Lettre vagabonde – 31 octobre 2013

À une époque où aucun maillon de la chaîne ne semble lier l’individu à ceux qui l’ont précédé, où la rupture entre générations semble aller de soi, il est bon de lire Le chien d’ombreCe roman témoigne de la filiation inéluctable entre les ancêtres et leurs descendants. Le chien d’ombre cherche et trouve les liens qui unissent une génération à la précédente et resserre les liens avec la suivante. Rachel Leclerc explore la mémoire, là où le passé fut déjà l’avenir de quelqu’un
qui a donné naissance à l’être du présent. Le personnage de Richard relie ces vies d’avant et d’après.

Les générations se suivent telles des vagues, l’une surgissant après le retrait de l’autre, mais l’ensemble donne à l’océan son perpétuel mouvement. Chacune a son rôle, son histoire et exerce une influence indéniable sur les autres. C’est cette histoire que raconte Le chien d’ombre. Une histoire de famille enrobée dans ses secrets que l’on cherche à extirper de l’obscurité à coups de rencontres et de souvenirs. La raison y perd de ses droits au profit du caractère empirique.

Des fantômes se taillent une place, témoignent d’un passé d’où ils extirpent les secrets comme des pépites d’or enfouies sous la terre. La réalité ne se confirme pas au rationnel, elle rejoint l’univers fascinant de la fabulation. Des fragments de vie se juxtaposent grâce à des voix mystérieuses. Richard rencontre Georges par l’entremise de Joachim le grand-père. La vie se tisse à tous leurs temps.

Au cours du roman, nos sens sont aux aguets. Le style nous charme. L’émotion est forte et soutenue, l’intrigue sobre mais constante. Les embranchements sont multiples et se raccordent à nos sentiments par la richesse de l’écriture poétique de Rachel Leclerc. La romancière ne peut se dépouiller de sa force poétique. Des phrases comme celle-ci le démontrent : « À cheval sur l’avenir, il pourchassait la misère avec une grande lame aiguisée par ses soins et trempée dans l’orgueil de son nom. » Ou encore, « Il pense aussi à lui-même, à eux, à des humains lancés dans le paysage et dévorant le temps, mordant l’air, hantés, vociférant sur le port et geignant la nuit sous les combles. »

L’auteure mêle la légende à la vérité et rejoint Carl Jung qui écrivait : « … il est important et salutaire de parler de ce que l’esprit ne peut saisir, telle une bonne histoire de fantôme, que l’on écoute au coin du feu, en fumant sa pipe. » Et encore de Jung, « il y a des faits que nous ignorons et qui pourtant influencent notre vie, et ce d’autant plus qu’ils sont inconscients. »

La mort peut nous apprendre à vivre soutient Rachel Leclerc. Les morts y sont peut-être pour quelque chose. On peut croire ou ne pas croire aux fantômes, mais l’idée même de leur existence peut embellir notre vie. Le rêve n’est-il pas peuplé de fantômes? Et si ceux de la romancière s’avéraient être apparentés aux nôtres et nous aidaient à supporter l’existence et par extension mieux en saisir le sens?

Le chien d’ombre ressemble dans ses pages une grande famille silencieuse et l’invite à prendre la parole. Les personnages, porteurs des « âmes ancestrales » meublent l’inconscient, revivent comme des vérités enchevêtrées dans les légendes. Rachel Leclerc donne ici un roman audacieux où son talent incontestable ose raconter une histoire à la fois invraisemblable et crédible.

À l’auteur le dernier mot. «  Il est vrai que les récits de famille relatent des événements auxquels tous n’accordent pas le même signification. Alors que certaines gens y trouvent les responsables de leur revers de fortune et de leur malheur, […] d’autres au contraire fuient leur propre histoire comme la peste, ils ne savent pas tirer la leçon des circonstances ni les relier entre elles. Malgré ce qu’en pensent les uns et les autres, il ne faut pas négliger ces histoires, elles ont un pouvoir qu’il t’appartiendra de découvrir. »

Lettre vagabonde – 11 août 2013

 

En Australie où elle vit depuis vingt-cinq ans, Susan Maushart décide de prendre un nouveau virage en famille. Mère de trois adolescents âgés respectivement de quatorze, quinze et dix-huit ans, elle décide d’éliminer complètement de leur foyer durant six mois tout média électronique. Six mois sans le moindre écran. Elle raconte ce tour de force dans son livre intitulé Pause.

