Lettre vagabonde – 9 janvier 2008

 

Chères Isabelle, Jill et Marie-Josée,

S’il existe une époque de l’année où l’on rencontre une foule de personnes, c’est durant les fêtes. Les rassemblements en famille se multiplient et les échanges de paroles coulent à flot telle une rivière en crue. Lorsqu’on se quitte à nouveau on ramène dans ses bagages les histoires des uns et des autres. Les mots qui nous identifient nous ont rapprochés. Mes lectures des dernières semaines avaient aussi des histoires à raconter. Les rencontres et les lectures m’ont fait prendre conscience de l’importance cruciale de transmettre des histoires pour empêcher le silence de s’installer dans l’oubli.

Le roman de Diane Setterfield Le treizième conte est le récit d’une jeune libraire qui accepte d’écrire l’histoire d’une auteure âgée à la demande de celle-ci. Le récit n’avance pas assez vite tant la curiosité de connaître la vérité sur Vita Winter augmente à chaque nouvelle révélation. L’amour des mots relie la libraire et l’écrivaine. Jean-François Beauchemin laisse Jésus raconter sa propre histoire dans Ceci est mon corps. Une histoire bien ancrée dans une époque et en ces lieux dont nous parle la bible et les récits historiques. L’histoire est plausible et le style d’une indéniable qualité. Enfin, que je me disais en lisant, quelqu’un raconte la vraie histoire de Jésus.

C’est prenant et profond à ce point. Le troisième livre lu surpasse les deux autres par sa recherche de la vérité et le sens de l’histoire vécue par chaque être humain sur la terre. Avec Les disparus, Daniel Mendelsohn a confirmé ce dont je suis convaincue : nous avons tous besoin d’histoires pour accrocher d’autres vies à la nôtre. Les seuls véritables disparus sont ceux qui se taisent à jamais dans nos souvenirs.

Daniel Mendelsohn remonte dans le temps à partir des histoires que lui racontait son grand-père. Il entreprendra des recherches durant cinq ans dans une douzaine de pays afin de retrouver l’histoire de son grand-oncle Shmiel, de son épouse et ses quatre filles. Tous ont disparu durant l’extermination des Juifs par les Nazis en Pologne vers 1942. Impossible de parcourir ce récit sans reconnaître la nécessité d’associer chaque être humain à une histoire. Ce sont les histoires qui marquent notre trace sur la terre. Ce sont elles qui expliquent pourquoi nous sommes devenus qui nous sommes.

Toutes ces anecdotes que l’on raconte en famille, les petits détails, les incidents forgent la vie de chacun. Le métier de l’un, le lieu où habite l’autre, les manies d’un troisième composent le récit de famille. Nous avons grand besoin de ces histoires qui nous rassemblent, qui donnent à chacun sa raison d’être. Dans une société impersonnelle à forte tendance à uniformiser et à catégoriser les gens, l’histoire familiale assure notre identité.

Mes grands-parents seraient disparus dans l’oubli sans les détails de vie que me racontèrent mes frères et mes sœurs. Je ne saurais rien d’un arrière-petit-neveu si ma nièce ne me racontait pas ses prouesses. Vous m’envoyez régulièrement des photos des plus jeunes de la famille. Vos photos témoignent de l’histoire d’une nouvelle génération et rajoutent aux anecdotes. Imaginez si vous teniez en plus un journal de leurs aventures.

Ce ne sont pas les grands événements historiques qui racontent le passage d’un individu sur la planète. Daniel Mendelsohn écrit : « C’est toujours les petites choses. C’est ce qui fait la vie. La chose la plus intéressante, ce sont toujours les détails. » Mendelsohn nous supplie de porter un regard sur ceux qui nous ont précédés afin de les sauver de l’oubli en ajoutant : « si… quelqu’un prend la décision de regarder en arrière, de jeter un dernier coup d’œil, de chercher un moment parmi les débris du passé pour voir non seulement ce qui a été perdu, mais aussi ce qui peut encore être trouvé. » On peut retrouver nos traces en ceux qui nous ont précédés et souhaiter peut-être en laisser quelques-unes pour ceux qui nous suivront.

