Lettre vagabonde – 30 octobre 2015

Une plante vivace le poème. Encore faut-il lui accorder de petites attentions pour assurer sa survie. Le terreau gaspésien devient de plus en plus fertile. C’est l’endroit où la culture du poème reçoit son inspiration de tous les bouts du monde entre mer et montagne. La voix d’Hélène Poirier vient s’ajouter à celle de Joanne Morency et de France Cayouette.

Tout comme Joanne Morency, Hélène Poirier est venue à la poésie par la chanson. Une certaine symphonie de l’âme est indispensable dans l’atteinte d’un chant poétique aussi cristallin. Hélène s’est mérité la mention du jury au Prix Piché de Poésie de l’Université de Québec à Trois-Rivières. Son texte, reconnu comme une touchante suite poétique, est publié conjointement avec celui de la récipiendaire du Prix Piché 2015, Ginette Andrée Poirier. Art Le Sabord en est l’éditeur.

Je ne voudrais pas passer sous silence la qualité de l’écriture de la lauréate du Prix Piché. Ginette Andrée Poirier nous entraîne dans son univers géopoétique avec Au verso des pierres. On ressent à la lumière de ses poèmes sa complicité avec le territoire. Elle  appartient à cette vaste contrée qui définit les saisons de sa poésie. « Il y a des odeurs qui ne meurent pas / celle de sous-bois mouillé / du vieux sapin dans un sursaut de blancheur / celle qui surgit avant le sommeil / emmitouflée dans la peluche tiède. » Ginette Andrée Poirier donne envie d’enfiler son vieux manteau, de chausser ses bottes de sept lieues et de partir à la recherche de la faille lumineuse dans les coins sombres.

Mes dessins dans tes regrets d’Hélène Poirier nous convie plutôt vers une marche intérieure. Ici on a droit à un vibrant témoignage à cœur ouvert. Une relation ambiguë, une écoute et ses vagues de silence, une parole évocatrice et sa gamme de non-dits. L’empreinte d’une souffrance, discrète, glisse en marge du poème comme si un écho en ramenait avec plus d’intensité, l’entendement. « Depuis toujours / le début de tes phrases / J’aurais aimé ça… / la même déconvenue. » Tous les temps recomposés au présent des émotions. À travers les chemins tortueux, la recherche, en vain, d’une saine relation. « Les petits fruits ramassés / pour toi / j’achetais tes rêves / un à un / avalé par tes manèges. »

Hélène Poirier nous offre un vibrant poème. De touche en retouche, elle s’acharne à dégager de sa toile intérieure, quelques rayons de soleil sous l’amas de nuages. Sous la rigueur du style, se révèle la fluidité du contenu. Tout comme les poètes Joanne Morency et France Cayouette, Hélène Poirier pose un regard intimiste sur son entourage. J’aime bien ces tête-à-tête sur ton de confidence où l’auteur en se rapprochant de nous, nous rapproche de nous-mêmes. Mes dessins dans tes regretst’assurera une bonne provision de poésie à déguster en toute saison.

Lettre vagabonde – 14 octobre 2015

De tous les titres dont nous sommes affublés, celui de consommateur prime. Nous sommes inondés de biens de consommation qui répondent à nos besoins, nos désirs et nos caprices. Nous avons accès à l’essentiel, au nécessaire et au superflu. La nourriture, nos vêtements, les biens immobiliers, les appareils de tout genre et les médicaments sont autant de biens consommés. Nous nous procurons ces produits sans trop nous préoccuper de leur source, ni des conditions de fabrication, ni de l’implication d’êtres vivants dans le processus. Les entretiens réalisés par la journaliste et écrivaine, Karine Lou Matignon, nous ouvrent les yeux sur les traitements infligés aux animaux dont on s’alimente et dont on se sert comme outils et objets de divertissements.

Dans son livre intitulé Les animaux aussi ont des droits, Karine Lou Matignon en collaboration avec l’ornithologue David Rosane, s’entretient avec Boris Cyrulnik, Élisabeth de Fontenay et Peter Singer. Ces trois grands noms de la pensée contemporaine se sont penchés sur les droits des animaux et sur les traitements qu’on leur fait subir. Boris Cyrulnik est éthologue et neuropsychiatre, Élisabeth de Fontenay, philosophe et Peter Singer, fondateur du Mouvement de libération animale et professeur de bioéthique. Depuis le Moyen Âge, des penseurs s’interrogent sur notre relation avec les animaux. Il fut un temps où le clergé imposait la peine de mort à un chat qui chassait les souris le dimanche. Il était passible de pendaison ou de mort sur le bûcher. Avons-nous soi-disant évolué depuis ce temps? Rien n’est moins sûr en ce qui concerne les mauvais traitements assénés aux animaux.

