. »

Peu importe l’influence de nombreux écrivains, Robert Lalonde possède néanmoins son style propre, authentique, coulant et spontané. À la lecture de ses œuvres, j’ai l’impression de profiter d’une conversation animée à sa table de cuisine ou d’être à courir derrière lui vers une forêt giboyeuse, un ciel en furie ou à la découverte de quelque surprenant mystère de la vie. « J’écris parce que je m’entête à ne pas fuir le réel, à ne pas transcender le moment présent » affirme-t-il. Et d’ajouter : « écrire encore, puisqu’écrire comme lire, c’est revoir mais revoir ce qu’on n’avait pas vraiment vu. »

Si « l’écriture est une folie incurable », je souhaite longue vie à la fougue créatrice de ce talentueux écrivain afin de profiter au maximum de sa folle et contagieuse passion de vivre. La nature et le naturel dans lesquels baignent les romans, récits et carnets de Robert Lalonde régénèrent le « défi de vivre ». Ose-t-il un conseil ? « Il nous faut développer et entretenir […] ce plaisir passionnel et gratuit de chercher à résoudre des problèmes, nous montrant ainsi plus proches de la création que de la réaction, prendre note du hasard, refuser de blâmer, ne pas craindre de bafouer l’effervescence postmoderniste et au-delà de tout, croire à la révélation, aux signes et aux prodiges. » La liberté des savanes est l’union de la pensée et de l’action d’un créateur dynamique et inspirant.

 

Lettre vagabonde – 8 avril 2017

Avec Le facteur Christian Essiambre nous démontre encore une fois l’ampleur de son talent de dramaturge. La pièce s’avère ambitieuse et fulgurante, nous confronte au temps trafiqué et aux espaces trompeurs. Henri, le personnage principal, aux commandes de console, casque d’écoute, lunettes de simulation et une multitude d’appareils technologiques, vit et travaille entre les quatre murs de son logis. Une voix virtuelle prend ses appels, exécute des tâches reliées aux communications.

Henri vit littéralement lié au cordon ombilical de son écran. Son émission créée sur son site internet le comble lorsqu’il atteint ses six cents « followers ». Il est connecté et joignable jour et nuit. La vie sexuelle d’Henri et de Julie, son amoureuse, passe par l’intermédiaire de l’écran. Grâce à la réalité virtuelle, il voyage dans le cyberespace et communique par hypertexte. Son univers virtuel lui suffit jusqu’à l’intrusion du facteur dans sa vie.

Henri reçoit bel et bien du courrier par voie postale, du courrier en provenance de l’Espagne, adressé au locataire précédent. Lorsque le facteur pénètre chez lui, Henri en perd tous ses moyens. La proximité d’un être en chair et en os l’affole. Le facteur déploie mille stratégies dans l’espoir d’établir un contact humain. La vie d’Henri n’est pas seulement chamboulée, mais tel un appareil défectueux, n’est plus fonctionnelle.

À force de se sustenter de cyberespace, l’internaute fonctionne selon les volontés de la machine. Il y puise le fondement de ses pensées et la motivation de ses actes. Ses besoins se réduisent à ceux que peuvent cumuler les appareils technologiques. Le facteur ranimera chez Henri ses besoins muselés ou enfouis. Il l’éveillera à la chaleur du contact d’un corps. Henri renaîtra surtout de la poésie. Les fameuses lettres en contiennent.

Christian Essiambre a réussi à imposer une réflexion profonde sur notre part d’humain qui risque d’être engloutie si on se laisse asservir par les objets censés nous servir. Au fond, Christian partage les mêmes interrogations que David LeBreton qui développe la problématique de la cybersexualité dans L’Adieu au corps. Il aborde le même angle que Jean Claude Ameisen, auteur de Dans la lumière et les ombres. Le chercheur exhorte « à empêcher le langage de la science de nous rendre étranger à nous-même et aux autres. »

Pour la première fois dans l’histoire des inventions au cours des siècles, sommes-nous confondus avec les outils que nous utilisons. On peut vivre sans voiture, sans jamais prendre l’avion ni le train, ni fréquenter l’école publique sans pour autant être considéré comme un mésadapté. Par contre, sans être branché en permanence à sa panoplie d’appareils informatiques, l’individu est considéré hors de son temps. Réussit-on encore à distinguer les propriétés de la machine des singularités des individus ?

La valeur indéniable de l’œuvre théâtrale réside dans la manière d’aborder un sujet crucial : la relation que l’être entretien avec ses semblables et son environnement. Les comédiens jouent leur rôle à merveille. Kevin Doyle-Henri- se surpasse dans l’interprétation d’un internaute à la conduite obsessionnelle.