« Mes filles et mon fils ne se contentent pas d’utiliser les médias. Ils vivent dans les médias comme des poissons dans l’eau, avec grâce, avec aisance et sans la moindre interrogation existentielle, ou même la plus simple curiosité, quant à leur présence dans cet environnement. » Des enfants qui ont nagé dans Internet et pitonné sur des séries d’écrans avant d’avoir toutes leurs dents quoi. Susan Maushart réalisait depuis plusieurs années que les médias électroniques agissaient comme une force magnétique en les éloignant de la « vraie vie.» Leurs doigts cloués aux claviers, leurs yeux rivés aux écrans. La mère dort avec son smartphone, son téléphone la suit aux toilettes. Aucune pièce de la maison, aucun moment de la journée n’est exempt de machines. Une famille dans la norme quoi. « C’est un environnement omniprésent, invisible, enveloppant comme une sorte de seconde peau à peu près tout ce que les enfants font, pensent et disent » affirme l’auteure.

Susan Maushart entreprit de faire des recherches sur les effets des médias électroniques sur nos vies. Les résultats sont inquiétants. Aux États-Unis, un adolescent sur deux est exposé aux médias électroniques en moyenne onze heures par jour et cela ne comprend pas les messages SMS et les appels sur téléphone portable. Malgré les recommandations de l’Académie américaine de pédiatrie de ne pas exposer les jeunes enfants de moins de deux ans à la télévision, 70% des bébés la regardent plus de deux heures par jour, les trois à cinq ans, environ trois heures trente en moyenne. Les employés de bureau sont devenus des télétravailleurs et des télétravailleuses, les élèves, des télé étudiants et télé-étudiantes.

Des recherches démontrent un lien entre la croissance du nombre d’enfants souffrant de déficits d’attention, de manque de jugement et de sensibilité consciente et l’exposition aux médias électroniques. Le manque de concentration affecte un grand pourcentage d’enfants d’âge scolaire. L’autisme a grimpé en flèche à l’ère numérique. Un enfant sur cinquante-huit en est atteint. Les chercheurs ont constaté un lien étroit entre autisme et le temps passé devant la télévision. Le travail au mode multitâche change l’organisation des neurones et modifie le cerveau. Les recherches neuroscientifiques ont démontré que pour bien travailler, le cerveau devait fonctionner sur le mode monotâche, une chose à la fois. Les enfants éprouvent de la difficulté à réfléchir, organiser, analyser et mémoriser les informations multiples. Malgré la croyance populaire, le cerveau ne fonctionne pas comme un ordinateur.

Depuis 2008 l’America Journal of Psychiatry a ajouté « Dépendance à Internet » à sa liste de troubles mentaux. Les parents qui pensent que les médias électroniques n’ont aucun effet sur leurs enfants pensent-ils aussi que les aliments que nous mangeons, l’air que nous respirons et le lieu où nous vivons ne nous affectent aucunement? Pourtant, tous font partie intégrante de notre manière de vivre. Les nouvelles inventions on le sait ne font pas que remplir des besoins, elles créent également des besoins. Nicolas Carr, journaliste réputé, estime qu’ « un des plus grands dangers qui nous menacent quand nous automatisons notre travail mental, quand nous déléguons le contrôle du cours de nos pensées et de nos souvenirs à un système électronique puissant, c’est la lente érosion de notre nature humaine et des qualités qui lui sont propres. »

Laissons là les recherches et revenons à Susan Maushart et à ses trois adolescents débranchés : Anni, dix-huit ans, Bill, quinze ans et Sussy, quatorze ans. Qu’en est-il advenu de leur expérience? Les enfants ont reconnu se sentir plus proches les uns des autres. Ils prolongeaient les moments du repas autour de la table, mangeaient mieux. Ils devinrent plus relaxes le soir, dormirent mieux et se levaient enfin reposés. Bill apprend à jouer du saxophone, redevient un lecteur passionné. Sussy élimine ses insomnies, retrouve sa santé physique et mentale et se débarrasse de son irritation constante envers son entourage. Le changement majeur dans la famille Maushart, au dire de l’auteure, c’est que six mois sans écrans les a reconnectés avec « la vie elle-même » a resserré les liens familiaux et a permis d’évoluer en tant qu’individu.

Dans mon entourage, il m’arrive de croiser des enfants rivés constamment à leurs jeux électroniques, des adultes accrochés à leur smartphone, leur iPad. Dans certaines demeures nous retrouvons les enfants devant le téléviseur, dans leur monde, refusant de réagir de quelque façon que ce soit à notre présence sinon pour montrer leur irritation d’avoir été dérangés. L’univers des médias électroniques est devenu leur religion où l’on blogue, tague, texte et twitte avec quelque déité. L’addict à la technologie se comporte comme celui de la toxicomanie. Euphorique pendant l’usage mais souffrant s’il est en manque.  