Peter Singer s’interroge sur l’autorisation que l’on s’octroie d’user de la vie des autres êtres vivants pour satisfaire nos besoins en leur infligeant douleur et souffrance. Selon lui, la souffrance animale doit nous porter à démontrer de la considération morale envers eux. Les animaux victimes de l’élevage industriel et de la recherche en laboratoire sont ceux qui souffrent le plus. Nos instincts moraux nous empêchent de faire du mal à autrui sans pour autant nous retenir d’en bénéficier quand d’autres s’en chargent. Par contre, des expériences en laboratoire sur les grands singes démontrent leur refus d’exercer de la violence sur leurs semblables même si leur alimentation en dépendait. Ils n’ont pas succombé et  ont refusé de faire souffrir les leurs au prix d’être privés de nourriture durant deux semaines.

Étrange que l’on persiste à faire des expériences sur les animaux en laboratoire sous prétexte que leurs réactions à certains traitements sont identiques aux nôtres et de l’autre côté, on leur nie toute ressemblance avec nous. Voici ce que Peter Singer en déduit : « Nous continuons d’engloutir des fortunes dans l’industrie de la recherche qui fonctionnent sur de très mauvaises habitudes, lesquelles débouchent sur une quantité considérable d’études… qui ne servent absolument à rien. » Nous ne sommes pas toujours l’être moral que nous semblons être. Le psychologue Steven Pinker nous rappelle que Mère Teresa, prix Nobel de la Paix et béatifiée, louait les vertus de la souffrance, refusait à ses patients des analgésiques et traitait malades et blessés par des soins rudes et archaïques. Singer maintient « qu’accorder de la considération morale aux animaux constitue un moyen d’améliorer la société tout entière et nous améliorer nous-mêmes.

Élisabeth de Fontenay est une philosophe, spécialiste de la condition animale. Elle penche du côté de l’ethnologie, la sociologie et la psychologie pour développer sa pensée. Elle refuse de comparer les hommes aux grands singes. Selon elle, nous nous distinguons des animaux car « nous créons un autre monde qui ne relève plus seulement de l’histoire naturelle, mais de la transmission des savoirs et des traditions.. » Elle reconnaît que les animaux sont conscients et sensibles. La philosophe reproche au christianisme de rendre l’animal profane et de le profaner. Elle reproche à la techno-science de justifier l’élevage industriel. Même si on doute que l’animal peut raisonner ou parler, il est impossible  de nier qu’il peut souffrir. Élisabeth de Fontenay conclut que les gouvernements refusent d’enclencher des réformes contre la cruauté envers les animaux car l’industrie agroalimentaire et le lobby tout-puissant des chasseurs l’emportent sur toute considération du monde animal.

Boris Cyrulnik a consacré une bonne partie de sa vie à l’étude du comportement animalier dans son milieu. Il cherche à comprendre le monde vivant et la nature humaine. Boris Cyrulnik dénonce les élevages et les laboratoires abominables, le dressage de listes d’animaux à éradiquer en décrétant qu’ils sont néfastes à la nature en vertu des lois humaines.

Toutes les recherches sur les animaux montrent clairement que nombre d’entre eux ont une vie émotionnelle, des capacités cognitives et qu’ils peuvent résoudre des problèmes. Ils possèdent également une capacité d’anticipation, d’empathie et d’entraide. Le porc est en ce sens supérieur au chien et aux grands singes. Selon Boris Cyrulnik, il est très ennuyeux de découvrir que l’animal possède des émotions et un monde intime comparable aux nôtres, car cela limite notre pouvoir sur lui. Plus de cinquante milliards d’animaux sont abattus quotidiennement, seize mille à la minute. La nourriture céréalière destinée aux animaux occupe un quart des terres cultivées sur la planète.

Boris Cyrulnik nous incite à développer à l’échelle de la société l’empathie à l’égard des animaux « en multipliant les expériences personnelles à partager, des films, des livres pédagogiques. »  Les enfants en général, s’attachent d’emblée aux animaux, ils y trouvent souvent réconfort et guérison. Il est depuis longtemps prouvé que les animaux sont des êtres vivants sensibles qui souffrent autant que nous. Pourtant on les abat dans des conditions atroces. Même Charles Darwin avait constaté que certains animaux expriment de l’amour, de l’émotion et sont dotés d’une capacité d’attention, de curiosité, d’imitation et de raison.

