Lettre vagabonde – 7 janvier 2009

Chère Brigitte,

Depuis l’entrée de 2009 par la porte ouverte du temps, tout un chacun jette un regard à la fenêtre de 2008. Les analystes se chargent de transmettre les comptes rendus de son influence et ses conséquences au niveau de la planète. Chaque individu jauge le contenu de l’an passé en idées, en valeurs, en gains et en pertes. On dirait que chaque année nous apporte un colis à déballer sur douze mois. Si certaines matières sont retenues et absorbées, d’autres sont rejetées dans l’oubli ou abandonnées à l’indifférence. Quelle fut ta part d’héritage de 2008 ? Un bilan de notre année peut servir de tremplin à la prochaine.

C’est en regardant derrière que les choses apparaissent et se révèlent à nous. La vie est peuplée d’arrière-vies. Alain Rémond écrit : « On regarde en arrière, et soudain apparaît comme une évidence quelque chose que, jusqu’ici, on n’avait pas vu. » Le monde se donne à voir et à saisir à travers les mots pour le nommer et les images pour le retenir. Mes yeux ont parcouru plus de cent livres dont une vingtaine m’ont profondément marquée.  Passions d’Annie Leclerc  de Nancy Huston et Thérèse pour joie et orchestre d’Hélène Monette ont ravivé la présence de ceux qui ne sont plus, la force des liens qui ne meurent pas. Ce sont deux livres majeurs imprégnés de la magie des relations humaines. Ceci est mon corps de Jean-François Beauchemin et Les sept dernières paroles de Judas de Serge Patrice Thibodeau ont saisi la part du mythe et de la légende dans la fabrication de héros. Les deux écrivains démontrent la complexité des rapports humains. Les disparus de Daniel Mendelsohn et Le rapport Brodeck de Philippe Claudel témoignent de la violence et de la cruauté que des individus exercent sur les autres au cours de l’histoire qui se répète. Deux romans d’une frappante actualité si on regarde ce qui se passe autour de nous. Je pense à cette jeune Somalienne de treize ans, Aisha Ibrahim Duhulow lapidée par cinquante hommes dans un stade devant un millier de spectateurs. C’était en octobre 2008. Elle avait osé dénoncer ses trois violeurs. Les romans nous rapprochent de la vraie vie. Ma biographie préférée de l’année : Van Gogh par Haziot. Aucun biographe n’avait scruté l’univers de Vincent avec autant de recherches et de perspicacité.

J’ai découvert trois auteurs qui m’ont transmis leur énergie vitale, tous des modèles de détermination, de courage et de curiosité. Bertrand Ollivier a rapporté en trois volumes son périple à pied de Dohoubayezit en Turquie jusqu’à XI’an en Chine. La longue marche nous donne à le suivre sur 11 000 kilomètres. Bernard Ollivier affirme, « La marche freine cette course à la mort que l’on confond avec la vie qui s’est emparée de nos sociétés dites civilisées. » Sylvain Tesson, l’intrépide enjoué, le penseur vagabond, m’a captivée avec ses récits de voyage dont Éloge de l’énergie vagabonde et L’Axe du loup. Dans le premier récit, il conclut : « Aujourd’hui, la course aux réserves énergétiques a remplacé la conquête géographique. On ne prépare plus les guerres penchés au-dessus des cartes mais des relevés géologiques. » Dans son Petit traité sur l’immensité du monde, j’aime bien cette parole de sagesse de Sylvain Tesson : « Vivre, c’est faire de ses rêves un souvenir. » Kenneth White, le poète philosophe, m’a conduite vers la géopoétique, une manière d’habiter poétiquement la terre. Rebecca Solnit a fait l’éloge de la marche dans deux œuvres qui méritent d’être lues : A Field Guide to getting lost et L’art de marcher. Elle nous présente les grands marcheurs de toutes les époques. De bons guides autant pour les marcheurs sportifs que les marcheurs contemplatifs. Un roman coup de foudre a été Mister Pip de Lloyd Jones. Il confirme à lui seul le pouvoir de la littérature sur nos vies. Des enfants ont réussi à survivre aux pires atrocités grâce à un roman de Charles Dickens.