Vous n’insisterez jamais trop pour que vos parents et grands-parents vous racontent des histoires de famille.  En les répétant à vos enfants, vous leur donnerez en héritage un passé qui donne sa raison d’être au présent. Ils connaîtront la plus belle histoire qui soit, celle de leurs origines. Lorsque les histoires ne circulent plus, l’indifférence s’installe. Là où il y a indifférence, l’amour ne passe pas.

Je laisse à Daniel Mendelsohn le soin de vous encourager à vous imprégner des histoires de famille. « … je croyais et je crois encore après tout ce que nous avons vu et fait, que si vous vous projetez dans la masse des choses, si vous cherchez, vous ferez par l’acte même de chercher, se produire quelque chose qui, sinon, n’aurait pas eu lieu, vous trouverez quelque chose même quelque chose de petit, quelque chose de plus que si vous n’aviez rien cherché pour commencer, que si vous n’aviez pas posé la moindre question à votre grand-père. »

Votre grand-tante

qui vous aime

Alvina

Lettre vagabonde – 16 janvier 2008

 

Cher Paul,

Une journée sans ranger dans son bureau et le désordre s’installe. Une semaine sans rangement et c’est le fouillis. Après un mois, la situation tourne à la catastrophe. Lorsque l’espace semble se rétrécir autour de moi, c’est signe d’urgence. Quand je ne trouve plus rien j’appelle au secours sans attirer ni sympathie ni aide évidemment.

À l’intérieur de mon bureau, il s’entasse tant de matériel imprimé que je suis devenue habile dans la construction de piles. Le courrier, les feuilles disparates, les journaux et les revues, les documents et les livres luttent pour l’espace. De mon secrétaire au tiroir, du tiroir à l’armoire, les papiers déménagent et s’entassent jusqu’à débordement. Quand la situation devient insoutenable, je procède au grand rangement.

Ranger les livres, cela va de soi et encore. Grâce au système Dewey, je suis arrivée à un ordre acceptable et pratique tant qu’il reste de la place sur les étagères. Pour le courrier d’affaires le classeur s’avère idéal. Le reste du rangement me met dans un de ces états. Marguerite Yourcenar détestait le rangement et je la comprends. Elle considérait cette tâche astreignante. Dans une entrevue elle constatait : « je range – c’est effroyable les rangements qu’il y a à faire pour un écrivain, et pour tout le monde. » Le problème c’est quoi jeter, quoi conserver. Il s’ensuit des moments d’indécision et de perplexité. Et ça ne finit plus. J’accumule des articles de journaux, je conserve mes revues et la correspondance est trop sacrée pour subir un quelconque rejet. Mais comment classer tout cela afin de repérer facilement en cas de besoin? Le classement idéal n’existe pas encore. Ça me console de savoir que d’autres éprouvent les mêmes difficultés. Josée Blanchette intitulait sa chronique au Devoir du 11 janvier Le grand débarras annuel, remue-ménage raté. » Elle expose ainsi la situation : » Les piles copulent, instables. Des hordes de livres ont pris le dessus et ma vie d’assaut. Comme chaque début d’année, je tente de mettre de l’ordre dans tout ce fatras de papier épars, d’articles indispensables […] Je déplace, je replace, je bazarde, je conserve pour plus tard sans grande conviction mais avec la compulsion d’un archiviste. »