Au nom d’arguments d’ordre économique, les animaux sont réduits à l’esclavage. Si au lieu d’un filet mignon, d’une poitrine de poulet ou d’une langue de bœuf, on affichait aux comptoirs de viande : cadavres d’animaux abattus, cela nous choquerait. Plusieurs pays ont établi des lois concernant la protection des animaux. Boris Cyrulnik, Élisabeth de Fontenay et Peter Singer nous enjoignent de contribuer à les faire respecter, à commencer par l’élargissement de notre propre sensibilité. Les animaux aussi ont des droits est un plaidoyer étoffé et convaincant sur le respect que nous devons aux êtres vivants. C’est un devoir moral. Ces auteurs nous invitent à nous rapprocher de notre humanité pour le bien de la planète entière.

Lettre vagabonde – 18 septembre 2015

Depuis cinq ans, une amie de France, Jocelyne Carmichaël, m’invitait au festival Voix Vives de Méditerranée en Méditerranée. À la fin juillet, je me suis rendue à Sète afin d’assister à ce prestigieux festival. Chaque été, la ville est assaillie par la poésie. Des voix issues d’une trentaine de pays de la Méditerranée se rassemblent en ce lieu privilégié. À ces voix s’associent celles de la Méditerranée dans le monde, qui inclut le Québec, l’Argentine, la Belgique, Haïti et le Mexique. Le maire ouvre les portes de sa cité pour laisser entrer les poètes de toutes nationalités.

Une centaine de poètes élèveront leurs voix sur les places publiques, dans les rues, les parcs, les jardins et même sur l’eau. Plus de six cent cinquante rendez-vous gratuits étalés sur neuf jours attirent une foule impressionnante. En 2014, Sète accueillait cinquante-quatre mille spectateurs. Partout ça grouille de mots et de monde, de sens et de sensibilité.

Jamais je n’ai vécu une expérience littéraire aussi prenante. Souvent les lectures sont accompagnées de musique, d’entretiens ou de performances. Chaque poète lit dans sa langue. S’ensuit la traduction en français. La poésie s’étend aux quatre coins de la ville sur tous les tons. Comme spectatrice, j’ai eu le choix de m’installer dans un hamac, dans une chaise longue, sur un grand tapis rempli de coussins, dans une barque ou à une table en pleine rue où étaient servis apéritifs et repas. Des bateaux prenaient le large, chargés de poètes et de spectateurs. La ville était en effervescence. Tous les lieux de lecture regorgeaient de monde. Il manquait de place. Mon amie Jocelyne, lors de sa mise en lecture de Le jardin perdu d’Andrée Chedid, eut droit à plus de cent spectateurs. Claire Menguy l’accompagnait au violoncelle. Devant tant de choix, je remplissais mon horaire à ras bord. Heureusement que des guinguettes servaient les repas sur place. J’ai fréquenté la guinguette de Lucille, l’Haïtienne si accueillante, qui nous concoctait des menus créoles. L’Étoile d’Orient avec sa cuisine finement épicée a permis d’heureuses découvertes culinaires. Des groupes de chanteurs offraient une animation variée. J’ai apprécié particulièrement le duo Helma composé d’Hélène et de Maryse qui ont même chanté des chansons de Félix Leclerc.

Grâce à Jocelyne, j’ai fait la rencontre de poètes, de musiciens, de comédiens et d’éditeurs dont bon nombre étaient ses amis. Jocelyne baigne dans ce milieu et sa prière quotidienne consiste en la lecture et à la récitation de poésie. Louise Dupré représentait le Québec.  La maison d’édition française Bruno Doucey, vient de rééditer son recueil de poésie, Plus haut que les flammes, dont elle a lu des extraits.

J’ai croisé de multiples cultures avec leurs croyances, leur unicité et leurs interrogations. Un seul territoire, le territoire intérieur animait les poètes. Chaque voix scandait son chant de justice, d’égalité, d’espérance et de liberté. Autant de visages du monde sensible. La poésie dilate l’espace autour de moi, contribue à mon exploration de l’humanité.