Heureusement, je croise des adultes qui apprécient encore une bonne conversation autour d’un repas, qui s’adonnent à l’observation de la nature et des êtres qui les entourent, éprouvent de l’empathie et préfèrent la présence de quelques amis au salon aux trois cents sur Facebook. Des enfants et des adultes lisent, s’amusent ensemble, s’aventurent dans la nature. Il existe encore des êtres humains branchés à la vraie vie : être les uns avec les autres. Pause de Susan Maushart fournit une réflexion féconde sur notre manière de vivre dans un univers dominé par les médias électroniques. Entre la soumission et l’autonomie, un choix s’impose. Votre liberté d’esprit en dépend. Pause vous procurera une lecture éclairée et bien documentée.

Lettre vagabonde – 20 juillet 2013

Une écriture mouvante, déferlante comme les vagues signe le dernier recueil de Serge Patrice Thibodeau, Sous la banquise. Les lieux, le mouvement et le chant des textes confirment la voie géographique qu’emprunte fréquemment le poète. On sent battre le pouls de l’écrivain voyageur.

Sous la banquise offre un chant au lyrisme moderne d’une voix assurée et authentique. Le recueil est porté par trois voix distinctes, mais pourtant liées par une recherche de justice, d’identité et de culture. La première partie porte la voix de la mer, la seconde se veut un chant de terre pour s’acheminer en dernier lieu vers un espace spirituel. La poésie en prose nous embarque sur une mer tourmentée, témoin de tant de durs labeurs, de naufrages et de noyades. Les textes renferment une discrète narration, une séquence semblable aux étapes d’une pérégrination. On sent la présence d’un lieu ou de l’esprit des lieux. « La voix perdue d’une corne de brume, le limon coincé dans l’œil d’un hélice et l’anse cachée entre les deux bras d’une rivière pour ce qu’il en reste », nous raconte le poème. Poète engagé, Serge Patrice Thibodeau prend position notamment ici concernant la chasse aux phoques. Il adresse quelques reproches à une certaine star : « une starlette défraîchie débarque, une Cruella en Harley-Davidson, flanquée d’une phalange de matadors en goguette, de chasseurs à courre, d’un gaveur d’oie, d’une escouade de Rangers du Massachussetts, de Moïse, de Saint Machin… »

Le style réintègre la poésie en vers où l’on reconnaît l’écrivain au langage propre à sa tribu, une langue qu’il tente de sauver. « Une langue éparée dans un goulet / En plein coma sous le varech. » Il termine cette partie sur une note d’espérance. « L’étrange et seul espoir / Que la mémoire nous revienne. » Une poésie à chanter telle une complainte.

Serge Patrice Thibodeau consacre les dernières pages au recueillement, à ses suppliques adressées au dieu de ses croyances, « parce qu’il me fallait conjurer l’insupportable détresse humaine » et il poursuit, « j’ai prié quand j’avais la foi et  j’ai prié quand je pensais que je n’avais plus la foi; »

La poésie de Serge Patrice Thibodeau en est une de voyage, une de souvenances et de résurgences aussi. Je me suis accordé quelques relectures avec l’impression d’accomplir la tâche gratifiante d’une archéologue qui, à chaque coup de piochon, découvre sous une nouvelle strate un sens encore enfoui du poème. Il vaut la peine de s’offrir le plaisir de relire la poésie de Serge Patrice Thibodeau comme on revisite un lieu aimé pour apprécier mieux ses richesses et pour saisir ce qui nous avait jusqu’alors échappé. Sous la banquise est un voyage au Labrador, au grand large sur ses banquises et un retour en Acadie, pays de la mémoire.

On voyage constamment dans l’œuvre de ce géopoète qui habite le double lieu de la géographie et de la poésie. Peu importe où nous mènent les chemins littéraires de Serge Patrice Thibodeau, on y parcourt toujours la mémoire des lieux.

Lettre vagabonde – 20 mai 2013

Dans le Devoir des 4 et 5 mai, Nancy Huston s’objecte à la fermeture d’une école Waldorf au Québec. Le sujet m’intéresse autant que son auteure même si j’ai quitté l’enseignement depuis belle lurette. J’ai quelques reproches à adresser à l’école publique. Le système fait trop de malheureux pour me laisser indifférente.