Après des jours de travail acharné, un sac de poubelle prêt pour les rebus et de nouveaux sujets au classeur, il existe un semblant d’ordre dans la pièce. Il reste quelques piles; les inclassables. Des livres attendent toujours une place sur les rayons très remplis. Il me semble qu’après un rangement exhaustif, je trouve non seulement un espace physique aéré mais également un espace mental adéquat au travail intellectuel. J’aborde dans le sens d’Alberto Manguel qui dit que son cabinet de travail doit être « un espace adapté à l’introspection et à la réflexion, à la foi dans le pouvoir des objets et à la confiance en l’autorité d’un dictionnaire. »

Que de choses on accumule au cours de sa vie. Nous sommes tous en quelque domaine des collectionneurs. S’il y a débordement dans mon bureau et ma bibliothèque, c’est que je collectionne entre autres, des idées. On ne s’attendrait pas à ce que des idées occupent tant d’espace. C’est qu’elles ne voyagent jamais seules. Elles arrivent calées au creux d’un volumineux volume ou sur une page de journal, dans la lettre d’une amie ou entre les feuilles d’une revue. Les idées me prennent pas seulement de l’espace, elles exigent aussi du temps. Dès que l’on sort une réflexion de sa cachette, la voilà qui se met en devoir de se raconter. Quelques secondes de lecture s’étendent sur des heures. À force d’écouter les idées, le grand ménage dure longtemps. Au fond, le rangement sert peut-être à classer des souvenirs, à discerner ses priorités et à déblayer la voie de la créativité.

Mon bureau est loin d’avoir l’austérité d’une cellule de moine. Le tien non plus je crois. Honoré de Balzac approuverait notre manie de collectionner. Il fait dire au Cousin Pons « prenez à tâche de collectionner quoi que ce soit […] et vous trouverez le lingot du bonheur en petite monnaie. Une manie, c’est le plaisir passé à l’état d’idée! » Ça vaut bien quelques jours de grand ménage. Et puis ça met de l’ordre au fin fond de l’intérieur.

Amicalement,

Alvina

Lettre vagabonde – 23 janvier 2008

Salut Urgel,

Jean-François Beauchemin revient en force et en originalité avec son dernier roman. S’il est des auteurs facilement reconnaissables par les thèmes similaires d’une œuvre à l’autre, tel n’est pas le cas chez Jean-François Beauchemin. Ceci est mon corps fait un grand bond hors du temps présent pour ramener jusqu’à nous un courant frais d’histoire ancienne.

Tu te souviens comment Le Jour des corneilles nous avait tous happés par le récit d’un enfant au langage archaïque, à la vision d’un monde hors du temps. Un enfant expliquait au juge les détours qu’avait pris sa vie pour trouver l’amour. Il concluait en ces termes : « De la première jusqu’à la finale heure de l’existence, ne sommes-nous pas, tous unanimement, chercheurs de chérissement, et comme sourciers de cœurs battants? Ne désirons-nous pas ouïr le timbre exquis d’un gratte cordes ci-dedans nos aimés? »

Jean-François publiait en 2006 un livre qui confirma sa notoriété : La fabrication de l’aube. Un récit troublant sur la fragilité de la vie. L’auteur s’interroge ainsi : « … d’où viennent les idées? Je crois qu’elles naissent du terreau où le mot même d’humanité trouve son sens : toute création de l’esprit, y compris le rêve, n’est-il pas le résultat d’une souffrance? » On ne sort pas de ce livre-là. Toutes nos interrogations nous rattrapent. Des éléments de réponses se déposent tout doucement sur nos incertitudes.

Ceci est mon corps est une grande enjambée surhumaine. Un vieillard déroule sa vie en séquences de souvenirs où s’entrechoquent connaissances et sentiments. Un vieillard attachant raconte à sa compagne mourante ce petit siècle d’existence où « l’amour, l’amitié, la réflexion, le scepticisme et les plantes lui sauvèrent la vie. » Ceci est mon corps est l’œuvre d’un sage un peu fou, d’un philosophe qui cerne dans le parcours de son destin la beauté du monde et la force de ses incertitudes. Une histoire ancienne pourtant actuelle. J’ai trouvé dans ce roman les grands noms de l’histoire; empereurs, astronomes, poètes et écrivains ont découvert et traduit un pan de l’humanité qui nous ressemble. Jean-François Beauchemin laisse à son narrateur l’entière liberté de raconter son histoire en un monologue percutant. Le narrateur n’est nul autre que Jésus de Nazareth.

