Lettre vagabonde – 15 février 2011

Lorsqu’un livre nous prend et refuse de nous quitter même après l’avoir refermé sur sa dernière page, c’est qu’il s’est saisi quelque part de la beauté du monde. Il a touché à la tendresse. Dans Béatrice et Virgile, je circule entre la placidité et l’inquiétude. Je suis habitée par de vagues pressentiments tout en m’abandonnant en toute confiance. Le roman débute sur l’histoire d’un grand écrivain auteur d’un best-seller. Il poursuit avec l’histoire d’un lecteur qui écrit. Le premier, Henry, vit de sa plume. L’autre, du même prénom est taxidermiste.

Henry l’écrivain a présenté à ses éditeurs, un livre tête-bêche dont une porte d’entrée donne sur un roman et l’autre sur un essai. Un livre qui ne finit jamais comme son sujet : l’Holocauste. Il porte sur l’assassinat de milliers de civils juifs. Ses éditeurs organisent une rencontre à laquelle sont invités un libraire et un historien. L’œuvre est passée au crible. Les personnes utilisent les stratagèmes usuels du monde de l’édition pour démolir le livre. Henry décide de laisser tomber et quitte tout pour se réfugier sur un autre continent avec sa femme. Son éditeur lui fait suivre son courrier comme d’habitude. Le couple se réfugie à Londres. Une autre histoire commence.

Un jour, Henry retire une épaisse enveloppe de sa boîte aux lettres. Postée à Londres, elle a fait bien des détours avant d’atteindre son destinataire. Henry répond toujours aux lettres de ses lecteurs. Le contenu de l’enveloppe intrigue. Une large part est une photocopie de La légende de saint Julien l’Hospitalier de Flaubert. Une deuxième liasse de feuilles contient des extraits d’une pièce de théâtre où une ânesse et un singe hurleur s’aiment. Une menace pèse sur eux. Henry répond à l’expéditeur et décide de porter la lettre directement à l’adresse indiquée. C’est le début d’une série de rencontres entre l’écrivain Henry et l’auteur de la pièce de théâtre : Henry le taxidermiste. La pièce intrigue. Le sujet dérange et finit par obséder l’écrivain.

Tandis qu’il ne se passe rien d’événementiel, je sens qu’il se passe quelque chose. Dans l’atelier du taxidermiste, l’ambiance étrange s’amplifie sous la plume de Yann Martel. Il est arrivé un drame, on le ressent. Il est sur le point de s’en produire un autre, on le devine. L’auteur réussit à superposer l’atmosphère de l’Holocauste à l’Holocauste même. Son histoire est incomplète comme chacune de nos histoires. On consacre une vie à la reconstituer. Il nous révèle des détails d’un tableau. À nous de rassembler toutes ses parties. Le regard de l’écrivain nous offre les moyens d’en dessiner les contours.

Yann Martel nous situe dans un décor qui ne se prête pas aux préjugés. Il a raison d’écrire que le lecteur fait plus attention au récit s’il n’a pas d’idées préconçues. « Rien de tel que l’inimaginable pour faire croire les gens » écrit l’auteur. La conscience s’éveille et tente à l’occasion d’échapper au danger qui la guette : se croire à l’extérieur du récit, n’être nullement concerné. En expliquant son métier, le taxidermiste nous aspire dans sa froideur et le rationnel. Je ressors perturbée de ce témoignage d’Henry. Yann Martel veut-il prouver que ni les victimes ni les bourreaux ne sont capables de raconter une histoire aussi horrible que l’Holocauste? Béatrice et Virgile sont deux êtres qui persistent à voir la beauté malgré tout ce qu’ils ont vécu. Virgile demande à Béatrice : « … comment allons-nous un jour parler de ce qui nous est arrivé quand ce sera terminé? » Là est toute la question. L’écrivain provoque d’autres questionnements et s’adresse à la conscience. Il exige du lecteur qu’il transpose le passé en paroles. Seuls les mots peuvent sauver la victime et le bourreau. Comme François Tcheng, l’auteur semble exprimer que « le mal et la beauté constituent les deux extrémités de l’univers vivant, c’est-à-dire du réel. »

Le neuropsychiatre Boris Cyrulnik, rejoint dans ses essais Yann Martel dans son roman et vice versa. Boris Cyrulnik affirme que « Sans souffrance transformée en beauté, il n’y aurait pas de passion du Christ, pas de Radeau de la Méduse, pas de films, pas de romans, pas d’essais philosophiques. » L’essayiste insiste : « … le dessin, le théâtre, le mot parlé ou écrit permettent de maîtriser le sentiment d’être agressé, de renouer avec ses proches et de suturer les déchirures du moi. » Béatrice et Virgilecontient du théâtre, de la musique, de l’écriture et de nombreux dialogues. Un roman qui recèle du beau, du tendre et qui nous convie à une grande aventure de l’esprit non pas pour donner réponse à nos questions mais pour susciter un questionnement plus profond où s’engage la conscience humaine.


