Lettre vagabonde – 9 décembre 2014

Si je parcours huit cents kilomètres pour me rendre au Salon du livre de Montréal, c’est pour profiter de ce fabuleux lieu de rencontres et prendre des nouvelles du monde. J’y retrouve plus que des écrivains et des livres, plus que des éditeurs et des distributeurs. Nonobstant la toile envahissante du marketing, j’y retrouve mon compte. L’exposition gigantesque s’étale sur un vaste espace où des personnes de toute allégeance se rencontrent et se racontent.

Mon intention première est de rencontrer des écrivains. Je possède ma liste d’incontournables, des écrivains dont je lis tous les livres et dont j’admire la personnalité autant que l’œuvre. Grâce aux séances de signature, il est possible d’obtenir de brefs tête-à-tête avec eux. D’autres dont je viens de découvrir le roman, l’essai ou les poèmes sont également inscrits à ma liste. Elle s’allonge ma liste et la foule excessive de visiteurs provoque des bouchons. À force de zigzaguer, je m’égare, accuse du retard au point de manquer un auteur. Christine Eddie, avec qui j’avais des choses à partager s’était volatilisée juste avant mon arrivée à son stand. France Daigle n’était pas au rendez-vous, peut-être égarée à son tour. Robert Lalonde et Jean-François Beauchemin m’ont accordé des moments de discussions fort intéressantes sur les écrits de l’intime. Malgré la file, j’ai réussi à féliciter Dominique Demers pour la pertinence de son récit intitulé Chronique d’un cancer ordinaire. Un témoignage qui met les points sur les I. J’ai abordé Jean-Paul Didierlaurent, l’auteur du magnifique roman Le liseur de 6 h 27. C’est un livre pour qui aime les livres. J’ai eu la chance de saluer les écrivains de chez nous que j’admire : France Cayouette, Jocelyne Mallet-Parent et Anne-Marie Sirois.

Les poètes ne sont pas en reste avec moi, ni moi avec eux d’ailleurs. Dire que c’est Rachel Leclerc qui m’hébergea à Montréal. Ils sont d’une générosité ces poètes. Je les baptise les sans file du Salon puisque ces semeurs acharnés voient peu d’adeptes s’approprier leurs récoltes. José Acquelin, récipiendaire du prix du Gouverneur général en poésie et Louise Desjardins romancière et poète ont permis des retrouvailles riches en partages. Son recueil Ciels métissés prend le pouls d’un territoire, les pulsations d’une famille. J’ai eu le privilège d’échanger avec Olivier Bourque, jeune poète dont j’ai aimé Sommeils. Laure Morali et Joséphine Bacon m’ont impressionnée. Tous ces écrivains ne font pas que signer des livres, ils consignent leurs idées, affichent leur culture et leur style propre. Ce sont des éveilleurs de conscience.

En plus des rencontres avec les auteurs, je cours les entrevues et les tables rondes. C’est là que je prends des nouvelles du monde. Les débats d’idées sont rares, les penseurs ont rarement une tribune où s’exprimer. J’ai profité des auteurs et des journalistes tels que Normand Baillargeon, Jean-François Lépine, Paul Ohl et Pauline Gélinas qui nous ouvrent tout grand les portes du monde. Leurs reconnaissances de nos différences en tant que peuples dilatent la conscience. Ils reprochent au Canada d’entretenir la peur de l’étranger, de nous enfermer entre les murs de l’ignorance.

Le Salon du livre de Montréal ressemble à une vaste courtepointe où chaque carré de tissus a son mot à dire. Il faut faire le tri. Je ne rate pas l’événement Livres comme l’air ou Pen Québec invite dix écrivains québécois à lire leur lettre et dédicacer un livre à un écrivain emprisonné ou persécuté pour s’être exprimé librement. La lettre de Pauline Gélinas s’adressait à une écrivaine en prison au Honduras, emprisonnée pour avoir dénoncé la pollution désastreuse des cours d’eau potable par les compagnies minières canadiennes dans son pays.