La poésie ouvre la voie à la compréhension profonde des êtres. C’est un haut lieu de résistance, le dernier refuge de l’homme libre écrivait André Suarès. Le poète brise les murs du silence, ouvre les chemins de l’imagination et de la connaissance. Le poète Yvon Le Men écrit : « De l’autre côté du fleuve / comme de l’autre côté de la mer / Il y a un pays où vivent / de l’autre côté de nos vies / des hommes qui nous ressemblent. »

Les Voix Vives de méditerranée en méditerranée a redoublé ma confiance en l’humanité. J’ai trouvé une résonnance familière dans les poèmes de la Jordanienne Maha Autoom, l’Espagnole Alicia Martinez, Adonis du Liban et Enan Burgos de Colombie. J’ai la conviction que la poésie accroît notre sensibilité à la beauté du monde et notre compréhension des êtres toute nationalité confondue.

Un audacieux projet que celui d’orchestrer un festival de poésie d’une telle ampleur. La participation d’une centaine de poètes, de comédiens, conteurs, chanteurs et musiciens exigent un maître d’œuvre hors de l’ordinaire. Grâce à Maïthé Vallès-Bled, directrice des Voix Vives, femme convaincue et déterminée, la poésie fait son chemin et nous offre de cheminer avec elle. « Quelle autre espace que celui de la poésie permet de réunir aujourd’hui tous les pays de la Méditerranée en proie à tous les déchirements? » conclurait Maïthé Vallès-Bled. Ouvrons donc un recueil de poésie, brisons le silence et laissons les mots nous imaginer tous les possibles. Les poètes ont besoin de nous. Nous ne pouvons nous passer d’eux.

Lettre vagabonde – 9 juin 2015

Pour les marcheurs avides de randonnées dans les sentiers en forêt et en montagne, le début du printemps pose ses limites. En avril on range les raquettes et on prend son mal en patience. Pistes de neige trempées, mares boueuses, empêchent de donner libre cours à l’aventure pédestre. C’est le moment d’entreprendre de pittoresques voyages à pied dans les 
nombreux villages de la région.

Tout plein de petits villages ne demandent qu’à être explorés. Place dans le coffre de ta voiture ton sac à dos, tes bâtons et chausse tes bottes. N’oublie pas ton goûter. Je t’emmène sur les Plateaux. Objectif : le village de l’Ascension-de-Patapédia. Avant de l’atteindre, tu traverseras trois villages parsemés de sommets, de cols et de grands champs vallonnés striés de forêts.

Au fin bout du village : le Soleil d’or. Le voyage à pied débute ici. Tu arrives en randonneur, surtout pas en touriste. Deux belvédères perchés au bord de la falaise donnent à admirer la rivière Restigouche en train de serpenter une forêt ondulante et touffue comme si tu étais en montgolfière. Le chemin tout en collines, en virages, se glisse entre les terrains boisés et les habitations. La hart rouge monte la sentinelle le long des fossés. L’agriculture y a encore sa place. La bergerie de Patapédia décore l’espace de ses grands toits bleus, ses rouleaux de foin et ses tas de fumier. Des maisons anciennes se sont ancrées dans l’espace pour respirer la paix et goûter la liberté. Des habitations plus modernes tentent de les imiter. Une multitude de cabanes d’oiseaux embellissent les propriétés et attirent une gent ailée variée. Perchées au faîte des arbres sur les poteaux de clôture, clouées aux troncs d’arbre et aux murs des granges, les cabanes accueillent une population active et bienfaisante.

Chaque village offre un visage unique, celui de l’Ascension-de-Patapédia a plutôt bonne mine. Même les quelques maisons abandonnées conservent leur âme. Elles n’ont pas terminé de raconter leur histoire. Le clocher de l’église domine le village. Le rassemblement à l’église, ce dimanche-là, donnait l’impression que tous les résidants des Plateaux s’étaient donné rendez-vous. Le parvis de l’église grouillait de monde. Les voix résonnaient de gaieté comme c’est le cas lorsque tout le monde se connaît.

Je préfère marcher les bouts de chemins aux maisons dispersées, emprunter des chemins de terre. Au printemps ça sent l’humus et la renaissance d’une saison toute en odeurs. Même les chiens ici sont calmes et relaxes. Notre expédition de trois randonneuses ne s’est attiré aucun jappement. J’ai félicité quelques propriétaires. Le village est si propre et les cours si bien entretenues que je me croyais au royaume des paysagistes. De vieilles granges encore solides se dressent dans les champs et certaines, sans animaux, s’accordent une seconde vie en se transformant en entrepôts. Des rangées de cordes de bois bien ordonnées ajoutent leur sculpture au décor.