Béatrice et Virgile
, revient m’interroger. Nous persistons à nous côtoyer. L’œuvre m’émeut et me dérange. Je laisse à Yann le mot de la fin. « Ce n’était pas qu’il voyait l’Holocauste dans tout. C’était qu’il voyait tout dans l’Holocauste, non seulement les victimes des camps, mais aussi les capitalistes et bien d’autres, peut-être même les clowns. »

Lettre vagabonde – 25 juin 2011

Robert Lalonde me rappelle ce quêteux qui se pointait chez nous chaque été, sa besace remplie de bouts du monde et de rêves enchevêtrés, qu’enfants, nous nous empressions de saisir. Je les attendais impatiemment les récits du quêteux. Maintenant je me réjouis de même devant tout nouvel arrivage littéraire de Robert Lalonde. Je pousse l’audace jusqu’à exiger qu’il me rende des comptes lorsque le temps passe sans que ne se pointe à l’horizon le vacarmeur avec un nouveau récit.

Le seul instant nous convie à la petite histoire du monde, ce « petit temps » dont Alexandre Vialatte affirme qu’il est le tissu même de nos journées. L’écrivain dispose d’une manière privilégiée d’habiter la terre qui s’apparente à celle de Kenneth White, fondateur de la géopoétique. Je suis voyageuse au pays de Robert Lalonde à Sainte-Cécile de Milton en ses territoires intérieurs et extérieurs. Sa demeure accueille poètes, romanciers, artistes peintres, écrivains, philosophes et scientifiques au fil des pages. Les confidences sont chaleureuses, les propos vivifiants. Robert Lalonde se gave littéralement de lecture et transmet sa passion dans son œuvre. Il y dévoile son univers : rivières, forêts, champs, livres, écriture, animaux sauvages et domestiques. Le chien et les chats de Robert me sont devenus familiers.

L’écriture de Robert Lalonde explore la nature, sa faune et sa flore telles des entités à part entière. Il y puise la substance pour explorer la nature humaine dans toute sa complexité. Il accorde sa vision du réel à son œil scrutateur. L’univers de l’écrivain est tissé d’un inépuisable réseau de penseurs, de questionnements et de lieux habités solidement intégrés à la réalité du quotidien. « Il existe un va-et-vient incessant entre le corps, le cerveau et le monde » stipule Robert Lalonde. Il réfute l’idée que le cerveau puisse fonctionner comme un ordinateur puisqu’il est constamment soumis à l’influence de l’environnement. L’écrivain est à la fois témoin et interprète. On ne peut trouver plus authentique porte-parole de nos incertitudes, nos émotions et nos étonnements qu’en l’homme de mouvement et de réflexion.

Robert Lalonde reflète cette dimension de nous, complexe et multiple et pourtant simple et unique. Immergé dans l’océan des mots, il en sonde les abysses. « Et je ne suis témoin qu’en écrivant. C’est comme ça. L’attention ferme boutique dès que j’entreprends d’exister ailleurs et autrement que sur ma page, qui est un prisme, une boule de cristal, mon troisième œil. Si je m’arrête et lève la tête, je deviens nuage qui passe, mouche qui vole, vent qui souffle, chatte qui bâille, chardonneret qui voltige. »

Les œuvres des autres créateurs parcourent la sienne, tissent la toile de nos territoires, fermentent notre terreau d’interrogations et d’émerveillement, aiguisent l’acuité de notre regard. Robert Lalonde emprunte à Joë Bousquet : « Il faut voir les choses dans le regard qu’elles nous font. » Et de Teilhard de Chardin : « Nous nous connaissons et nous nous dirigeons, mais dans un rayon incroyablement faible. Immédiatement au-delà commence une nuit impénétrable et cependant chargée de présence – la nuit de tout ce qui est en nous et autour de nous, sans nous et malgré nous. » En partageant avec le lecteur ses propres lectures, Robert devient cet être généreux, un guide dans l’exploration de nos espaces. Jean Désy illustre bien les mots de notre vacarmeur : « Un guide heureux est un guide qui aime faire découvrir à ses invités une montagne, un lac, un sentier, un animal, un nuage, un ciel. »

Le seul instant est parsemé d’aquarelles et de pastels de l’auteur comme autant de points de vue sur le monde, de l’humeur du temps, des couleurs de l’espace. Une cinquantaine d’écrivains, artistes et savants sont mentionnés ou cités. Je suis ravie de retrouver les écrivains que j’aime ou d’en croiser de nouveaux. Je ne termine jamais un récit de Robert Lalonde sans me précipiter chez mon libraire et commander quelques volumes. On dirait qu’il existe soudain un grand vide dans ma bibliothèque que je dois remplir sous les conseils impératifs de l’auteur. Le seul instant détient cette force littéraire qui nous met en appétit de lecture.