La marche a occupé une grande place en 2008. J’ai entrepris le Chemin de Saint-Jacques de Compostelle. L’impact fut considérable. Je m’accorde avec Sylvie Germain qui déclare : « Les chemins ont une vie, ils ont une histoire et un destin, comme les hommes. […] Et ils ont un cœur qui bat, tout résonnant du pas des marcheurs qui les foulent. » Trente-six jours de marche m’ont permis de traverser vingt nations de relations humaines, côtoyer l’histoire et les coutumes des Espagnols, retrouver la simplicité et reconnaître sur le chemin une autre moi-même. Un petit livre de Joël Vernet de 56 grammes a donné de l’assurance à mes pas et de la ferveur à mes rêves.

Deux événements annuels nourrissent ma passion de lecture et d’écriture. Le Festival Frye de Moncton accueillait Alberto Manguel et Nancy Huston, deux grandes figures de la littérature. Leurs idées ajoutent de la vigueur et de la vitalité à l’univers littéraire. Le Festival Northrop Frye est un incontournable rendez-vous de réflexions et de courants nouveaux dans le monde des mots. Chaque année, le village d’Eastman accueille le Festival de la Correspondance. Les mordus de l’épistolaire se retrouvent parmi des écrivains, des artistes qui font l’éloge des mots et de la correspondance par voie postale. Ce moyen de communication se marie bien avec la lenteur de la marche. Les deux intensifient les liens que nous entretenons avec les êtres et la nature.

Des incidents banals autant que les grands événements ont laissé des traces. J’ai tenté de saisir dans ce qui passe, la beauté du moment, la richesse d’une rencontre. Chaque année nous apporte ses imprévus. Je te quitte sur une réflexion de Pierre Bertrand, « C’est parce que chaque chose n’arrive qu’une fois, la première et la dernière, comme la vie, tout entière qu’elle s’avère si précieuse et que tout le sens disponible se concentre sur elle. » Profite bien de chaque chose qui n’arrive qu’une fois au cours de 2009.

Amitiés,

Alvina

Lettre vagabonde – 14 janvier 2009

Chère Brigitte,

Il y a des livres qui nous arrivent par magie juste au moment où on en avait besoin. L’écrivaine Jasmine Dubé m’a conseillée de lire Femmes qui courent avec les Loups un soir que j’allais la conduire à Amqui. Nous nous étions arrêtées au bord de la route pour observer le ciel enflammé d’aurores boréales. Il faisait nuit, il faisait froid mais l’énergie qui nous habitait réchauffait et illuminait. Il nous était donné de voir une pure merveille de la nature. En pleine nuit de lumière et de silence, Jasmine se mit à parler de Clarissa Pinkola Estés, l’auteure de Femmes qui courent avec les Loups. Dès le lendemain, je commandais le livre.

Clarissa Pinkola Estés raconte les histoires et les mythes de l’archétype de la femme sauvage. L’auteure affirme que tous nous aspirons à la nature sauvage. C’est en étudiant les loups que l’écrivaine a saisi le concept de la femme sauvage. L’étude des autres animaux lui a permis de l’associer à la dimension instinctuelle qui nous habite. Le mot « sauvage » doit être pris dans son sens de « vivre une vie naturelle » nous avise Clarissa Pinkola Estés. Cette femme est née d’une lignée hispano-mexicaine de guérisseurs-conteurs. Elle fut adoptée aux États-Unis par une famille hongroise. Elle vécut son enfance en contact direct avec la nature et ses habitants. Son talent de conteuse et sa profession de psychanalyste lui ont permis d’écrire l’œuvre magistrale qu’est Femmes qui courent avec les Loups. Elle lui a consacré vingt ans d’écriture. Clarissa Pinkola Estés part du principe que « tous les hommes et toutes les femmes naissent avec des dons. » Nous possédons l’intuition et la force de créer. Selon l’auteure, « La Femme Sauvage Archétypale est la patronne de celles qui peignent, écrivent, sculptent, dansent, pensent, prient, cherchent, trouvent […] elle est absolument essentielle à la santé de l’âme et de l’esprit des femmes. » C’est à travers ses contes et son don de conteuse que Clarissa Pinkola Estés nous convient à l’épanouissement et à la créativité. Selon elle, chaque conte ouvre une porte. Chaque porte s’ouvre sur l’énergie nécessaire pour créer, aimer et guérir.