C’est un livre à relire. J’ai annoté, surligné et retenu des phrases signifiantes d’où naissent les citations. « En voici quelques-unes. J’avais cru en Dieu, créateur du monde. J’ai préféré à la fin croire en ce monde créateur de Dieu. » – « Qui sait si la beauté […] n’est pas la raison d’être du monde? » – Nous progressons donc avec le monde, mais de façon moins certaine que lui, parce que nous ne portons pas en nous l’assurance tranquille que donne l’éternité »

Dans Ceci est mon corps le personnage de Jésus de Nazareth s’exprime avec la force et l’attachante sincérité d’Hadrien de Mémoires d’Hadrien de Marguerite Yourcenar. J’ai pris le même plaisir à lire ces deux œuvres. Je suis convaincue que Marguerite Yourcenar aurait reconnu en Jean-François Beauchemin un frère et un complice littéraire. Je reconnais une qualité exceptionnelle d’écriture en ces deux écrivains. Le plaisir est pris pour durer puisque Jean-François Beauchemin peut encore nous livrer des œuvres qui nous apprennent à vivre. Je tente de m’accommoder de l’incertitude que l’auteur sème en moi dans sa postface. Aurait-il l’intention de cesser d’écrire? J’emploie les mots de Josyane Savigneau pour le supplier de continuer. « Aimer un écrivain, c’est vouloir qu’il ne cesse jamais d’écrire. » Et j’aime Jean-François Beauchemin.

Amitiés,

Alvina

Lettre vagabonde – 30 janvier 2008

Cher Urgel,

Nous sommes des dinosaures chantait le brontosaure au rhamphorhynque. Et avec raison. Deux espèces dignes de ce nom ont droit de s’affirmer. À chacun son identité après tout. Les dinosaures ont fasciné de tous les temps les enfants, les paléontologues et les autres. Ces terribles terriens ont vécu avant nous. Ça rassurait de les retrouver à l’état de fossiles. Une race éteinte quoi. Moi aussi je le croyais. Mais non. La bête est de retour. Sous de multiples formes, le gros animal revient, circule et s’impose.

À chaque nouvelle invention, la précédente prend du recul. Ne t’avise pas de faire réparer un lecteur de disques compacts vieux de six ans. On tentera de te convaincre que la réparation coûtera plus cher que l’achat d’un neuf. Les pièces abîmées risquent d’être introuvables sur le marché. Les appareils ménagers, les outils, les vêtements et les moyens de transport ont une vie de plus en plus brève. Les nouveaux modèles pullulent. Ils sont souvent munis d’accessoires fragiles et inutiles. Les progrès  révolutionnaires dans le domaine de l’électronique ont donné naissance à des produits éphémères affublés de l’étiquette de dinosaures après quelques années d’utilisation. Nous sommes devenus une société du jetable en consommant des biens comme les chiens affamés, la nourriture.

Le progrès nous complique souvent la vie au lieu de nous la simplifier. Comme dirait une amie « on n’arrête pas le progrès mais parfois on devrait. » Les nouveaux moyens de communication nous portent à utiliser des appareils où l’absence de voix humaine, de trace personnelle ou de visage, développent une société dépersonnalisée. Aucune parole de compassion ne sort d’une boîte vocale. L’ordinateur possède plus de  commandements que la Bible et le Coran réunis. Les guichets automatiques et le service au volant empêchent les humains d’échanger. Il ne reste qu’à consommer encore et encore plus vite.