L’école Waldorf est une école privée basée sur la philosophie de Rudolf Steiner, ce pédagogue qui visait à harmoniser l’être physique et l’être spirituel. Ce que les critiques reprochent à cette école, c’est que « de grands pans de certaines matières obligatoires n’y sont pas enseignés. »

Nancy Huston a fréquenté ce genre d’école au secondaire et y a trouvé un apaisement harmonieux, des connaissances variées et la réussite scolaire plus près d’une vie réussie. Elle blâme plutôt l’école publique de suivre l’éthique protestante, « individualisme forcené, compétition, scission du corps et de l’esprit. » Elle l’accuse également d’oublier le corps pendant les heures de classe. « Ne faire aucune pose, aucun arrêt, ne marquer aucune transition. Ne pas s’aider les uns les autres, ne pas discuter de ce que l’on apprend pour le digérer, en considérer l’utilité, l’importance. Non; prouver qu’on est dans le coup avec des technologies de pointe, dès que possible. Lire plus vite, écrire plus vite, […] finir l’école plus vite, décrocher une job plus vite, partir à la retraite plus vite et mourir plus vite. Ouf, c’est fini. »

Lorsque j’entends les experts et les dirigeants en éducation parler d’esprit compétitif, de productivité, d’excellence, de rendement optimum, de dépistages précoces et j’en passe, je trouve que l’on se rapproche plus d’une chaîne de montage dans une usine que d’une école. À l’instar de Nancy Huston, je m’insurge contre cette tendance de vouloir à tout prix augmenter le rendement de l’individu, de maximiser ses performances et forcer la compétition. Avez-vous remarqué que l’on parle de tableau intelligent, de téléphone intelligent, mais de l’enfant, on dit qu’il est performant, productif ou sinon à risques. Et parlons-en des risques. Fréquenter l’école est un risque, risque de se faire diagnostiquer et évaluer comme un être à déficits multiples. Certains enfants sont dotés de plus de mentions au bout de leur nom que les grands diplômés. Les déficits en ci et ça augmentent autant sur le plan mental que physique. Je pense au nombre d’élèves qui se transforment en patient à soigner au seul profit des compagnies pharmaceutiques, mais je m’abstiens de développer ce point.

Depuis la création de tests uniformisés et de diagnostics élaborés, le système d’éducation est tombé dans la mesure à tout prix telle qu’on l’exerce dans les entreprises. La théorie de Taylor, jugée trop déshumanisante, a été abolie par de nombreuses compagnies tandis qu’elle fait encore fureur dans les établissements scolaires. La théorie consiste à décomposer le travail en unités indépendantes et complètement programmées, puis à assembler ces unités de temps d’une façon à exiger plus de rendement dans le travail et une plus grande performance de la part de l’employé. À la veille de l’an 2000, j’ai subi ce système de temps structuré et non-structuré. Des minutes disparaissaient mystérieusement dans une journée scolaire. Aller aux toilettes, rentrer et sortir pour la récréation, se rendre d’un endroit à l’autre se classaient parmi le temps inexistant, comme si on s’arrêtait tous de vivre en dehors des minutes calculées pour chaque cours. C’était à détraquer l’horloge et le gros bon sens.

Puis vint l’époque de l’excellence en éducation qui perdure toujours, excellence basée sur deux volumes de Thomas Peters préconisant l’organisation et les principes d’une entreprise rentable et efficace. Ajoutez à cela la technologie utilisée à outrance et vous obtenez des enfants et des enseignants stressés, catalogués, rarement à la hauteur. Vous êtes alors confrontés à un système qui mise plus sur l’accroissement des résultats en lecture ou en mathématiques que sur la qualité des êtres humains.

Je suis convaincue que ce qui assure une vie réussie à un enfant, c’est sa relations avec ses parents. À l’école c’est la relation enseignant-élève qui s’avère fondamentale à l’apprentissage. Afin de permettre une saine relation entre l’enseignant et l’élève, il importe de leur laisser faire des choix, de prendre des décisions et surtout de passer de bons moments à échanger sans que le sujet en soit obligatoirement mesuré par une notation. L’école n’est pas un camp d’entraînement, l’enfant n’est pas un candidat aux jeux olympiques et l’enseignant, nullement un entraîneur sportif.

Les experts en éducation auraient intérêt à lire L’enfant stressé, celui qui grandit trop vite et trop tôt de David Elkind. Cet essai, publié en 1981, est toujours d’actualité. Daniel Pennac affirme que les enfants sont instrumentalisés. Nous les orientons vers la productivité et la performance. Mais où donc est passée la soif d’apprendre et la passion d’enseigner? Les enseignants sont confrontés à des missions impossibles et les enfants à des responsabilités et des attentes insupportables.

L’entrée d’un enfant à l’école exige un dépistage si exhaustif qu’on se croirait dans le bureau du médecin. Les méthodes pédagogiques ressemblent parfois à des prescriptions médicales. Laissons donc aux enfants le droit d’être des enfants et aux enseignants celui d’enseigner à l’intérieur d’une relation saine et humanisante. Et si l’école Waldorf se voulait un moyen pour y arriver? On y respecte peut-être moins les programmes mais on y déploie un plus grand respect envers l’enfant.