Le Québec est parsemé de petits villages qui ne demandent qu’à se révéler aux passants. Bertrand Laverdure a voulu susciter la curiosité et l’étonnement pour les petits villages. Avant de fermer ses portes, la micro-maison d’édition a donné la parole à des écrivains qui, sous forme de poèmes, nous révèlent l’âme des lieux. Hélène Monettte a entendu les chants de mer à l’Anse-à-Valleau. « la vague égrène ses cailloux / à chaque fois c’est une pluie de pierres / le chant roulé des galets usés ». De Godbout, Marie-Hélène Montpetit écrit : « Les pics rocheux dynamitent leurs atomes dans le mica du ciel / Godbout / infante des traverses / élevée dans le fer des songes au rang de citadelle ». José Acquelin, au sujet de Petite-Rivière-du-Loup, nous confie : « je passe sous les pages des arbres / on ne me lit que les yeux fermés / je suspends les points cardinaux / je coule des jours tranquilles ». Élise Turcotte y fait l’éloge de Pike River. Chaque village contient matière à un poème ou à un récit.

À l’Ascension-de-Patapédia ce jour-là, nous avons pique-niqué en plein champ Lilianne, Marie-Claire et moi en empruntant à une corde de bois des bûches de bouleau. Bien installées sur nos chaises de fortune, nous avons profité d’une vue panoramique. Les vols d’oiseaux, la curiosité des insectes, l’odeur de la terre nous enveloppaient tandis que nos regards se lançaient à l’assaut des Appalaches, des collines vallonnées et du bleu du ciel qui teintait jusqu’à notre paysage intérieur.

J’ai eu la chance d’explorer à pied le village de Saint-Alexis et ses rangs en compagnie de Nicole Filion. Écrivaine transformée en guide pour l’occasion me raconte l’histoire des chevaux en liberté qui l’accompagnent sur un bout de chemin, du chevreuil qui a passé l’hiver en compagnie des vaches, allant jusqu’à dormir avec elles dans la grange. Elle a grappillé tant de récits sur son bout de chemin de terre.

Tu découvriras sûrement tes propres villages lors de tes aventures pédestres. Une provision de temps nous est donnée dans la traversée à pied d‘un territoire. Tu profiteras de tes cinq sens qui n’en finiront pas d’amasser des détails, de se dilater tout en étonnement. Tu t’approvisionneras d’un présent palpitant au rythme d’un passé qui a encore de l’avenir. Là le ciel est toujours ouvert, l’espace aéré, la terre bien vivante sur les Plateaux où se niche l’Ascension-de-Patapédia. Les petits villages attendent la trace de tes pas et ce en toute saison.

Lettre vagabonde – 25 mars 2015

L’Aventure pour quoi faire? Beau titre du livre qui donne un sens à l’aventure et questionne les effets trompeurs de la surprotection que nous impose la société du XXIe siècle. Avons-nous perdu le goût de l’aventure? S’est-il dilué devant le besoin de sécurité maximale? Des penseurs et grands aventuriers se penchent sur la question dans ce manifeste incisif. En introduction, Patrice Franceschi écrit : « et si l’esprit d’aventure était l’une des dernières armes en notre possession, avec l’art et la poésie, pour nous permettre de demeurer libre dans un monde de plus en plus  formaté, surveillé, mesquin et précautionneux? » J’adhère à la pensée des onze auteurs qui partent à la défense de l’esprit d’aventure et de son utilité. Ils nous incitent à dépasser les limites de notre territoire, à découvrir d’autres vérités.

J’ai l’impression que l’esprit d’aventure a été remplacé par le commerce de l’aventure, le goût du risque par la peur et l’imagination par le prêt à penser. Par des jours chauds de juillet, j’ai traversé une dizaine de villes et villages pour constater l’absence quasi totale d’enfants dehors. Les compagnies de divertissements virtuels et réels se sont substituées aux jeux que s’inventaient les enfants. Les jeux vidéo et parc d’attractions ont pris d’assaut l’esprit d’aventure des jeunes et moins jeunes. Chez les personnes âgées, le moindre oubli représente un danger et la menace d’institution plane au-dessus d’eux. Combien d’entre eux se risquent à l’extérieur? Aux États-Unis, à l’entrée d’un centre commercial et dans un aéroport trônait un gigantesque thermomètre indiquant le degré de danger d’attentat terroriste ce jour-là. Dans ce pays armé jusqu’aux dents, la peur est omniprésente et intentionnellement entretenue. Et que dire de ces « gated community » où seuls les résidents peuvent circuler librement dans leur enclos muni d’un  système de sécurité maximum. On nous affuble de tant d’appareils et de vêtements de sécurité que le principe de précaution éteint la prise de risque. Médecin, historien, globe-trotter, écrivain, et diplomate, Jean Christophe Rufin dénonce nos sociétés qui considèrent l’être humain comme une victime réelle ou potentielle et non comme un acteur responsable de ses actes.