La consommation à outrance offre un terreau idéal pour la prolifération de dinosaures. D’un côté le tendance vise à se débarrasser des moyens de communication jugés trop lents ou d’une époque soi-disant révolue. De l’autre, les nouvelles inventions ont une durée de vie si précaire que nous sommes entourés d’appareils au vieillissement prématuré. Écrire à la main, correspondre par voie postale, posséder un téléphone sans répondeur ou un appareil-photo non numérique peut susciter la pitié, la risée et même le mépris. Une cuisine sans lave-vaisselle, un salon sans DVD et un cabinet de travail sans ordinateur consacrent son propriétaire à l’ordre des dinosaures. Mais qu’en est-il de tous les nouveaux moyens de communication? Il paraît que des centaines de millions d’ordinateurs sont jetés annuellement. Les téléphones cellulaires suivent le même chemin. Ils sont sans cesse remplacés par des modèles plus perfectionnés.

Où vont tous ces appareils hors d’usage ou désuets? Savais-tu Urgel que la plupart des appareils électroniques de communication contiennent des matières dangereuses et radioactives? C’est peut-être la raison pour laquelle des paquebots chargés de ces rebuts quittent nos pays et accostent sur les côtes de l’Asie. Des ouvriers se tuent à la tâche de les démanteler et en retirer le matériel réutilisable. Le reste est jeté dans des décharges à ciel ouvert quand ce n’est pas dans les cours d’eau. Les dépotoirs sont situés loin de chez nous. Le danger menace les populations qui ne possèdent que les déchets de nos moyens de communication électroniques.

La durée des êtres et des choses est en perpétuelle mutation. Auparavant un individu ne vivait pas assez longtemps pour assister à l’achèvement de la construction d’un grand édifice. L’homme vit plus longtemps, les choses, moins. Le même individu aujourd’hui observe la construction puis la démolition et une nouvelle construction sur un même site. Les récents moyens de communication ne sont pas accessibles à tous. Alberto Manguel constate la faiblesse d’Internet. « Le Web n’est pas universel. Seules les sociétés riches peuvent en bénéficier. Pour des millions d’être humains sur la planète, il reste aussi inaccessible que l’étoile la plus reculé de l’univers. »

Une dernière victime, traitée de dinosaure, est la boîte aux lettres en milieu rural. Il paraît que c’est dangereux et passablement vieillot. Le monde extérieur nous arrive aussi par la boîte aux lettres. As-tu déjà attendu l’arrivée du courrier livré au chemin devant ta maison? Je suis émerveillée de voir une main s’avancer dans la boîte aux lettres, un visage se pencher, l’œil aux aguets. L’auteur Rick Bass parle de son contact avec sa boîte aux lettres en ces termes « un appétit quotidien, une petite envie de courrier, comme une pincée de cannelle sans laquelle la journée serait plus sombre et plus froide. » La boîte aux lettres fait partie du paysage culturel. On a coupé les arbres le long des routes, on élimine les boîtes aux lettres. En général, c’est de la beauté du monde que l’on retire ainsi du paysage. Une certaine laideur teintée d’uniformité la remplace et donne à l’entourage un visage monotone.

Il faut bien reconnaître que ce qui porte de l’âge n’est pas nécessairement archaïque. Les objets qui portent la marque du temps servent parfois à nous raccrocher au nôtre. En ce qui concerne le progrès, Henri Frédéric le définit ainsi : « Mille choses avancent. Neuf cent quatre-vingt-dix-neuf reculent. C’est là le progrès. »

Amitiés,

Alvina

Lettre vagabonde – 6 février 2008

 