Grâce au pouvoir des mots, l’écrivain est une force indéniable de notre société. Les romans, essais, récits et poèmes nous donnent la parole. Ils contribuent à construire nos opinions, notre autonomie et notre liberté. Les  écrivains nous donnent à lire le monde. Comme Paul Ohl, je proclame haut et fort : « Lisez, lisez, lisez et encouragez les autres à lire. » La littérature se compose de voix humaines remontant l’arbre généalogique de millions de voix. Le lecteur assure leur survie. Suzanne Jacob écrit : « Le monde n’est nulle part ailleurs que dans le monde des pensées de chacun. » Il importe de bien le nourrir en lisant. Le Salon du livre nous offre les clés que sont les livres pour débarrer les portes qui donnent accès aux rêves et à la réalité. Si au moins j’en reviens avec une nouvelle prise de conscience et quelques volumes dans le sac à dos, le déplacement n’aura pas été vain. J’oubliais, je reviens également avec une liste que je soumettrai à mon libraire chez Liber à New Richmond. C’est mon salon du livre préféré… à l’année.

Lettre vagabonde – 10 septembre 2014

Christine Eddie nous offre un troisième roman d’une exceptionnelle qualité. Je suis làune histoire hors du commun abordée d’une façon originale et surprenante. Dès son premier roman Les carnets de Douglas, se pointait une voix distincte, une voix démarquée déjà par son style propre. L’auteure réussit dans un même souffle à embrasser le tragique et le comique d’une vie. L’allégorie et autres figures de style animent le texte. La juxtaposition fait effet. Le passage d’une vie dans une phrase : « On débarque, on s’installe sur un banc d’école, on travaille où on peut, on tombe amoureux. » C’est tout plein de phrases magiques qui s’attroupent à la porte du cœur. La beauté est éminente, l’émotion sans cesse ravivée. « Avoir envie et avoir peur à la fois de vivre et de mourir, est un travail exténuant que je ne souhaite à personne. » Une réflexion magnifique pour aborder à la fois la désespérance et le courage d’Angèle, figure dominante du roman. Des paragraphes entiers se lisent comme des poèmes en prose.

L’écrivaine chevronnée sait manier le langage, le ciseler en une forme narrative singulière et unique. Elle maîtrise la plume sans délester ses personnages de leur liberté. Un tour de force dans le cas d’Angèle, personnage réel et fictif. Une histoire vraie affirme l’auteure, mais une histoire où l’imagination a le dernier mot. Défilent sous nos yeux une ville, Shédiac, un foyer de soins, des résidants, des employés et ce goût de vivre qui s’emparent des êtres.

Je suis là traduit la sincérité à sa plus simple expression. Lorsqu’Angèle raconte, j’ai l’impression d’entendre une conversation familière dans cette écriture de l’intime. Une dose équilibrée de confidences et de secrets, d’aveux et de retenues nous suspend à l’intrigue. J’ai été happée par le récit poignant et troublant qui retrace le parcours d’une personne blessée sans tomber dans la pitié ou l’apitoiement.

Christine Eddie sait dégager d’un récit une fraîcheur, un espace aéré pour évoquer et interpréter, un temps pour pressentir et ressentir. En lisant Je suis làj’ai le goût de jouer un rôle, d’occuper une petite place dans le quotidien se déroulant devant moi. L’accident qu’elle identifie comme le tir groupé, Angèle l’intègre à son destin. « À y regarder de près, c’est pourtant bien le destin qui m’a tranquillement fabriquée et, si je déroule ma vie, je constate que l’écheveau est peut-être pétri de coups de dés, mais que chacun se rattache au précédent. »

Un tour de force que de donner la parole à Angèle, de lui donner le rôle de narratrice car suite à son accident, ses cordes vocales ne répondent plus. À celle qui n’a plus de mot, l’auteure offre le langage. La narratrice fait appel à son ami imaginaire, Népenthès, qui la supporte dans ses malheurs et la sauve de l’isolement fatal. Ça donne envie d’avoir plus de considération pour son propre ami imaginaire.

J’aurais souhaité que l’histoire d’Angèle se poursuive pour écouter encore la musique de l’espérance jouer ses airs de bonté et de coopération. « Je suppose qu’il faut toujours un big bang pour que les cœurs se dilatent et que le regard se dirige au-delà du seuil de sa propre entrée », d’écrire l’auteure. Je suis là contribue à colmater les plaies trop vives des souffrances humaines. Surtout, il offre l’espoir, le seul antidote à tous nos maux. Le drame de l’humanité s’allège lorsque l’on s’attarde le temps d’une lecture, du côté de la bonté et de la compassion, de la solidarité et de la collaboration. Telles sont quelques-unes des valeurs fondamentales qui se dégagent de ce roman.