 

Lettre vagabonde – 22 avril 2013

Madeleine Gagnon inscrit sa vie à tous les registres de l’entendement et de la sensibilité dans son récit autobiographique. Depuis toujours concilie sens et connaissances. La force du récit tient aux trois voix porteuses, à la fois distinctes et unificatrices. Les voix de l’enfance, de l’humanisme et de la poésie témoignent d’une vie et d’une écriture qui ont germé et se sont fortifiées au même terreau.

Je suis rentrée dans le récit de Madeleine Gagnon comme si j’étais conviée à un rendez-vous intime chez une amie. L’écriture est accueillante et généreuse. Une complicité tacite s’est établie car la traversée de son époque renferme des traits communs avec la mienne. Des êtres et des lieux me sont familiers. Pourtant je fus vite happée par plus vaste horizon, par une vision renouvelée sous la force et la fraîcheur de son écriture. Dès le premier chapitre Le champ de carottes le ton est donné, la poésie est incrustée dans le regard, la réflexion est enrichie d’intuition, de sensibilité et d’expériences. Le monde se dilate sous sa plume. La vie et l’écriture entrent en fusion, d’où l’intensité de l’autobiographie de Madeleine Gagnon. L’auteure aborde le paradis et l’ombre de sa perte. Son attachement à « sa tribu », son amour de la nature, son goût pour la musique et la fête, son empathie indéfectible envers tous s’y imprègnent déjà. Le contenu et le contenant, s’écrivent en une prose poétique qui émeut.

L’enfance possède une vie qui dure aussi longtemps que nous. Madeleine Gagnon en est un fidèle témoin. La voix de l’enfance, spontanée, transparente et vulnérable donne la place à l’imagination et à l’étonnement. Le terreau est propice, l’écrivaine est née. L’auteure n’a-t-elle pas dit « Je joue à écrire et à dessiner parce qu’il me reste beaucoup d’enfance. La fraîcheur autant que le ton ne peuvent venir que de cette spontanéité désarmante que seule l’enfance nous accorde.

Les œuvres de Madeleine Gagnon portent la voix de l’humanisme. Empathie et compassion font de l’écrivaine un être de l’écoute autant qu’une militante contre toute forme d’injustice. Depuis toujours révèle le fondement de cette voix. Une place de choix est réservée aux relations humaines, à l’amour, à l’amitié, à la solidarité également. On y détecte l’indulgence et l’ouverture d’esprit. La voix de la poésie englobe les voix de l’enfance et de l’humanisme et signe le talent de Madeleine Gagnon. Son « goût de la création du monde avec l’architecture des mots seuls… », « vouloir dire où ça ne parle plus » écrit-elle dans Mémoires d’enfance. La musicalité du texte nous emporte vers tous les états d’âme. Madeleine Gagnon écrit à fleur de poésie, là où les mots ont atteint la « sensibilité pure.» La substance du récit, c’est par la voix de la poète que nous l’assimilons.

« En écrivant ma vie je m’accouche de moi-même et de ma propre vie » déclare l’auteure. Est-ce l’ampleur de cette naissance qui pousse à revisiter nos rêves d’enfance? L’auteure s’accorderait avec Gaston Bachelard qui écrit que « Tous nos rêves d’enfant sont à reprendre. » Je ne suis pas sortie indemne de la lecture de Depuis toujours. Madeleine Gagnon ouvre des pistes, jette une lumière sur la face cachée de toute existence. « Je suis une fille du peuple qui écrit ses voyages en pays étrangers, loin sur la mappemonde ou loin au fond de moi. »

Une voix de toutes les tonalités comme celle de Madeleine Gagnon, imprégnée de fragments d’âme, de cœur et de tripes, ne peut que faire vibrer. Son écriture ne cesse de donner naissance à ce qui nous aide à vivre et Depuis toujours en est l’affirmation déterminante.

Lettre vagabonde – 19 mars 2013

Au mois de mars, j’acquiers un pouvoir démesuré, une souveraine liberté; marcher sur la croûte. Quelques jours du mois rassemblent les conditions idéales pour la formation de la neige durcie. Une pluie abondante suivie d’un temps froid doit recouvrir la neige sans l’ajout d’une autre chute. Je chausse alors mes bottes de sept lieues pour me lancer en pleine nature, sillonnant en tous sens, hors de tout sentier battu, un univers habituellement inaccessible. Le marais, les forêts enchevêtrées de broussailles et de chablis, les cours d’eau et la caillasse sont enfouis sous une plateforme solide comme le roc. Ni ski ni raquette aux pieds, les pas libres comme l’air.