Il devient urgent de cueillir et savourer des brins de poésie pour comprendre, ressentir et avancer dans un temps et un espace réel. Christian Essiambre trouve sûrement une âme complice en Véronique Côté, elle-même auteure, comédienne et metteur en scène. Elle écrit : « Nous avons besoin de nous reconnaître les uns les autres… nous avons besoin de partager la beauté des lieux et des objets ». Le personnage d’Henri peut encore reconquérir son intégrité grâce à l’aide du facteur. « Nous sommes libres de créer le monde qui nous entoure, l’humain est essentiellement un créateur de mondes. La conscience vient avec cette qualité : l’imagination créatrice. » écrit Véronique Côté dans La vie habitable. Christian Essiambre nous pousse à plus d’humanitude en élevant le regard vers les autres, en se lançant des coussins ou en sirotant un bon vin en tête à tête, inondés de poésie.

Lettre vagabonde – 12 mars 2017

Les chroniques de Monique Durand parues au journal le Devoir durant l’été, entre 2011-2016, m’ont portée à lire ses œuvres littéraires. Son dernier récit Saint-Laurent mon amour témoigne de son attachement au fleuve et d’une admiration sans borne pour le vaste territoire et ses habitants qu’elle côtoie. Les humeurs et le destin du fleuve se sont transmis à la population. Il a joué un rôle prédominant dans leur existence.

Monique Durand part à la découverte du Saint-Laurent en exploratrice et poète et nous le rend accessible. Elle arpente villes et villages à la rencontre des gens, de leur histoire, de leurs traits distinctifs. Elle inspire confiance, on l’accueille à la table des confidences. Les habitants et les autres qui s’y sont aventurés comme pêcheurs, explorateurs, missionnaires et aventuriers, revivent sous sa plume. On voudrait à notre tour parcourir le Kamouraska, la Côte-Nord, le Labrador, Terre-Neuve et enfin la Gaspésie son lieu de prédilection. Rarement j’ai ressenti la cartographie des lieux si étroitement associés à ses résidants.

Le vocabulaire teinté d’appartenance reflète le véritable visage de la topographie régionale. Il en vaut la peine de savourer les mots tels bouscueils, glaciels, cabourons, monadnock et rigolets comme de petits pains chauds. Ce sont autant d’authentiques tableaux qui se dessinent sous nos yeux et qui donnent nom à notre réalité et à l’émerveillement.

La force du récit tient dans la relation privilégiée et durable que l’écrivaine entretient avec le fleuve et ses fidèles alliés. « Je m’ennuie. Je m’ennuie du fleuve comme d’un être cher » écrit-elle. Elle explique : « Ma vie de travail et d’adulte consentante commençait là. Le fleuve s’était élargi en même temps que mon existence ». Ce cours d’eau s’avère indispensable. Il traverse notre destin et le moule en quelque sorte. C’est son coloris très personnel qui attire dès les premières pages. On se dit : « Tiens, je suis en pays attachant ». Un lieu qui correspond « à quelque chose de soi » écrit Monique qui présente le Saint-Laurent par sa porte ouverte sur le bout du monde qu’est la Gaspésie. C’est là qu’elle naîtra du fleuve, qu’il façonnera son état d’âme.

L’auteure explore de façon remarquable chaque élément qui constitue le territoire, en définit les habitants avec une fraîcheur et une empathie extraordinaires. Elle a l’art d’être intensément présente au monde et d’accorder à l’homme sa place dans ce monde. Nombreux sont ceux qui ont entretenu des liens avec le Saint-Laurent. « Chacun a quelque part dans le monde son lieu de prédilection, d’épousailles avec lui-même, de confidences faites au vent et à quelques disparus chers, de rencontres avec les multitudes qui l’ont précédé. Ce lieu-là, le mien se trouve en Gaspésie », nous confie Monique Durand.

Faites vos bagages, préparez-vous à entreprendre un « road trip » très particulier. Vous voyagerez en voiture ou en bateau mais vous aurez l’impression de vagabonder à pied. Vos nombreuses escales vous conduiront vers les embellies et les secrets de la nature et le naturel des habitants. Vous saisirez le « pesant d’humanité » des Autochtones, l’isolement des Blancs dans leurs villages sans accès routier. L’écrivaine a parcouru les chemins de traverse, le quotidien des gens avec son œil de curiosité, d’étonnement et de compassion. Son rôle de journaliste, poète et chercheure en font une guide fiable et passionnée. Qui sait, peut-être découvrirez-vous tout comme Monique Durand un lieu possédant les attributs de vos rêves. Un endroit où revenir, là où le bonheur s’est installé et vous attend.

Lettre vagabonde – 20 février 2017

À la verticale de soi raconte la vie d’une jeune femme qui s’est élevée au-dessus de sa condition physique et du conformisme. Stéphanie Bodet s’est fait grimpeuse non pas pour observer le monde du haut de ses exploits, mais plutôt pour poser un regard sur la vraie vie qui se révèle à l’intérieur. On retrouve le souffle dont on a besoin pour respirer le grand air et se débarrasser de nos toxines de peur et de malheur.