On y revient toujours à l’énergie, à son manque surtout. Je crois que l’énergie est en lien étroit avec l’émerveillement. Sylvain Tesson écrit qu’ « au fur et à mesure que l’énergie du monde s’accumule dans le ciel, vibre dans les cités, s’amasse sur les routes, l’énergie diminue dans les êtres. » Clarissa Pinkola Estés est convaincu que l’énergie est à l’intérieur de nous et elle s’atrophie comme un muscle si elle n’est pas utilisée. À nous de la faire jaillir dans l’action. « Il y a dans la capacité d’émerveillement, l’un des secrets de l’énergie vitale » ajoute Sylvain Tesson. Femmes qui courent avec les Loups propose des moyens d’utiliser notre énergie.

L’énergie sert à créer. Clarissa Pinkola Estés insiste : « Pour créer, il faut être capable de réagir. La créativité, c’est la capacité de réagir à tout ce qui nous entoure, de choisir parmi des centaines de pensées, de sentiments, d’actions et de réactions qui naissent en nous et de les rassembler en une réponse, une expression, un message unique qui va transmettre un sens, la passion, l’esprit du moment. » Selon elle, les histoires sont une médecine, un remède. Nos propres histoires nous servent aussi; la voix de nos rêves, les disparus, les images qui resurgissent. Elle encourage à travailler avec les histoires issues de notre existence, de « les arroser de notre sang et de nos larmes et de notre rire, jusqu’à ce qu’elles fleurissent et que nous fleurissions pleinement à notre tour. »

Jasmine Dubé m’a parlé de Femmes qui courent avec les Loups une nuit inondée d’aurores boréales et de mystère en 1996. C’est un livre dont je ne me sépare jamais. Il est souligné, annoté et sa couverture abîmée. Je le consulte souvent comme on fait avec une amie. On dirait qu’il contient tout ce dont j’ai besoin. Je l’ai offert plusieurs fois en cadeau. Je le conseille fortement à qui veut retrouver son énergie par la créativité et l’émerveillement ces deux complices de la qualité de notre vie. On finit par y croire à la prémisse de l’œuvre de Clarisse Pinkola Estés : « tous les êtres humains naissent avec des dons. »

Ton amie,

Alvina                        

                                                                           

Lettre vagabonde – 21 mai 2009

Jamais un livre n’a fait autant parlé de lui en Gaspésie. Chaque lecteur s’emballe pour faire l’éloge de Miettes de moi. On reconnaît déjà une portée universelle à cette œuvre majeure en poésie. L’auteure, Joanne Morency est imprégnée du souffle créateur d’une Hélène Monette. Elle possède la voix authentique et évocatrice d’une Madeleine Gagnon.

« Il est de beaux poèmes sans vers » affirmait l’abbé Dubos. Le recueil de poèmes en prose de Joanne Morency corrobore ce propos. Miettes de moi s’arrache à la poésie du rythme pour dévaler les sentes de la poésie musicale où la folie des mots se fusionne à la folle audace de la poète. Joanne Morency nous projette dans un espace incessamment modifié. Elle nous entraîne dans un temps hors piste. Le corps, les valeurs et les rêves se soulèvent en mouvements étonnants et imprévisibles. « L’espace autour de moi me prête forme. Tout ce que je ne suis pas me donne consistance. Je tourne avec la terre. J’habite ceux que j’aime » déclare la poète.

La poésie de Joanne Morency a pris sa lancée sur des airs de chansons. On l’a retrouvée ensuite au mur pour accompagner des installations ou expositions d’arts visuels.  L’auteure a choisi de jeter l’ancre à la mer des mots avec ses deux recueils : Qui donc est capable de tant de clarté et Miettes de moi. Son écriture s’érige avec la solidité d’une armature et la souplesse d’un cerf-volant.  Ses mots habillés d’un mouvement orchestré et sensible me furent révélés avec Maman p’tite mine. J’ai entendu un chant, reconnu la poète.
 