Je redeviens l’enfant à qui on donne accès à un terrain de jeu aussi vaste que son imagination peut le supporter, imprévisible et inépuisable. Marcher sur la croûte, c’est devenir navigateur sur l’océan infini, aigle des montagnes, Robinson Crusoé sur son île ou le Tartarin de Tarascon d’Alphonse Daudet. Et comme la poète Françoise Bujold, « je me laisse redevenir sauvage. »

Le temps doux qui a précédé a dégagé des parfums de sève, les animaux ont laissé leurs empreintes fossilisées et agrandies démesurément. En avançant parmi les arbres je découvre un tronc sculpté par un grand pic, un autre tissé de champignons ondulés. Un vieil arbre rompu et ridé avance ses grands bras maigres vers le bleu du ciel. Des traces de lutte, de survie, de résistance s’étalent autour de moi. Il y plein de vie là-dedans.

Des amoureux de la nature sont prêts à payer des forfaits onéreux pour accéder à l’hiver, à sa froidure et à son silence. Ces conditions se raréfient. Sylvain Tesson le confirme dans son récit Dans la forêt de Sibérie. « Le froid, le silence et la solitude sont des états qui se négocieront demain plus chers que de l’or. »

Derrière chez moi dans les champs, la forêt et la montagne, je n’ai crainte de rencontrer âme qui vive à moins que des amis m’accompagnent. Mais où se terrent donc les gens? J’ai l’impression de vivre l’expérience de Mike Horn qui a parcouru à pied, en bateau et en kayak un voyage de près de deux ans autour du cercle polaire. Il a traversé en solitaire le Groenland, les territoires canadiens, américains et russes.

Pour qui aime la nature, le magnifique récit de Mike Horn intitulé Conquérant de l’impossible vous mènera aux confins de l’aventure sur des territoires quasi désertiques. Même s’il a aperçu plus de caribous, d’ours polaires et de loups que d’humains, il écrit : Faute de terres vierges à découvrir, c’est le territoire humain que j’explore. »

Que l’on revienne d’un séjour de six mois en Sibérie, d’une randonnée d’un jour sur la neige croûtée ou d’une expédition de deux ans autour du cercle polaire, c’est toujours vers les êtres humains que l’on revient. À chaque retour, on veut raconter pour encourager d’autres amoureux de la solitude et du silence à s’aventurer au cœur de la plus belle demeure qui soit.

Nous devons à la nature de nous héberger, nous nourrir et nous protéger. Pourquoi ne pas faire plus ample connaissance avec elle, s’y laisser apprivoiser? Chaque saison nous réserve de nouveaux sentiers, d’étonnantes découvertes. Nous y raffermissons les muscles et le moral, nous récupérons une manière d’être qui nous fait défaut dans notre enclos bruyant transformé souvent en piste de course. Une randonnée sur la croûte pour s’alentir et faire provision de silence et de liberté.

Lettre vagabonde – 30 janvier 2013

      

 

Mine de rien Dominique Loreau a contribué à l’amélioration de mon quotidien avec ses livres dont L’Art des listes, un support indispensable « pour simplifier, organiser, enrichir sa vie. » Des listes j’en écrivais bien sûr mais sans m’attarder à leur valeur inestimable voire leur rôle essentiel. « Les listes font partie de notre quotidien comme de notre mental. Elles nous apportent un support indispensable. […] Souvent, elles nous aident à fonctionner » soutient Dominique Loreau.

J’ai constaté que je possédais toute une série de listes : mes randonnées pédestres, les volumes de ma bibliothèque, les livres lus, les livres à acheter, les lettres envoyées et reçues et les dates d’anniversaire. Mes listes de citations remplissent plusieurs petits carnets. Bien d’autres listes s’ajoutent dont la liste d’épicerie et des courses à faire. L’art de dresser des listes n’exige aucun talent particulier mais il développe une pensée concise, une tendance à simplifier, une meilleure compréhension de soi. Les listes améliorent notre emploi du temps, font le tri dans nos occupations et contribuent à cerner nos besoins. Elles peuvent nous révéler nos moi les plus intimes.

Je suis convaincue que les listes favorisent un meilleur discernement autour de nos sentiments et de nos aspirations. Dominique mentionne que « Faire des listes, c’est savourer la vie : c’est aussi l’art d’étirer le temps, de le démultiplier, de le scander, de le mesurer à l’aide de repères, et d’en collectionner les moments à l’infini. » Chaque liste que l’on dresse est un autoportrait en quelque sorte et l’ensemble offre un bon aperçu de sa personnalité. C’est comme écrire son journal dans un style minimaliste.