« Les libertés ploient sous le poids sans cesse croissant de normes, de règlements et autres principes de précaution (…) et détruisent la capacité des hommes à l’exercice du libre arbitre, de l’autonomie et de la responsabilité, » dit Olivier Archambeau. Sous prétexte de se protéger, nous excluons le risque de nos vies. L’aventure est sans contexte du côté du risque et la curiosité, la nécessité d’émotion stimulante et la soif d’apprendre en sont des éléments majeurs. Sylvain Tesson affirme que « l’aventure exhorte à la curiosité, invite à se détourner des écrans pour regarder par la fenêtre » et que « l’aventure est un principe intensificateur, elle densifie les émotions, alourdit le souvenir et retient le temps. »

L’aventure n’est pas seulement le fait de faire les choses différemment, elle nous permet surtout de capter le monde autrement. « L’aventure est à notre porte, elle est accessible à chacun d’entre nous » dit Laurent Joffrin. Il s’agit de s’ouvrir à l’étrange et à l’étranger, à la différence et à l’originalité. Il est étonnant de voir comme nous admirons les personnes qui prennent des risques, les marginaux, les aventuriers, les fonceurs au niveau des actions et des idées tout en étant réticents à suivre leur exemple. L’écrivaine Suzanne Jacob déplore le fait que nous craignons même de donner notre opinion.

Ce sont les gens curieux qui prennent des risques, et par leurs idées et leurs actions contribuent à transformer le monde. Louis Pasteur, Ella Maillart, Sylvain Tesson et Marie Curie sont des aventuriers. L’enfant qui escalade une butte de neige, grimpe dans un arbre, questionne un règlement familial ou scolaire est aussi un aventurier. Les écrivains et les artistes sont des êtres qui dépassent leurs limites. Grandir signifie oser questionner l’ordre des choses, se risquer dans l’inconnu et entretenir cette soif de connaissance. Découvrir le monde par soi-même, créer, construire sa propre existence, transformer ses propres expériences en conscience exigent de sauter hors de notre zone de confort et de certitude. Tristan Savin, un grand reporter, résume bien cette façon d’apprivoiser la peur de l’inconnu et de foncer. « Aimer l’aventure, c’est pousser une porte sans savoir ce qu’elle cache. Suivre un étranger sans connaître sa destination. C’est le goût du risque. Non pas seulement physique. Ne pas craindre pour sa réputation, son confort, sa santé mentale. » L’aventure pour « être actif et non passif, souverain de sa vie et non sujet implorant du maître tout puissant que serait la société »  affirme Jean-Christophe Rufin.

Et comme les auteurs de L’Aventure pour quoi faire? J’ai puisé dans les livres mon goût d’aventure, la soif des voyages qui mènent ailleurs et vers les autres. Les livres nous transportent de l’autre côté de nous-mêmes où il nous reste tant à découvrir. Il n’existe pas de meilleurs stimulants que la lecture de ces esprits nomades, épris de liberté, pour donner le goût de se lancer dans l’aventure à tout âge de la vie.

Lettre vagabonde – 15 janvier 2015

Poète des grands espaces, esprit nomade, généreuse sur tous les horizons, Louise Desjardins poursuit son exploration du monde avec Ciels métissés. Son dernier recueil est un amalgame de villes et de nature, de fictions et de réalités d’où se dégage une poésie à la fois paisible et tumultueuse, personnelle et universelle. Il nous est livrée d’emblée sa quête du territoire intérieur et extérieur.

Sa poésie prend l’aspect d’un grand arbre où se seraient greffées par force bouturage toutes les histoires du monde. Ses racines se nourrissent encore au terreau de l’enfance. Les chemins, les êtres, les lieux dressent une étonnante cartographie du visible et du ressenti. S’entrecroisent épinettes et bétons, étonnement et révolte. Les grandes villes croisent son propre territoire dévasté par les compagnies minières. « Prenez soin de mon lac d’enfant / cadeau de mon père / né d’un glacier et d’une épinette noire / il y a des siècles et des siècles. » Poésie de l’errance au reflet de l’âme nomade. Sur Katmandou, elle écrit : « Je promène mon vide / en petite robe tibétaine / et tablier rayé mauve / déguisée zen / le cœur en éternité / moitié moi / moitié autre. »