J’ai apprécié l’attention que l’écrivaine porte aux arts. J’ai aimé les clins d’œil à la musique, la place accueillante faite à la littérature. « Si la terre se dépossédait de sa musique, je crois qu’elle s’effondrerait de chagrin. » Un beau plaidoyer pour l’univers littéraire que cet extrait : « Sans lecture il n’y a pas de mémoire, plus d’accès à la connaissance, plus de magie, plus de tremplin vers de nouvelles expériences, de nouvelles écritures, de nouvel héritage. »

La romancière réussit à effacer par la force de son écriture les couches d’indifférence qui encrassent les cœurs. Voilà que mon ami imaginaire me prie d’adresser un gros merci à Christine Eddie pour l’embellie extraordinaire que nous prodigue son œuvre littéraire.

 

Lettre vagabonde – 25 août 2014

Impensable d’entreprendre une randonnée sans insérer dans mon sac à dos un livre, un recueil de poésie de préférence. J’attrape sur la table basse Jeux d’ouvertures de Laurier Veilleux. Tiens, ça fera du bien à ce citadin de se balader du côté du sentier international des Appalaches. Un lieu privilégié pour qui veut s’oxygéner les poumons et pousser son corps à des efforts intensifs. J’y sais la nature généreuse et Laurier Veilleux généreux de nature. La pérégrination s’annonce palpitante.

Malgré sa beauté et ses défis, le sentier international des Appalaches est peu fréquenté même en ce juillet chaud et ensoleillé. La poésie lui ressemble, elle, la laissée pour compte, boudée même par les plus fervents lecteurs. Pourtant la marche en forêt et la poésie sont deux sources d’exploration et de révélations. Les arbres et les poèmes possèdent des vertus miraculeuses. Si les mots et les plantes n’arrivent pas à nous guérir de tous nos malheurs, du moins ils nous soulagent et nous délestent de bien des maux. Sans mes randonnées en forêt et en montagne, j’ai l’impression qu’il ne m’arriverait rien.  Je crois que sans la poésie, j’ignorerais qui je suis.

La complicité est forte entre la forêt et moi. Vies secrètes, mort apparente, mouvements furtifs, odeurs envoûtantes; tout me parle. J’ai beau fouler le sentier pour la quatrième fois, j’y découvre de l’inédit. Un lièvre nerveux qui guette mon intrusion et rebondit hors de ma vue ou un crapaud qui s’immobilise sous son camouflage de feuilles mortes me lient intensément à la vie. Et que dire des arbres, ces incomparables purificateurs d’air, ces donneurs d’huiles essentielles. Ce sont de prodigieux guérisseurs. Une étude produite en Écosse à l’Université de Glasgow a démontré l’effet bénéfique des arbres dans la prévention des maladies cardio-vasculaires et autres maladies engendrées par la pollution.

Un rocher au dos long et courbé s’allonge dans la rivière Causapscal. Il me servira de refuge pour la pause du midi. Je retire de mon sac à dos le recueil de poésie en même temps que mon sandwich. Laurier Veilleux n’a d’autre choix que de s’installer sur la grosse pierre rugueuse où s’accroche quelque cartilage de saumon qu’a probablement dévoré le pygargue à queue blanche qui rôde au-dessus de la rivière. Impossible de dissocier le poète de sa poésie surtout si on a eu la chance de rencontrer Laurier Veilleux et de suivre ses ateliers d’écriture. D’une générosité sans borne, il accorde une vitrine optimale aux autres écrivains. Jeux d’ouvertures donne la parole à une trentaine de poètes dont quelques vers de chacun s’insèrent dans ses propres textes. Tant de générosité émane du messager de la littérature. Il a écrit ce recueil en mémoire de son père menuisier qui nommait ouvertures les portes et fenêtres de sa fabrication. Je n’en suis pas à ma première lecture du recueil mais comme Ella Maillart je suis convaincue que « réciter de la poésie face à l’immensité de la nature est une source inépuisable de bonheur. » Un bonheur égal à celui d’observer un lièvre dans le sous-bois au lieu de le voir prisonnier de sa cage. Entourée de fenêtres, je le suis.

Je tombe sur un poème écrit à l’encre de la souffrance et du deuil. « La vie glisse entre nos doigts. » « Nous tournons en rond / sur des routes défoncées / Nous portons des blessures / bien plus anciennes que nous. » Sur le sentier, des arbres abattus par le vent, un nid écrasé sous le tronc, un bouleau grugé par les insectes, sont autant de morts. Victimes de leurs nombreux prédateurs, nombre de saumons n’atteindront jamais leur destination.