L’écrivaine vit au Japon depuis une trentaine d’années. Elle a adopté une philosophie orientale dont elle s’inspire. Dominique Loreau nous invite à partager sa vie zen avec L’Art de la simplicité.  Là j’ai tout simplement craqué. Elle rejoint mon leitmotiv : simplicité, simplicité. Vivre sans passer son temps à s’expliquer, à analyser et à rationaliser, voilà qui me plaît. L’Art de la simplicité est une prise de conscience non seulement sur la façon de penser mais également sur la manière de vivre. J’ai réalisé que j’avais du chemin à faire pour simplifier mon milieu de vie, à commencer par me dépouiller de mes possessions inutiles. « Se défaire de ses possessions peut aider à devenir celui ou celle que nous aurions aimé être » insiste Dominique Loreau. J’ai rempli à plusieurs reprises le bac noir et le bac bleu et je ne m’en porte que mieux.  La simplicité prônée par cette femme zen a contribué à éliminer une foule d’objets encombrants et de vêtements qui ne servaient plus. Comme elle a raison de proclamer que « Ce n’est pas nous qui possédons les choses. Ce sont elles qui nous possèdent. » L’Art de la simplicité prodigue ces bons conseils contribuant à notre bien-être physique et mental. L’auteure poursuit dans la même veine avec L’Art de l’essentiel. Élaguer le superflu, ne retenir que ce qui compte vraiment pour nous. Il y a des objets qui nous aident à vivre, et ceux-là, il importe de les conserver. Ces objets font partie de notre identité.

Élaguer le superflu, que ce soit des lectures inutiles, des fréquentations pas enrichissantes, des consommations ostentatoires, des activités vides de sens nous rapproche de l’essentiel sur le chemin de la simplicité. Dominique Loreau offre une assurance qui garantit une meilleure qualité de vie.

Que l’on s’accorde pleinement ou en partie avec sa philosophie zen, ses livres contribuent certainement à améliorer notre qualité de vie. Ils sont un merveilleux bouclier contre une société de surconsommation à outrance de biens inutiles. Mais je ne deviendrai pas pour autant une femme japonaise. « Faire le ménage chez soi, faire le ménage en soi » me l’a confirmé. Malgré les bons conseils de l’auteure, je n’adhère pas au principe que les tâches ménagères soient réservées aux femmes. Je pardonne à la Franco-Japonaise son incartade. Un petit dernier pour me consoler et sortir de la maison, « Aimer la pluie, aimer la vie » me ramènera à un décor plus limpide et rafraîchissant. Dominique Loreau, une écrivaine qui nous veut du bien.

Lettre vagabonde – 5 janvier 2013

Dans ce petit village où rivière, forêt et montagne se côtoient harmonieusement, j’ai choisi de jeter l’ancre un jour. C’est un milieu où il fait bon vivre surtout si on aime la nature en toutes saisons. Depuis quarante ans, le voisin bûche son bois de chauffage dans la montagnette au bout de sa terre. Depuis quelques années, son fils s’y approvisionne aussi. Ils tirent de la forêt que ce dont ils ont besoin. Les sentiers sont entretenus pour le halage. L’hiver c’est en motoneige que le fils vérifie ses collets à lièvre. La forêt demeure en santé, se régénère d’elle-même, conserve son visage intègre. Je marche librement sur ces terres et sur celles des autres propriétaires depuis près de trente ans. Aucune coupe de bois massive n’abîme le paysage. En marchant l’été à pied et l’hiver en raquettes je contourne le lac Maillart sur la réserve des Micmacs jusqu’au ruisseau Basket vers le chemin de Saint-Conrad. Seule ou avec des amis je fonce à travers la forêt, parcours la montagne comme si le territoire m’appartenait. Des dizaines de kilomètres de pistes mènent vers des endroits où les idées viennent, où les soucis s’envolent. Le paysage, les couleurs et les odeurs valent en beauté les parcs très fréquentés. Ici le silence et la solitude sont assurés.