Salut Urgel,

Un hiver pas comme les autres, un hiver à fouiner dans les coffres de la mémoire, à déballer les souvenirs jusqu’aux ancêtres. Les histoires qui surgissent, remontent aux bougies de suif et aux lampes à l’huile pour s’éclairer. Le poêle à bois refait surface comme moyen de chauffage et de cuisson. Laisser se raconter l’époque plus rapprochée où les bancs de neige risquaient de rejoindre les fils électriques. Remonter un petit quart de siècle où les pentes de ski garantissaient du plaisir dès la mi-décembre jusqu’à la fin mars. Il ne faut qu’une panne d’électricité en saison hivernale pour nous propulser à une époque où l’électricité ne courait pas les maisons. Notre dépendance extrême à l’énergie électrique laisse peu de moyens de survie lorsqu’elle nous fait défaut. La routine change, les habitudes se transforment et à chacun ses moyens d’adaptation lorsqu’une panne plonge dans la grande noirceur et la froidure les bouffeurs énergivores que nous sommes.

La panne d’électricité a ramené dans ma demeure une présence qui l’avait depuis longtemps quittée. J’avais perdu sa trace. La maison s’est soudain vidée de ses bruits. Le réfrigérateur, qui toussote, crache, rote et pétarade, s’est tu. L’ordinateur s’est étouffé dans son bruitage de parasites. Les calorifères ont cessé de ronronner et de crépiter. Tous les appareils bourdonnants et scintillants se sont renfermés dans leur cocon. Un dôme de silence est descendu, déployant une tranquillité quasi palpable. Je regardais autour de moi saisie par le silence. « Pas de beauté possible sans silence » écrit Zéno Bianu. La beauté du monde avait pénétré dans la maison à mon insu et avait ramené le naturel aux choses. J’étais entourée d’une zone de silence, embelli de calme comme si le moindre bruit s’était assoupi. Je bougeais à peine, soulagée d’un poids agaçant avec l’impression de bénéficier d’un moment de grâce.

Le bruit est une forme de pollution qui m’a toujours dérangée. Je supporte mal les hauts-parleurs crachant des messages publicitaires et des émissions criardes de tous genres dans les endroits publics. Depuis longtemps convaincue que le bruit est source d’agressivité dans les espaces clos tels les cabinets de travail ou les salles de classe, j’ai cherché à l’éviter. Les lumières fluorescentes bourdonnent comme des milliers d’essaims d’abeilles, des calorifères et ventilateurs enterrent les voix et agressent la moindre réflexion. Éteindre les lumières, fermer le système de ventilation vaut la signature d’un traité de paix. Nous vivons au quotidien dans un incessant grincement de machines électriques. Les bruits sont agressifs. Nous sommes envahis par les appareils sonores. L’effet est nocif pour la santé. Du silence dans la maison, que ça se prend bien!

Lorsque la nuit est tombée sur mon village privé d’électricité, je me suis habillée chaudement et suis sortie. Le ciel au-dessus de mon toit ne m’avait jamais paru aussi lumineux. Un ciel criblé d’étoiles, une nuit noire à soulever la terre à sa rencontre. La nuit était semblable à celle décrite par Corneille « cette obscure clarté qui tombe des étoiles. » L’obscurité totale est également une denrée rare. Les étoiles se multipliaient en autant de clins d’œil argentés. Rien d’autre n’était à voir.

Tout en reconnaissant les dangers et les contraintes d’une panne d’électricité, je me suis bien accommodée des seize heures en son absence. J’ai passé des moments intimes en compagnie du silence et de l’obscurité comme si la planète appartenait à nouveau aux humains. Bien sûr, j’ai allumé les bougies. Le poêle à bois, fidèle à sa tâche, a réchauffé la maison et cuit les aliments. Mon gentil libraire avait offert de m’héberger au cas où, quand j’ai passé une commande de livres. Vaut mieux prévenir, une panne ça peut durer longtemps.

Du grand coffre de la mémoire, les esprits des ancêtres sont revenus réchauffer leurs souvenirs à une nuit d’hiver dégagée de ses artifices. J’ai lu dans le grand livre écrit avec les caractères du temps ce vers de Rimbaud : « J’écrivais des silences, des nuits, je notais l’inexprimable. Je fixais des vertiges. » Et j’ai retrouvé le goût du silence.