Dans Miettes de moi, le mouvement se fait intense, l’introspection aiguë. Tels les cristaux et les cellules de la terre, le corps est sujet à de perpétuelles mutations. Le mouvement dans l’œuvre de Joanne Morency se compare à l’estran, là où la marée recouvre et dénude, emprisonne et libère des particules d’éléments qui nous composent.  Les propos d’Anne Hébert définissent bien la poésie de Joanne.  « La poésie colore les êtres, les objets, les paysages, les sensations d’une espèce de clarté nouvelle. »  La qualité des textes, le rythme entraînant et le contenu tout en intériorité rallient la simplicité d’un regard à la complexité de nos lieux habités.
 
Joanne interprète ainsi la communion ultime entre les Miettes du moi : « – un bras de mer / un flanc de montagne / un cri de fourmi / un mot d’enfant / un cœur d’ourson / une main d’ami / des cheveux de fougère / un soupir d’univers / – Pour une fois réunie »
 
La poète lance un chant profond. Prêtons bien l’oreille. Peut-être retrouverons-nous son écho résonnant au plus profond de nous. La rencontre est assurée par des vers tels ceux-ci : « J’ai des parties de moi partout dans le monde. Je ne les ai pas encore toutes rencontrées. Je suis pourtant complète dans mon miroir. Je me déplace par moi-même. Solitaire de corps, si nombreuse à la fois. » Miettes de moi est un merveilleux rendez-vous à ne pas manquer. C’est une invitation à sortir du rang et à déjouer les apparences.

Lettre vagabonde – 18 juin 2009

 Cher lecteur,

Les lectures d’été, tu connais ? Les journaux et les revues t’en mettent plein la vue en y allant de leurs suggestions. Du polar au livre de recettes, du traité du jardinage au Barbecue. On a tendance à promouvoir une lecture légère pour les vacances. Je ne trouve rien de léger à lire des volumes qui te forceront à passer des heures dans ta cuisine à concocter quelques nouvelles recettes ou à l’extérieur à griller devant ton Barbecue. Comme il y a des jours et des mois consacrés à la commémoration de personnes et d’événements, on instaure des saisons en lecture. Mais qu’est-ce donc qu’un livre d’été ? Qu’est-ce qui le distingue des autres saisons ? On t’a déjà offert des moissons d’automne, des refuges pour l’hiver ou des bouquets de printemps. Je crois que la question à se poser c’est : « Qu’est-ce que j’aimerais lire cet été ? Une autre bonne question : « Quel genre de vacances est-ce que je veux bien m’accorder ?

Peu importe le genre de vacances projetées, un livre dans les bagages t’assurera de rencontrer l’inattendu et de te retrouver ailleurs. Tout dépendra de l’auteur, du sujet et de toi, surtout de toi. Peu importe, me diras-tu, on lit toujours pour connaître la fin de l’histoire. Soit. L’histoire te conduira peut-être au cœur de la tienne avant la fin. Lors d’un voyage en autobus sur huit cents kilomètres entre Pointe-à-la-Croix et Montréal, j’ai lu Les silences de Louise Desjardins. L’isolement et la souffrance derrière ces silences me présentèrent un autre visage de Montréal. L’itinérant s’est transformé en Robinson Crusoé moderne, plus isolé et abandonné dans la ville que sur une île déserte. Des regards perdus dans le métro m’ont ramenée au personnage de Louise Desjardins qu’elle présente ainsi : « le silence prend le métro / pour observer les autres silences / qui vont dans un bureau / tous les jours de neuf à cinq / noyer les regrets de leur désir /. Lors d’une randonnée dans les montagnes de la Gaspésie, j’ai rencontré Isabelle Eberhardt, cette infatigable écrivaine-voyageuse du désert, en plein Sahara. Je me suis approprié l’insouciance des nomades et les incertitudes de l’auteure. Les modestes refuges ont quadruplé de confort en apprenant que Isabelle Eberhardt dormait à la belle étoile, écrivait sous 45°C à l’ombre, appuyée à un vieux baril de pétrole. Tout en foulant les sentiers de la Gaspésie, je marchais avec Isabelle « sur les routes désertes du Sud, de longues heures sans tristesse, sans ennui, vagues et reposantes, où l’on peut vivre en silence… » Comme elle, « Je n’ai jamais regretté une seule de ces heures perdues. » Sud Oranais a enrichi ma randonnée grâce à un beau grand détour.