Les pages de Ciels métissés nous propulsent en mouvement perpétuel. Le voyage n’a de cesse d’aboutir vers des destinations affectives que géographiques. Le poème exprime une manière distincte d’habiter le monde, de le percevoir et de le ressentir. Il faut être géopoète pour amener le lecteur à parcourir le territoire de l’écrivain tout en s’appropriant son propre  territoire. Tisser ce que nous avons été à ce que nous sommes devenus. Une écriture éclairée d’une lumière crue, d’un réalisme saisissant sur fond de déplacements continuels. Une photo sur une carte postale, une odeur de mélèze sur la chemise du père, un air de Chopin  au bout des doigts de sa mère, tout devient déclencheur de voyagement.

J’aime la relation complice de Louise avec son lecteur, son humour qui rafraîchit le quotidien et l’accessibilité de sa poésie. Elle m’invite à la suivre, à « marquer mon territoire, avoir mon territoire à moi, » comme elle écrit dans Rouges chaudes. Elle possède la faculté de laisser un souvenir, une sensation se fusionner à son sang et à son regard. Si la poète rend si bien l’univers qui l’habite, c’est qu’elle a réussi ce que Rilke propose de faire de nos souvenirs! « Il faut qu’ils perdent leur nom et qu’ils ne puissent être  discernés de nous-mêmes. » En ce sens, son œuvre s’apparente à Patrice  Desbiens, Abdellatif Laabi et à Raymond Carver par la transcendance même du souvenir. « Des rêves d’ailleurs / semés dans ses albums / ont éclaté dans ma tête / comme une balle de fusil. » Elle donne cette impression que nous sommes du voyage.

Elle sait créer un environnement, transmettre une ambiance. Ciels métissés fait jaillir au filon des mots le mystérieux pouvoir de l’enfance et des lieux. « Écrire un poème, c’est tenter de faire voir au grand jour quelque chose qui est caché, » affirme Anne Hébert. Je retrouve une poésie qui mène à l’exploration des chemins qui nous composent. Ciels métissés, un beau voyage assurément.

 

Lettre vagabonde – 14 octobre 2015

De tous les titres dont nous sommes affublés, celui de consommateur prime. Nous sommes inondés de biens de consommation qui répondent à nos besoins, nos désirs et nos caprices. Nous avons accès à l’essentiel, au nécessaire et au superflu. La nourriture, nos vêtements, les biens immobiliers, les appareils de tout genre et les médicaments sont autant de biens consommés. Nous nous procurons ces produits sans trop nous préoccuper de leur source, ni des conditions de fabrication, ni de l’implication d’êtres vivants dans le processus. Les entretiens réalisés par la journaliste et écrivaine, Karine Lou Matignon, nous ouvrent les yeux sur les traitements infligés aux animaux dont on s’alimente et dont on se sert comme outils et objets de divertissements.

Dans son livre intitulé Les animaux aussi ont des droits, Karine Lou Matignon en collaboration avec l’ornithologue David Rosane, s’entretient avec Boris Cyrulnik, Élisabeth de Fontenay et Peter Singer. Ces trois grands noms de la pensée contemporaine se sont penchés sur les droits des animaux et sur les traitements qu’on leur fait subir. Boris Cyrulnik est éthologue et neuropsychiatre, Élisabeth de Fontenay, philosophe et Peter Singer, fondateur du Mouvement de libération animale et professeur de bioéthique. Depuis le Moyen Âge, des penseurs s’interrogent sur notre relation avec les animaux. Il fut un temps où le clergé imposait la peine de mort à un chat qui chassait les souris le dimanche. Il était passible de pendaison ou de mort sur le bûcher. Avons-nous soi-disant évolué depuis ce temps? Rien n’est moins sûr en ce qui concerne les mauvais traitements assénés aux animaux.

Peter Singer s’interroge sur l’autorisation que l’on s’octroie d’user de la vie des autres êtres vivants pour satisfaire nos besoins en leur infligeant douleur et souffrance. Selon lui, la souffrance animale doit nous porter à démontrer de la considération morale envers eux. Les animaux victimes de l’élevage industriel et de la recherche en laboratoire sont ceux qui souffrent le plus. Nos instincts moraux nous empêchent de faire du mal à autrui sans pour autant nous retenir d’en bénéficier quand d’autres s’en chargent. Par contre, des expériences en laboratoire sur les grands singes démontrent leur refus d’exercer de la violence sur leurs semblables même si leur alimentation en dépendait. Ils n’ont pas succombé et  ont refusé de faire souffrir les leurs au prix d’être privés de nourriture durant deux semaines.