Amitiés,

Alvina

Lettre vagabonde – 13 février 2008

 

Chère Jill,

 Un bon matin, sur l’écran de mon ordinateur sont apparues deux magnifiques photos de bébé. C’était Chase, un bébé de quatre mois, en train de lire. Bien installé dans son fauteuil mou, réfugié dans sa bulle, il lisait. Je me suis dit qu’il avait de la chance d’avoir déjà un livre entre les mains. On voit qu’il a l’habitude à sa façon de tourner la page ou de se laisser captiver par l’image les deux pouces collés, les mains jointes, Il n’y a pas de doute Chase est un lecteur. La question est de savoir s’il le restera même après avoir appris à lire.

Un bébé en train de lire me donne espoir que le temps de vivre leur est enfin accordé. Lorsque je rends visite à des parents de jeunes enfants, je retrouve souvent ces derniers rivés à l’écran de télévision. L’image et la parole se déroulent à toute vitesse. Ces enfants-là ne m’adressent ni regard ni sourire. Malheur à quiconque les dérange. L’écran, toujours l’écran comme un biberon à gaver le cerveau et assurer la tranquillité. Maintenant, les bébés et les petits enfants ont leur écran même en voiture. Ils sont plus tranquilles en voyage qu’on me dit. Mais ils ne voyagent pas eux.

L’enfance se déroule en transit de l’écran de télévision, à l’écran de l’ordinateur et à celui des jeux vidéo. Le dos rond, le souffle retenu, la mâchoire tendue dans une course folle et compétitive, es petites mains pitonnent et s’acharnent à battre l’adversaire. Selon des chercheurs, les enfants exposés à la télévision et aux jeux vidéo deviennent plus agités, voire agressifs et sont incapables de se concentrer. La lecture, la boîte à jouets et les jeux de société exercent un effet contraire. Le poète Paul Chanel Malenfant a raison d’affirmer : « le coffre à jouets et la boîte de mots; un seul espace pour que l’enfant procède à l’invention euphorique du monde. »

La littérature jeunesse offre une gamme d’albums de qualité. Je suis convaincue qu’un bon livre pour bébé est un livre que les grandes personnes aiment aussi. Je ne peux m’empêcher de feuilleter les albums en librairie ni de lire les nouveaux romans jeunesse. Mes derniers achats : Le petit écrivain de Gilles Tibo, La Fabuleuse entraîneuse de Dominique Demers. Mon album L’ourson qui voulait une Juliette de Jasmine Dubé est marqué par l’usure de nombreuses lectures en salle de classe et en bibliothèque. Je m’accorde avec Dominique Demers qui dit que les livres jeunesse s’adressent à tous les enfants, y compris celui qui sommeille en nous.

L’écrivain Northrop Frye assure que peu importe le nombre d’expériences que l’on acquiert dans la vie, aucune n’atteindra la dimension de celle que nous offre l’imagination. Toujours selon Northrop Frye, la porte grande ouverte à l’imagination, c’est la littérature. J’aurais le goût de clamer : « Vas-y Chase, réclame chaque jour tes trois L : lit, lait et lecture. »

Chase se remplit les yeux d’images, son imagination se frotte à un terreau fertile. À son rythme, il est en train de créer son univers et s’ouvrir à tous les possibles. Tandis que Chase lit son album, je suis plongée dans Le livre de Yaak. Comme Chase, je suis immergée dans le terreau inépuisable de l’imagination. Rick Bass défend la vallée du Yaak dans le Montana contre l’avidité des grosses compagnies forestières. La nature sauvage est partout menacée. J’espère que la plume de Rick Bass contribuera à préserver les espaces sauvages. Entre temps, Chase et moi évoquons par la magie des mots et des images la beauté du monde.