Depuis que je voyage avec des livres, l’étonnement et la découverte sont garantis. Si tu veux aiguiser tes connaissances, les livres se feront explorateurs, savants, astronomes ou historiens. Si tu cherches le repos, ils t’inviteront au pays du rêve et refleuriront ton jardin intérieur de calme et de silence. Aucun autre objet ne réussira à répondre à tes besoins ni à combler tous tes désirs.

Trouver le bon livre n’est pas évident. Il faut de l’audace pour partir à sa recherche. Les lieux de documentation imprimée semblent nous gêner, nous indisposer tant qu’on n’y a pas mis les pieds. Pourtant, ces lieux sont dotés d’une liberté rare de nos jours : le droit de flâner. La bibliothèque et la librairie sont les deux seuls endroits où tu peux flâner à ta guise et ce gratuitement. Tu peux y passer des heures et sortir les mains vides sans que l’on te fasse le moindre reproche. On t’encouragera plutôt à revenir.

Je n’ai pas toujours voyagé avec des livres dans les bagages. Je me souviendrai de ma première intrusion dans une bibliothèque publique. Je passais mes étés chez mon père à Hull. Je n’y avais ni ami ni jeu. Mon père travaillait. Je m’ennuyais. Un jour en errant dans un quartier de la ville, je remarquai la bibliothèque publique. Hésitante, mais poussée par un besoin inexplicable, j’entrai. Des tables et des rayons de livres : le paradis. Un paradis que je n’aurais pas encore mérité. Je m’avançai vers la première table, la timidité m’empêcha d’aller plus loin. Un volume était déposé là. Je le pris. C’était La mère de Maxime Gorki. Si la bibliothécaire ne s’était pas mise à toussoter, je serais encore en Russie avec Maxime Gorki. C’était l’heure de la fermeture. J’ai voulu emprunter le volume. Impossible. Je n’étais pas de la ville. Après une semaine de fréquentation passionnée des livres, on m’accorda enfin la permission d’en emprunter. L’ennui disparut. Chaque jour, j’entreprenais un nouveau voyage à travers le monde. Le dimanche, quand mon père et moi roulions vers les villes et les villages avoisinants, l’univers se mit à ressembler drôlement à celui des romans ou est-ce le contraire ?

Cher lecteur d’été, sois audacieux. Flâne dans les bibliothèques, fouine dans les librairies. Demande conseil à tes amis. Nancy Huston te dira que « prendre la clé des champs n’est nul autre que la clé magique des mots. » Est-ce toi lecteur qui propage les lectures d’été ? Si tu oublies le travail, les obligations sociales, les engagements juste pour répondre à la demande des autres, tu profiteras alors de la lecture. Vole du temps, exige la solitude, trouve refuge dans les mots. Crois-moi, le lecteur d’été est plus important que les lectures d’été. L’auteur écrit un livre. Les lecteurs le multiplient. Les lectures d’été ont grand besoin de toi cher lecteur. Bonnes trouvailles !

Alvina

Lettre vagabonde – 15 juillet 2009

 Chère Suzanne,

As-tu déjà ressenti le besoin de te perdre l’été quand le temps cherche à t’avaler tout rond? As-tu recherché la solitude lorsqu’à la saison estivale, la foule s’agglutinait en tout lieu? Il existe de rares portes secrètes par lesquelles s’évader. Après plusieurs semaines mouvementées autour d’événements rassembleurs, j’ai cherché la clé des champs et l’ai trouvée. Un grand livre blanc signé Joël Vernet a déployé sa sente de liberté juste à mes pieds. J’ai ouvert le volume. Le vacarme s’est tu. Le temps a perdu ses aiguilles irritantes. Des Notes éparses se sont amplifiées dans l’air frais, des notes vibrantes et harmonieuses.