Dans Jeux d’ouvertures, Laurier Veilleux invite Hélène Dorion à confier « la souffrance commune d’habiter le monde. » Elle se tapit partout la souffrance, dans la perte d’êtres chers, la maladie, les labeurs excessifs et la guerre. La poésie de Laurier Veilleux témoigne des émotions complexes et puissantes qui s’en dégagent. Élise Turcotte affirme que la souffrance « est notre qualité humaine la plus puissante. » Si la voix du poète porte la douleur, elle porte aussi le soulagement, le répit et l’apaisement. L’avancée foule l’espoir « un peu de courage nous vient / de ceux qui nous ont précédés / leur acharnement./ Ces millénaires de résistance. »  Le poète franchit les portes de l’obscurité et de l’oubli et se dirige vers le mouvement et la lumière. Tel le saumon, il remonte le courant de nos origines. Ne sommes-nous pas tous des nomades dans l’âme? Par la marche et le poème nous devenons ce que décrit si bien le veilleur qu’est Laurier Veilleux. « Guetteurs étonnés, nous contemplons / ce qui bouge dru / sous la masse inerte / comme sous le vivant. » Le poème indique le chemin où se rejoignent les rêves, l’espoir et la contemplation. « Vaste fenêtre ouverte sur l’en-dedans / le rêve nous fait les pupilles plus grandes. / Et plus de clarté nous vient / du monde des songes. »

Voici que le poète a « levé les stores, poussé les volets, ouvert les fenêtres. » Il devient marcheur parmi nous. Nous sommes à l’écoute du chant de l’oiseau, des trépidations de la rivière, du tintamarre provoqué par le bec du pic à tête noire dans le bouleau, nous nous laissons pénétrer par la chute de la lumière sur les feuilles, la calme immobilité du crapaud, la vigilance du pygargue au-dessus du cours d’eau. Nous nous étonnons de tout ce qui grouille de vie et de sens dans l’effort acharné du saumon. Le souffle dans les vers admirables de Laurier Veilleux dilate l’espace, aiguise mon regard. Les mots inscrivent des marques invisibles sur la sensibilité du monde vivant.

La traversée des Appalaches en longeant la rivière Causapscal s’est enrichie de Jeux d’ouvertures. Le poème comme la marche rythme notre manière d’habiter le monde. Les deux nous mènent, tout comme le saumon de l’Atlantique, vers le lieu de nos recommencements. Malgré la souffrance, à cause d’elle peut-être, ne vaut-il pas la peine de mêler mes pas au défilé du bonheur feuillu?

Lettre vagabonde – 5 mai 2014

 

Le livre à peine ouvert j’entends la voix, plus claire que jamais, de France Cayouette. Une écriture raffinée, peaufinée sans pour autant perdre cette spontanéité qui caractérise son style. Voix indigènes rend hommage aux voix d’origine, celle du père et de la mère, celle de sa tribu comme dirait Madeleine Gagnon. Ces voix nous donnent vie et ne cessent de résonner en la mémoire. Les morts reviennent vers ceux qui les nomment avec les mots de l’amour. Les poèmes maîtrisent bien le langage de l’émotion vive, du geste significatif.

Voix indigènes s’inscrit dans une série de partitions musicales finement ciselées où se conjugue à tous les temps la vie. Il nous donne à écouter des voix. Le recueil s’inscrit également dans une série de tableaux où chaque geste déroule son histoire. Il nous donne à voir et à ressentir des sentiments authentiques. L’œuvre est répartie en sept tableaux bien campés dans un temps particulier du verbe et dans l’emploi séquentiel des pronoms. France Cayouette replace habilement les pièces sur l’échiquier de la mémoire. Depuis la lecture de Le quatuor de l’errance de Serge Patrice Thibodeau, je n’avais jamais retrouvé, insérées dans des poèmes, toutes ces composantes dignes d’un grand orchestre. Le rythme s’imprègne dans la durée. C’est une poésie marquée par une cadence exceptionnelle. Une poésie qui se vit et se lit comme un roman sans abandonner la rythmicité propre au poème

La poète nous accueille avec ces vers : « Ses gestes ont regagné le creux lointain de sa main. Des voix indigènes ont décrété les nôtres […] Il arrive qu’une seconde naïve secoue un siècle. » Le ton est donné. Nous serons du voyage au pays des souvenirs. France Cayouette réussit de façon sublime à faire naître les vers à l’intérieur même de ses souvenirs. Rilke écrivait que les souvenirs doivent se confondre « avec notre sang, avec notre regard, avec notre geste, il faut qu’ils perdent leur nom et qu’ils ne puissent plus être discernés de nous-même » Là réside la force du recueil.