Enfant, Stéphanie Bodet est asthmatique, souffre d’allergies. Ses bronches la font tousser, passer des nuits blanches. À l’école, les cours d’éducation physique s’avèrent un supplice et les sorties de courses à pied la laissent épuisée et abattue. Elle préfère se plonger dans la lecture. « Rien ne disposait la rêveuse que je suis à devenir grimpeuse de haut niveau » écrit-elle. Dans la préface de À la verticale de soi, Sylvain Tesson, grand écrivain voyageur, présente Stéphanie Bodet comme « un nouveau chantre éminemment sensible, une amoureuse pleine de grâce, une poétesse fragile, un roseau grimpant qui préfère raconter son cheminement à la verticale de soi plutôt que de détailler ses techniques de verrouillage. » Stéphanie consacre sa vie à ses deux passions : les mots et l’escalade. Les deux font corps avec elle. Et le corps s’endurcit et l’esprit s’affermit. C’est la particularité du récit de se dérouler à la fois sur les parois rocheuses en haute altitude et au cœur du sens à donner à sa vie.

À la verticale de soi est une leçon de vie insérée dans un récit de voyage portée par un style littéraire de qualité indéniable. Absents, le ton moralisateur, la vantardise ou les images égocentriques. Le lecteur suit Stéphanie Bodet et Arnaud Petit, son compagnon de vie et d’escalade, à travers le monde. Les deux évitent un entraînement excessif. Elle s’éloigne rapidement de l’univers des compétitions. Son corps cherche dans le roc les fissures auxquelles s’agripper pour atteindre le sommet. Son esprit extirpera de ces failles matière à raconter son cheminement.

Les deux aventuriers se frottent au danger, encourent des risques, s’usent à l’effort, à la fatigue et au froid. Le trajet exige parfois des jours de varappe avant d’atteindre le sommet. En s’agrippant aux fissures des escarpements abrupts, ils ont effectué l’ascension de monts imposants comme le mont Fleurs de Lotus au Canada, le Santo Angel aux États-Unis et le massif Karakoram aux confins de l’Inde. L’aventure les a menés en Chine, en Patagonie, en Australie, au Pakistan et en Malaisie entre autres. Stéphanie raconte avec ardeur et émotions leurs périlleux parcours.

C’est à l’émission La Grande Librairie que j’ai reconnu cette femme d’une grande sensibilité, spontanée et sincère qu’est Stéphanie Bodet. J’ai lu À la verticale de soi comme un récit de voyage hors des sentiers battus. Il m’a menée plus loin qu’une aventure d’escalade. Il m’a conduite à l’intérieur même d’une avancée, dans l’imagination d’une femme portée par un rêve, un idéal au-delà de la performance et de la reconnaissance. L’auteure atteste que « nos petits échecs ont plus de vertus que nos brillants succès […] qu’il est bon d’avoir dans son cœur des montagnes sur lesquelles on ne montera jamais ». Elle fuit les conventions sociales et leur préfère le risque, la fatigue sous l’effort qui mènent à une vie plus intense. Elle encourage « à troquer ses bonnes manières contre des manières vraies ». Son but : aller au bout de ses rêves sans concurrence ni comparaison. Plutôt que dans l’accumulation de matériel dernier cri, c’est dans son courage et son intuition que la grimpeuse puise sa force et sa compétence. Son aspiration : « être soi au lieu de devenir quelqu’un ».

Par son enthousiasme débordant, son intensité et son émerveillement devant la nature, Stéphanie Bodet incite à s’extraire de son confort, du prévisible et à poursuivre son propre chemin avec un regain d’énergie. Selon elle, le cycliste, le marcheur et l’alpiniste se fondent physiquement dans la géographie au lieu d’en frôler uniquement la surface. Sa folle joie de vivre est contagieuse. « Si la vie vous semble absurde et dénuée de sens, rien ne s’oppose à ce que nous lui en donnions un » écrit-elle.

Si l’auteur explore le monde parmi les failles d’une paroi abrupte, elle l’ausculte également entre les pages des livres. Les deux l’aident à sortir de ses certitudes et à accueillir les incessants changements qui s’opèrent en elle. À notre tour d’être en haleine et en alerte en lisant À la verticale de soi. Ce récit risque de changer quelque chose dans nos vies. Il donne l’élan d’accéder à ce que Marguerite Yourcenar appelle ce « coup de folie pour bâtir son destin ». L’éveilleuse de passion nous encourage à plus de simplicité et de dépouillement, et surtout, surtout, de cultiver l’émerveillement. Elle nous expose au vertige saisissant sur les hauts sommets et à la plongée prodigieuse au plus intime de soi.

Stéphanie nous offre cette liberté qu’elle a fait sienne : « d’imprimer à la vie le motif qui me chante, le motif qui m’enchante ». À nous de s’y rallier en gravissant les parois de notre propre verticalité.