Je reconnais en l’auteur de Le seul instant un esprit lié à la vibration de la terre, qui arrive à communiquer le sens de l’univers et de ses réalités. Il nous lègue cette vitalité qui le distingue. Il secoue nos fondations et apaise notre esprit tout à la fois. Robert Lalonde est un passeur de littérature, un grand maître mot.

Lettre vagabonde – 1er novembre 2011

Parmi mes provisions littéraires d’octobre, Joanne Morency me réserve une récolte à même le terreau fertile et généreux de son univers poétique. L’auteure qui nous a présenté poèmes, poésie en prose et haïkus, nous offre au menu une denrée rare chez les écrivains canadiens français : le haïbun.

Le haïbun se définit comme une prose-haïku où alternent textes en prose et poèmes japonais de trois vers. Joanne Morency se distingue en ce genre avec Mon visage dans la mer. Nous sommes conviés à un festin d’images en délicates subtilités et en riches évocations. De brefs tableaux se succèdent et ne se ressemblent pas. De sa voix précise et lumineuse, révélatrice du quotidien, la poète sème de ces petits riens dans les sillons de nos imaginaires.

Chaque poème en prose représente une toile pleine et pourtant inachevée, histoire de laisser place au devenir du lecteur, de le mettre à l’œuvre et de l’inviter à ajouter un coup de pinceau aux couleurs de son propre univers. À lire à petite dose pour se rapprocher des objets et des êtres. Mon visage dans la mer porte des textes à caresser du regard, à bercer dans le giron de la pensée.

Sur le sentier des mots de Joanne Morency, j’apprécie la souplesse de la route, l’ailleurs imprévisible, le souffle appuyé sur la lenteur entre haltes et avancées. La voix de l’auteure est intense et pourtant discrète. Le recueil est composé de deux parties : six mois à Montréal, six mois en Gaspésie. Un récit de voyage où je parcours la ville, où « l’horizon manque au regard » pour me replonger en Gaspésie et « ratisser la solitude de l’immensité environnante. » Le pouls de la ville et son vacarme s’inscrit tout en saisissement. « Saint-Denis / Sainte-Catherine. Trop de monde. Trop de mots sur les murs. Trop de voix. Trop de bruits de moteur et de mains qui se tendent en tremblant. J’avance d’un bon pas, le dos bien droit contre mon désarroi. » Faire suivre ce tableau magnifique de sobriété par un haïku à peine annoncé. Carré Saint-Louis / dans le bourdonnement urbain / promener mon silence. » Tout est dit sans description élaborée ni narration exhaustive.

Je déambule de page en page dans la ville, accrochée aux petits bouts d’images qui teintent l’âme : un clochard dans une ruelle, un musicien dans le couloir du métro, une panne d’électricité, un banc où s’asseoir pour écrire. La ville se déploie en pièces détachées où se jouent les émotions, les affaires, l’indifférence, l’anonymat et de petits gestes d’humanité. Du déplacement dans l’espace à l’oscillation du temps, j’avance en l’écriture concise et sobre de Joanne Morency.

Après un détour à la maison natale à la rencontre de « La bonne humeur matinale. Le train-train quotidien », l’auteure me ramène en Gaspésie. Le passage de la ville à la campagne : « dernière semaine / aligner sacs de voyage / et soupers d’adieux. » Sa Gaspésie, « L’autre visage de moi-même » avec son vaste ciel, le grand large, la chaleur des relations humaines en pays de connaissances, voilà où nous attire Joanne dans la deuxième partie du recueil. Le retour à l’intime, les retrouvailles avec le chat, les fleurs dans la cour qui ont grandi sans elle, les pièces de sa demeure. Elle y retrouve son corps et l’horizon illimité.

Joanne Morency écrit avec ses yeux, ses oreilles son vide et ses errances. Elle compose minutieusement avec son cœur, ses incertitudes et son trop plein. Un recueil tout en force et en fragilité, porteur de nos brins de vie, de ses mystérieuses composantes. « Tout ce que l’on peut transporter de soi dans la vie » soutient l’écrivaine. Je suis renversée par tout ce qu’elle me permet de transporter dans la mienne, de saisir en toute simplicité, en toute fragilité.

Mon visage dans la mer prodigue matière à réfléchir, à ralentir et à s’étonner. Un recueil qui a « ouvert plus grand le monde en moi. »