Étrange que l’on persiste à faire des expériences sur les animaux en laboratoire sous prétexte que leurs réactions à certains traitements sont identiques aux nôtres et de l’autre côté, on leur nie toute ressemblance avec nous. Voici ce que Peter Singer en déduit : « Nous continuons d’engloutir des fortunes dans l’industrie de la recherche qui fonctionnent sur de très mauvaises habitudes, lesquelles débouchent sur une quantité considérable d’études… qui ne servent absolument à rien. » Nous ne sommes pas toujours l’être moral que nous semblons être. Le psychologue Steven Pinker nous rappelle que Mère Teresa, prix Nobel de la Paix et béatifiée, louait les vertus de la souffrance, refusait à ses patients des analgésiques et traitait malades et blessés par des soins rudes et archaïques. Singer maintient « qu’accorder de la considération morale aux animaux constitue un moyen d’améliorer la société tout entière et nous améliorer nous-mêmes.

Élisabeth de Fontenay est une philosophe, spécialiste de la condition animale. Elle penche du côté de l’ethnologie, la sociologie et la psychologie pour développer sa pensée. Elle refuse de comparer les hommes aux grands singes. Selon elle, nous nous distinguons des animaux car « nous créons un autre monde qui ne relève plus seulement de l’histoire naturelle, mais de la transmission des savoirs et des traditions.. » Elle reconnaît que les animaux sont conscients et sensibles. La philosophe reproche au christianisme de rendre l’animal profane et de le profaner. Elle reproche à la technoscience de justifier l’élevage industriel. Même si on doute que l’animal peut raisonner ou parler, il est impossible  de nier qu’il peut souffrir. Élisabeth de Fontenay conclut que les gouvernements refusent d’enclencher des réformes contre la cruauté envers les animaux car l’industrie agroalimentaire et le lobby tout-puissant des chasseurs l’emportent sur toute considération du monde animal.

Boris Cyrulnik a consacré une bonne partie de sa vie à l’étude du comportement animalier dans son milieu. Il cherche à comprendre le monde vivant et la nature humaine. Boris Cyrulnik dénonce les élevages et les laboratoires abominables, le dressage de listes d’animaux à éradiquer en décrétant qu’ils sont néfastes à la nature en vertu des lois humaines.

Toutes les recherches sur les animaux montrent clairement que nombre d’entre eux ont une vie émotionnelle, des capacités cognitives et qu’ils peuvent résoudre des problèmes. Ils possèdent également une capacité d’anticipation, d’empathie et d’entraide. Le porc est en ce sens supérieur au chien et aux grands singes. Selon Boris Cyrulnik, il est très ennuyeux de découvrir que l’animal possède des émotions et un monde intime comparable aux nôtres, car cela limite notre pouvoir sur lui. Plus de cinquante milliards d’animaux sont abattus quotidiennement, seize mille à la minute. La nourriture céréalière destinée aux animaux occupe un quart des terres cultivées sur la planète.

Boris Cyrulnik nous incite à développer à l’échelle de la société l’empathie à l’égard des animaux « en multipliant les expériences personnelles à partager, des films, des livres pédagogiques. »  Les enfants en général, s’attachent d’emblée aux animaux, ils y trouvent souvent réconfort et guérison. Il est depuis longtemps prouvé que les animaux sont des êtres vivants sensibles qui souffrent autant que nous. Pourtant on les abat dans des conditions atroces. Même Charles Darwin avait constaté que certains animaux expriment de l’amour, de l’émotion et sont dotés d’une capacité d’attention, de curiosité, d’imitation et de raison.

Au nom d’arguments d’ordre économique, les animaux sont réduits à l’esclavage. Si au lieu d’un filet mignon, d’une poitrine de poulet ou d’une langue de bœuf, on affichait aux comptoirs de viande : cadavres d’animaux abattus, cela nous choquerait. Plusieurs pays ont établi des lois concernant la protection des animaux. Boris Cyrulnik, Élisabeth de Fontenay et Peter Singer nous enjoignent de contribuer à les faire respecter, à commencer par l’élargissement de notre propre sensibilité. Les animaux aussi ont des droits est un plaidoyer étoffé et convaincant sur le respect que nous devons aux êtres vivants. C’est un devoir moral. Ces auteurs nous invitent à nous rapprocher de notre humanité pour le bien de la planète entière.