On aborde en premier L’homme de tous les jours le père. Lui, « il a été. » Le deuxième tableau intitulé Les bas-reliefs des veines est au je discret et à l’imparfait et témoigne d’une introspection rare. « doutais de vous / tavelure de mon histoire » Ces vers le conclut :  « que tout se parle enfin / en moi / je. » Après le père et la fille, des poèmes remarquables pénètrent en l’univers de la mère. Dans L’album de la présence et Les cercles vides de bagues, France utilise le futur antérieur, ce temps du verbe qui exprime un futur considéré comme accompli, ce qui intensifie la présence, annulant presque l’absence de la mère. Elle fait siens les propos d’Anne Michaels, « Il n’y a pas d’absence s’il persiste le souvenir de l’absence. » Des vers si émouvants autour du grand départ que je vous offre la strophe entière « pendant que dehors d’autres femmes / habitaient des robes de soirée / nous aurons changé sa robe de nuit / puis de nuit / puis de nuit »

Voix indigènes se lit à voix basse, à voix haute, un stylo à la main, une larme au bout de l’œil, une émotion au fond du cœur. On éprouve même de la joie à être attristé. Cette poésie profondément humaine nous plonge dans un bain de beauté et de bonté. La nature occupe une place prépondérante dans le regard poétique de France Cayouette. Pas étonnant que Voix indigènes me soit un fidèle compagnon de randonnée. Je ne peux me résigner à le déposer sur les rayons de ma bibliothèque. Nous n’en avons pas terminé d’échanger nos confidences. Préparez-vous à entreprendre une pérégrination à travers le profond et l’intime à ne plus vouloir abandonner le chemin. Je suis convaincue que l’œuvre mènera loin la voix de France Cayouette.

Lettre vagabonde – 15 mars 2014

Le couperet tombe dès les premières pages : la mort de la mère. « On ne perd sa mère qu’une fois. C’est l’enfance extirpée de ses chairs. » Mais voilà, cette mort est inachevée, elle se perpétue à l’infini. Si la vie a une finitude, la mort, jamais. Elle oscille entre souvenirs et oublis. Si mourir est un geste de disparition dans l’espace, il s’avère instable dans le temps.

Joanne nous entrouvre une à une les pièces sombres où la mort a déjà entamé son œuvre. « Tu avances à court d’air […] Tu continues à avoir mal ici, alors que tu es ailleurs. » L’auteure témoigne de cette enfilade de dissolutions, à peine perceptible, qui conduit à l’inexorable vide. J’ai trouvé l’entrée discrète, la porte à peine entrebâillée comme si la douleur, le silence, le secret retenaient là le déploiement habituel du poème. On n’entre pas aveuglément au royaume des disparus. Joanne nous prépare subrepticement, nous retient en un respect imposant avant de nous propulser en une succession d’images hors de la marge, vers le temps indéterminé et jamais tout à fait révolu. La mort affiche sa durée sur une date du calendrier, en une saison marquée par la construction d’un nid, « la chaleur qui pèse lourd »; les outardes qui s’assemblent, une oie blanche sur fond blanc. » « Une seule image par mois au calendrier. On nous aura appris l’alphabet du temps. De quoi ranger les mots parmi les saisons. »

Chaque chant poétique de Joanne Morency entame de nouveaux accords, compose une nouvelle symphonie. La scène toujours aussi vaste que le grand large, aussi élevée que les sommets des Appalaches et toujours aussi intime qu’un chaton allongé au fond du jardin. C’est là qu’elle prend sa source, où elle puise sa poésie. Du bout de son regard transcendant, elle se saisit de l’ici et maintenant, de l’instant qui ne sera plus jamais accessible de cette façon-là. La force poétique du recueil réside justement dans ces moments captés et transmis dans leur plénitude. Elle a fait siens les propos du philosophe Pierre Bertrand : «C’est parce que chaque chose n’arrive qu’une fois, la première et la dernière, comme la vie, tout entière, qu’elle s’avère si précieuse et que tout le sens disponible se concentre sur elle. »

Au fond, rien ne meurt tout à fait dans Ce bruit de disparition dont les poèmes en prose témoignent à la fois de la permanence et de l’impermanence. Ce qui reste, c’est ce qui fut aimé, ce qui fut tout simplement.