J’ai ouvert le grand livre blanc comme on ouvre une boîte aux lettres. Effectivement, il y avait correspondance. Joël m’écrivait : une lettre au voyageur immobile. Une missive intime dans laquelle il me fait des confidences. «Vous savez comment je vis : d’instinct. Vous savez comment j’écris : de souffrance et de joie » m’avoue d’emblée l’auteur. Il raconte une journée en Sardaigne, teintée d’ailleurs, orientée vers la rose des sens. Une journée peut se saisir de toutes les autres. Chaque jour est un voyage et en même temps, voyageur. Voici ce qu’il me raconte Joël : «Le voyage est un mouvement dans l’espace. Rien de plus. Nous l’aimons pour cela, pour la beauté des paysages, pour les regards qu’il nous permet de croiser n’importe où sur la terre. Nous l’aimons pour la vie profonde qu’il nous offre. Mais le voyage aussi sait se tenir dans le silence d’une chambre quand le monde vient hurler derrière ses murs. »  Plusieurs carnets accompagnent la lettre.

Le carnet intitulé l’homme désaffecté est composé de notes éparses, fines et élancées comme des brins d’herbe. De la pure poésie en prose s’en échappe. Au lecteur de l’attraper, de s’en saisir comme d’une bouée sur laquelle s’inscrit la force de la créativité. Joël Vernet raconte son errance dans l’univers des mots, sa trousse de survie, sa bouée de survivant. Le sang de son langage finit par couler dans les veines de mon imagination. On y puise sages conseils et mûres réflexions. « Nous ne sommes que des commencements, jamais des fins. Rien ne s’achève jamais en nous. Mais un jour, tout nous abandonne. Nous vieillissons dans l’énigme de vivre et d’écrire, les yeux écarquillés alors que la nuit voudrait tant les clore. »

Un troisième carnet imprégné de lumière, de vent et d’espérance a pour titre la lumière n’est à personne. Il se veut un hommage à l’artiste peintre qu’il admire : Christian Forestier. Mais Joël Vernet a ce pouvoir que détient le regard de certains portraits en peinture : ses yeux suivent l’œil qui s’y pose. Lire ces pages, c’est se laisser guider sur le chemin de la lumière qui ramène ou mène vers les autres. On y croise René Char, Henri Michaux et Rimbaud. On entrevoit des compagnons de voyage. Ce texte s’imprègne d’espérance car si « On préfère voir son ombre courir et courir encore dans le monde comme une folle », c’est que la lumière l’enveloppe et invente ses pas.

Le dernier texte du grand livre blanc a pour nom la lumière dans les arbres. Joël Vernet déambule dans la nature sauvage, s’y recueille comme dans une chapelle. Il s’aventure en ses sentiers qui le conduisent au bout de lui-même, là où chacun se retrouve; moi aussi. L’œuvre intitulé Marcher est ma plus belle façon de vivre se termine sur le crescendo du grand mouvement : la marche. L’auteur proclame ainsi sa passion : « Marcher a toujours ouvert pour moi les perspectives d’une narration possible mais je sais si mal expliquer cela. Comment, en effet, en marchant n’importe où, que ce soit à travers les ruelles d’une ville (je pense ici à Lisbonne, à Alep) ou bien dans une campagne étrangère où nulle silhouette n’apparaît jamais, conclure à cette écriture itinérante faisant du je un nous. »

La grande finale de Marcher est ma plus belle façon de vivre donne le monde à découvrir en s’appropriant un bien précieux et indispensable : le temps. « Oui, ce ne sont plus les rôles, les fonctions, les métiers qui devraient être un enjeu mais le temps, cette notion impalpable, floue, que nous avons tant de mal à maîtriser », soutient l’écrivain. Notre survivance ne sera assurée que si l’on prend « le temps de s’asseoir, d’attendre, de contempler. » C’est plus fort que moi, lorsque Joël Vernet appuie ses doigts sur les cordes sensibles de la nature, je chausse mes bottes et prends le large. Les vastes horizons, porteurs de géopoésie, s’étendent alors à perte de vue aux confins de la vraie vie.

Amitiés,

Alvina

Lettre vagabonde – 2 novembre 2009

Cette année s’envole ma jeunesse de Jean-François Beauchemin est un livre qui déborde des marges de la vie, qui furète en tous ses recoins, même ceux habités par la mort. Un livre qui ne quitte jamais tout à fait son lecteur. Des mois ont passé depuis ma première lecture du récit. Jean-François Beauchemin est un passeur entre la rive de la vie et celle de la mort, entre le ciel au-dessus et la profondeur des abysses où se déposent parfois les étoiles. Passeur de corps, de cœur, d’âme aussi. Cette année s’envole ma jeunesse est l’histoire d’une mort mais d’une naissance également. On peut faire confiance au passeur qui en assure la mystérieuse traversée.