Rares sont les pays où l’on peut encore se perdre dans la nature sauvage à proximité de sa maison. Là réside la richesse naturelle qui définit le mieux notre pays d’un océan à l’autre. Nous avons la chance de bénéficier sans commune mesure de ses avantages. Au Canada, la nature est notre plus important attrait touristique. Les voyageurs viennent de partout pour faire de la randonnée dans nos parcs provinciaux et nationaux. Ils séjournent dans des camps, des chalets ou sous la tente. Ils pêchent, chassent et observent de près les animaux sauvages. Combien d’entre nous profitons de la beauté inestimable de notre environnement? Depuis  mon enfance, je raffole de cette liberté de traverser à pied les terres privées et publiques, de sonder la vie dans les bois, d’errer dans la montagne et d’atteindre le sommet. Encore aujourd’hui, je scrute le sol à la recherche de pistes de lièvres, de renards, de coyotes ou de lynx. Je repère souvent des chevreuils et à l’occasion un orignal et même un ours. Je cueille des têtes de violon sur la berge de la Petite-Rivière-du-Loup au printemps. L’été m’apporte sa ration de petites fraises des champs et de framboises. Je fais provision d’une quantité de plantes médicinales et parfois de champignons. Dans mon petit village, plusieurs récoltent leurs propres légumes, on profite d’un grand verger de pommes. Je m’approvisionne d’œufs frais à cinq minutes de chez moi.

Ce coin de pays m’est encore plus cher depuis que j’ai failli le perdre. Récemment, une compagnie minière s’apprêtait à y exploiter l’uranium qui se trouve en abondance dans le sous-sol. C’est à ce moment que j’ai appris que le territoire sous mes pieds ne m’appartenait pas plus que celui autour de moi. Un claim par un individu et c’en est fait de mon chez-moi. En moins d’un an, la face de mon petit village aurait changé, l’environnement saccagé, les animaux disparus, la végétation détruite et les cours d’eau pollués par des décharges toxiques.

S’il me reste encore une forêt intacte, une montagne boisée, une rivière aux eaux limpides, si je profite de la présence des oiseaux et autres animaux sauvages, des petits fruits et des plantes, c’est grâce à quelques individus qui ont osé se lever et lutter pour nos droits. Une seule personne peut faire changer les choses. Un militant rassembleur, suivi par d’autres, a réussi à engendrer un mouvement de solidarité. Nous nous sommes soutenus dans la lutte contre l’ingérence d’une compagnie minière qui s’appropriait notre région comme si on n’existait pas. Si je jouis encore d’un environnement sain, de ma maison, je le dois à ces indispensables pionniers de la lutte légitime comme Michel Goudreau, Florian Lévesque, Cynthia Dow et bien d’autres. Je le dois à l’appui et à la solidarité de mes concitoyens. « Le pouvoir ne cède rien si on ne l’exige pas » affirme Frederick Douglas.

Pour combien de temps encore pourrons-nous conserver un environnement sain et le droit d’y vivre? Je constate les conséquences désastreuses des ambitions déchaînées des grandes compagnies minières qui, avec l’approbation des gouvernements, viennent détruire un bien naturel qui appartient à la collectivité. Après l’exploitation, elles abandonnent derrière elles des régions complètement dévastées. Mais à qui donc appartient-il notre pays?

Lorsque l’on saccage un territoire, non seulement détruit-on les plantes et les animaux, des expériences humaines s’envolent aussi en fumée, la culture perd de ses plumes. Je crois que 2013 sera l’année de la lutte pour conserver ce que nous possédons d’essentiel : notre environnement. Que nous en reste-t-il?

Il nous reste la nature, la liberté d’y circuler et de profiter de sa beauté  et de sa richesse. Il nous reste la solidarité pour la protéger et la conserver. Il nous reste l’espérance d’y vivre des bonheurs à venir. Selon saint Augustin : « L’espérance nous a laissé deux beaux enfants : la colère et le courage. » Il y a urgence de continuer la lutte devant les incessantes invasions de notre milieu de vie par des gens peu soucieux de notre culture, de notre environnement et de notre survie. Il est urgent également d’apprivoiser le milieu naturel, de le découvrir, de le comprendre.

Si nos forêts, montagnes, plaines et cours d’eau nous approvisionnent en biens et en nourriture, ils contribuent également à notre bien-être. Ils sont empruntés par les chasseurs, les motoneigistes, les campeurs, les adeptes de véhicules tout terrain et les randonneurs. Ils profitent autant aux pêcheurs, nageurs, kayakeurs et canoteurs. L’écrivain-voyageur, Sylvain Tesson est convaincu que « le froid, le silence et la solitude sont des états qui se négocieront demain plus chers que de l’or. »

Les lieux de randonnée sont accessibles un peu partout. Il reste des sentiers à découvrir près de chez toi. En Gaspésie, il existe près de mille kilomètres de sentiers dont six cent quarante kilomètres du Sentier international des Appalaches. La moindre petite route de terre peut mener au bout du monde. Tu y trouveras l’énergie calme et sereine qui guérit du bruit et de la vitesse. La vibration d’un cèdre, la musique d’un ruisseau, la vue prenante au sommet nourrissent l’âme. Heureusement, il nous reste la nature et l’espérance de la sauvegarder.