Ce qui m’attire, me bouleverse et m’alimente dans la poésie de Joanne, c’est son pouvoir évocateur traversé de métaphores et de particules d’immortalité. La mort définitive attendra tant et aussi longtemps que la poésie de Joanne Morency insufflera de la vie dedans. « Nous inventerons l’avenir. Un battement de cœur à la fois. Le  dos droit. » De la poésie de ce genre, j’en redemande.

Lettre vagabonde – 3 février 2014

Autobiographie de l’esprit est le récit d’un voyage au cœur de la création littéraire. Élise Turcotte effectue une traversée du territoire intérieur afin de remonter à la source de son écriture. Les lieux des émotions, de la pensée, des objets, s’arrachent son attention. Les deux pieds bien ancrés dans le remuement du quotidien, le regard attisé par son instabilité déconcertante, l’auteure nous conduit sur une route où alternent la lumière et l’obscurité. Ce qui ne se voit pas donne à l’écriture sa substance. Le ton de l’aventure est donné dès le premier paragraphe. Une maison sert de point de départ. Une maison, une région, la Gaspésie et un carnet accueillent l’exploratrice qui se lance dans la cartographie des lieux. Chaque déplacement nous propulse dans une dimension où les êtres et les choses s’animent du même souffle. Élise Turcotte explore les rapports entre la terre et les êtres, entre les émotions et les objets. Animée d’une énergie sans bornes, elle nous fait vivre à travers son regard la sensibilité que dégagent une chute d’eau, un vacancier, une plante sauvage, un agencement de pierres. Elle relie ces portraits à d’autres paysages. Voici que l’on remonte vers la cartographie antérieure, au territoire de l’écriture avant l’écriture. Élise Turcotte est collectionneuse de tout ce qui la mènera aux mots. Elle procède au prélèvement de l’inhabituel, de l’étrange, redonne vie à l’oubli, à la disparition et à la mort aussi.

Tout lui sert à capter les mots nécessaires à la création d’une œuvre littéraire. Ce qui nous entoure nous identifie. Rien n’est laissé au hasard dans sa démarche créatrice, le moindre élément est récupéré. « J’ai souvent décrit mon travail comme une sorte de cartographie du monde » affirme l’auteure. Les lieux en façonnent sa vision. Elle assimile l’espace qui s’enracine dans son esprit, transforme le relief, le climat et les êtres pour y diffuser un nouveau paysage authentique.

Autobiographie de l’esprit est la somme de toutes ses vies accumulées, ses passages dans l’inconscient, ses errances dans l’incertain et ses fouilles dans l’oublié et l’interdit. Si l’artiste Louise Nevelson construisait ses œuvres à partir de vieux objets récupérés, Élise Turcotte écrit à partir d’instants fugitifs, de fragments retrouvés. Écrire, n’est-ce pas transformer la réalité pour y faire entrer ce qui risque d’être perdu, afin de nous permettre de vivre autrement le monde? D’où l’attirance d’Élise Turcotte pour les cimetières, les épaves, les naufrages, la mort qui conserve des traces de vie dans la mémoire. Sous sa plume, « les choses se mettent à pousser, à grandir, à vivre. » Elle fait jaillir la lumière au bout de nos ombres. Elle propose des repères, crée des balises pour relier le chemin de l’esprit à celui de l’écriture et nous inviter à explorer les « pièces secrètes à l’intérieur de chacun de nous. » L’écriture même devient un voyage, on avance dans le ressenti, les mots déposent des images là où l’on n’avait rien perçu. C’est cette montée du ressenti, l’acuité du regard qui rend la lecture d’ Autobiographie de l’esprit si vivante.