Que cherche donc Jean-François Beauchemin sous l’apparente surface des choses? Tout ce qu’il a peut-être trouvé déjà. N’a-t-il pas traversé la mort, plongé au fond du puits sans fin pour en rebondir miraculeusement? La Fabrication de l’Aube avait déjà révélé un grand initié réchappé d’un périlleux rite de passage. Ce récit fut suivi de Ceci est mon corps où un homme réussit à s’échapper de son inéluctable destin.

Nanti des gènes de celle qui lui a donné la vie, Jean-François révèle les prémices de sa deuxième naissance suite à la mort de sa mère. Grâce à son tempérament indocile, son imagination fertile, il a franchi depuis longtemps le mur des fausses certitudes. Il chemine libéré, au pays de l’introspection. Il sait capter une sensation à peine perceptible avec la dextérité du sportif qui attrape un ballon. Le fils est présent à la mort de sa mère, il l’accompagne. « En touchant à la fin le vieux front apaisé, j’y cueillis le secret désir de devenir le plus possible cet homme que je devinais en moi-même et que je sentais se hisser jusqu’à moi, » rapporte l’auteur. Il se laisse habiter par sa mère jusqu’à subir une profonde transformation. Il s’affranchira de ses visites au cimetière lorsqu’il aura découvert le fragment qui lui réservera une véritable mue, qui lui révèlera un autre lui-même, investi d’un esprit résolu, d’une pensée approfondie, d’un regard aiguisé sur les êtres et les choses.

Cette année s’envole ma jeunesse est une histoire d’amour. L’amour émanant de la chorégraphie des derniers gestes d’une mère avec son fils. Cet échange lors des derniers instants sera l’un de ceux qui l’aideront plus tard à affronter des catastrophes. Jean-François Beauchemin sait explorer du côté de la non-vie et transformer un tragique événement déroutant, douloureux et déstabilisant en une quête de sens.

J’ai tenté de faire un rapprochement entre la célèbre œuvre d’Albert Cohen Le livre de ma mère et Cette année s’envole ma jeunesse. Albert Cohen raconte à merveille l’histoire d’une mère qui n’a vécu que pour son fils. Elle le vénérait. À son tour, il vénérera celle qu’il appelle la sainte Maman dans l’hommage sublime qu’est Le livre de ma mère.

Cette année s’envole ma jeunesse explore à un tout autre registre les relations mère-fils. Il existe ici un lieu où l’on ne distingue aucune supériorité, aucun rôle basé sur l’expérience. Jean-François révèle qui il est devenu grâce à sa mère. Il y retirera l’essentiel de sa force. Le récit de Jean-François puise sa matière dans l’introspection. Ses réflexions incitent à soulever le voile de la mort afin d’en saisir la force de vivre. L’auteur nous encourage « à tout voir avec le corps, c’est-à-dire avec l’intuition, la mémoire, l’inconscient, le désir et l’action. »

Qui sait où se trouvent l’âme des êtres disparus? La voie lactée n’est-elle pas le chemin des étoiles, formé à même le lait maternel selon la légende? Jean-François Beauchemin en perçoit-il l’essence quand il écrit « Les étoiles me réconfortaient encore. J’avais beaucoup contemplé ce monde de feux, d’orbites et de fuyants météores. » Parfois, moi aussi je cherche l’absente, le regard porté vers une nuit étoilée. Cette année s’envole ma jeunesse recèle des traces d’éternité qui consolent de l’éphémère.

Lettre vagabonde – 25 décembre 2009

 Les rencontres sociales pullulent autour de Noël. Les cases du calendrier se remplissent à vue d’œil. À l’agenda les parties de bureau, d’associations, d’organismes se succèdent et s’entassent. Novembre et décembre voient défiler des Noël de tout genre, en tout lieu, en tout temps. Mais ce sont les rencontres intimes en famille ou entre amis qui se teintent du véritable esprit de Noël.

Elles se font rares les retrouvailles de plusieurs générations autour des préparatifs de Noël ou autour de la table lors du réveillon. Le retour à la maison familiale, celle où nous avons grandi s’avère souvent impossible à cause des déménagements, de l’éloignement ou de ruptures. L’importance d’un lieu où revenir, où retrouver les siens prend toute sa signification lors d’événements comme la fête de Noël. Dans son récit Yonder, Siri Hustvedt médite sur l’apport précieux d’une demeure stable quelque part. « Beaucoup de gens déménagent sans cesse, mais pas mes parents. Cette maison contient mon enfance auprès d’eux avec Liv, Astrid et Ingrid, et je crois que la seule idée de cet endroit nous a donné un sens du territoire, de l’ordre et de la continuité hors du commun. Et c’est cette indiscutable stabilité qui nous a permis à toutes de nous en aller. » Ces lieux de l’enfance possèdent quelque chose de répétitif et de sécurisant. La réalité et l’imagination se sont forgées dans ce chez-soi. Ils ont de la chance les enfants et les petits-enfants qui peuvent se rassembler dans la maison familiale pour célébrer la fête de Noël.

La nourriture occupe également une place essentielle dans les festivités de décembre. Le pâté à la viande est un incontournable dans bien des familles au Nouveau-Brunswick. On le distingue nettement de la tourtière du Québec. Les mets appartiennent à des régions et identifient ses occupants. Ils servent souvent de surnoms aux habitants. Les mangeux de morues, de ployes ou de poutines râpées dévoilent leur lieu d’origine et les situent sur la carte du pays. Un Acadien américain me confiait un jour qu’il restait beaucoup d’Acadien en lui, non par la langue qu’il avait perdue, non par la religion qu’il avait abandonnée, ni par le territoire qu’il avait quitté, mais bien par la nourriture. Il retrouvait les mets identiques à ceux préparés par sa grand-mère lorsqu’il revisitait son pays d’origine.

Je connais une famille qui se réunit toujours à la demeure familiale. Quatre générations combinées autour de la préparation des pâtés à la viande, ça unit son monde, réanime la mémoire, ravive les souvenirs et ça alimente les nouveaux. Un bol à pain ancien bosselé et détamé par endroits, conservé précieusement par l’arrière-grand-mère, sert toujours. La fille y pile les pommes de terre, la petite-fille y dépose la viande. L’arrière-petite-fille du haut de ses dix mois grappille sous la table à même les miettes tombées du bol, des bouts de mémoire. Le bol à pain rappelle les femmes disparues des générations précédentes. Leur travail est évoqué, leur recette conservée. Une précieuse pièce d’héritage que ce bol à pain aux multiples usages qui sert probablement depuis le tout début de X Xe siècle à confectionner des repas autour de rencontres et de souvenirs. Des souvenirs qu’on partage comme les pointes d’un pâté à la viande.

Si Noël s’accroche à une date, il s’accroche également à un lieu et à ses occupants, à une nourriture particulière et à certains objets comme un ancien bol à pain. À une époque où le passé est jeté comme un vieux manteau usé, où les points de repère s’effritent, où la nouveauté tient lieu de dogme, il n’est pas surprenant que tant de mémoires s’embrouillent ou s’éteignent à jamais. L’écrivaine Suzanne Jacob constatait qu’il ne restait plus rien de sa mère quand on avait jeté ses cendres comme tous ses objets.

Incroyable comme ce vieux bol à pain met à l’abri de l’oubli l’histoire d’une famille. Les ancêtres prêtent main forte à l’identité. Les descendants marquent leur territoire. N’est-ce pas de cette manière que s’accomplit la transmission des valeurs essentielles à la croissance physique et émotive des êtres? J’emprunte les propos de Marie-Hélène Montpetit : « … je crois que la transmission peut être un geste amoureux, affectueux, rare, un geste qui nous métamorphose parce qu’on est tout à coup pénétré par la beauté, l’affection, le talent de gens qu’on admire, qu’on aime, qui nous aident à combler nos lacunes et ainsi, nous sauvent de notre propre nuit et de notre ignorance… » Grâce à ce bon gros bol à pain, des générations sont à l’abri de l’oubli. De son côté pratique et utilitaire se dégage un étrange bonheur de vivre, un goût de pain de ménage beurré de mélasse et d’enfance.