Le récit emprunte la direction du sensible, du spontané, de l’intuitif et de l’inattendu. Le familier redevient un objet de découverte. Les influences des autres écrivains sont autant de cairns sur le parcours. Par contre, ses plus grandes influences demeurent ses enfants. C’est sûrement de là que jaillit la source de fraîcheur juvénile et l’enthousiasme communicatif qui constituent l’écriture d’Élise Turcotte. Ce livre se veut une visite libre et inespérée du vaste atelier d’une écrivaine. Autobiographie de l’esprit s’avère l’un de mes rendez-vous les plus intimes avec l’auteure. Le contenu est inépuisable puisque nous sommes invités à saisir « ce qui est là » à l’extérieur comme à l’intérieur de la maison.

Au fond la force d’Élise Turcotte ce n’est pas de se laisser imprégner de la substance de son quotidien mais bien d’imprégner le quotidien de sa substance, de son souffle créateur et de sa propre réalité. Une expression de l’artiste Anton Mauve lui sied bien : « le grand poète des petites choses » Des choses vivantes, à notre insu, pour créer tout simplement.

Lettre vagabonde – 7 janvier 2014

Le dernier récit de Robert Lalonde ausculte à fond une relation mère-fils tumultueuse et affectueuse à la fois, une relation dont il ne reste qu’un seul témoin : l’auteur. C’est le cœur qui meurt en dernier soulève à peine des secrets de famille, une source pourtant probable de tant de malentendus et de conflits. L’auteur passe au peigne fin les liens qui ont uni et séparé deux êtres qui s’aimaient, mais pas toujours. Des liens complexes à la fois fragiles et résistants.

Robert Lalonde s’acharne à vouloir rattraper les mailles rompues de son enfance et de son adolescence en les reliant aux mailles brisées de la vie de sa mère. Pour ce faire, il la ramène bel et bien du côté des vivants. Il lui tricote une histoire à coups de souvenirs et réminiscences, de tracés de gestes et d’échappées de paroles. Le récit se démarque par la complexité des émotions et abonde de contradictions autant qu’une vie peut en supporter. On ne ramène pas les morts impunément. Ils reviennent nous contredire et tenter de reprendre dignement la place qui leur convient tout à fait. Le fils se débat au fond du labyrinthe où il a choisi de retourner. Robert Lalonde sait manier la langue pour entretenir un dialogue animé avec la revenue. Il tente de renouer contact à force d’éplucher les souvenirs, de réconcilier les vérités et les mensonges, les non-dits surtout.

L’histoire se déroule en premier lieu dans la maison familiale où le ton de l’adolescent monte. La voix de l’adulte s’adoucit quand la situation se transpose dans la villa pour personnes âgées devant une vieille maman dépourvue de force et parfois de raison. Le nœud du récit : chercher à saisir cette vie dont est issue la sienne. Tout n’est pas clair. Les pistes s’embrouillent. On tangue entre compréhension et mésententes, entre réconciliation et dispute. « Comment démêler le vrai de l’inventé? » s’interroge l’auteur. « Faut pas sonder le fond. On avance comme on peut, on continue, y a rien d’autre à faire » riposte la voix de sa mère. A-t-il hérité d’elle « cette maladie des nerfs », celle qui provoque les explosions? Lui aurait-elle transmis « l’exagération qui fait voir? » Le pouls du récit porte à le croire. Parmi les non-dits, il se manifeste quelque tendresse vague que l’on devine plus qu’on ne la perçoit. Elle se révèle lors des rendez-vous sur la galerie. « Sur la photographie que j’ai de toi, tu as ces yeux-là, ceux de huit heures du soir sur la galerie, l’album sur tes genoux, et qui me dévisagent avec cette intelligence précise, sûre, de notre position à la fois hors d’atteinte et menacée. »

Robert Lalonde a beau décortiquer la vie dans tous les sens, faire le tour des lieux, des années, des paroles et des traits de caractère, il ne réussit ni à comprendre ni à reconquérir sa maman tout à fait. Le rendez-vous crucial n’aura pas lieu. « Je te demande pardon maman. » C’est l’échec de l’entreprise qui rend l’histoire si bouleversante. Il « a fait son gros possible » pour remettre un peu de dignité dans la vie de sa mère. Peut-être se sont-ils enfin reconnus et pardonnés à l’insu du lecteur.

C’est le cœur qui meurt en dernier est une histoire familiale où, à l’instar d’Annie Ernaux dans Une femme, Robert Lalonde a voulu mettre sa mère au monde. J’ai apprécié la sincérité et l’acharnement du fils dans sa démarche hasardeuse. J’ai reconnu le style d’un écrivain talentueux et accompli.