Jill, tu offres à ton petit garçon un coffre aux trésors intarissables : les livres. Je rêve déjà que mon arrière-petit-neveu Chase devienne mon grand complice en lecture.

Alvina

Lettre vagabonde – 20 février 2008

 

Salut Urgel,

Même s’il y a de moins en moins d’employeurs dans la région, il manque toujours de main d’œuvre quelque part. En ville, plusieurs vitrines portent l’affiche « employé demandé ». Les commerces manquent d’employés et les particuliers cherchent l’ouvrier idéal. Le travail manuel a perdu la cote. Sous l’abondance de neige, les travaux à l’extérieur ne manquent pas. Des cours à déblayer, des marches et entrées à pelleter, des toits à déneiger et la liste continue. Plusieurs m’envient de profiter des bons services d’un ouvrier habile dans les travaux à l’extérieur. Daniel est un travailleur indispensable dans mon village.

Auparavant, il était facile d’embaucher un jeune pour accomplir des tâches manuelles selon les saisons. On n’avait qu’à s’informer auprès des voisins pour recevoir une liste de noms. Daniel avait environ quatorze ans lorsqu’il est venu m’offrir de tondre le gazon à ma place. Il faut dire que j’en ai grand, ce qui exige un bon deux heures de travail. Puis il est venu ramasser les feuilles à l’automne et souffler la neige en hiver. Daniel s’est trouvé des tâches à accomplir en toutes saisons.

Les gens qui s’adonnent aux travaux manuels à l’extérieur comme employés sont très rares. Les compagnies ont pris la relève. Il faut signer des contrats, surveiller les travaux et attendre souvent après la main d’œuvre. J’ai la chance d’avoir l’aide de Daniel, un homme vaillant, honnête et habile. Les machines n’ont pas de secrets pour lui. Il connaît la tondeuse à gazon et le chasse-neige comme un médecin l’anatomie. Il s’improvise mécanicien au moindre bris. Il entretient et répare presque tout. Il surgit à toute heure selon les besoins et son emploi du temps. Il ne laisse personne en panne.

Daniel est devenu ce genre de travailleur rare et indispensable dans une communauté. Les gens s’arrachent la force de ses bras. Il est sollicité de tous bords et de tous côtés. Aucun travail ne paraît le contrarier. Chez les uns et les autres, il sarcle au printemps, tond la pelouse à l’été, ratisse les feuilles et rentre le bois en automne. L’hiver il s’attelle au chasse-neige et à la pelle, déblaye la cour, déneige le toit. L’hiver 2008 ne laisse aucun répit à ce travailleur infatigable. Il ne compte pas ses heures. L’homme n’a pas fait de longues études; on peut dire que c’est un autodidacte.

Daniel n’est plus l’adolescent des premières années. Il travaille chez moi depuis vingt-cinq ans. Le nombre de ses clients a augmenté. Sa réputation est établie depuis longtemps. Lorsqu’il cessera d’accomplir les lourdes tâches manuelles, je doute fort que l’on trouve de la relève en ce domaine. Daniel n’a jamais quitté son village. Il connaît tout le monde et tout le monde l’aime. Il donne les nouvelles du jour, celles qui courent dans les petits villages : accident, mortalité ou événement. La médisance, il ne connaît pas. Je ne l’ai jamais entendu se plaindre. Sa bonne humeur est un trait de sa personnalité. Petite-Rivière-du-Loup n’aurait pas le même visage sans Daniel. Non seulement, il en est un trait marquant mais il sert souvent de trait d’union entre les gens par ses contacts et ses histoires.

Je crois qu’il existe des personnes comme Daniel, dispersées parmi nous, discrètes et effacées mais indispensables. Souvent c’est le vide causé par leur disparition qui révélera leur importance. Ils ne font pas les grands titres mais embellissent des chapitres de notre histoire. L’hiver n’est pas fini et Daniel est venu à vingt-deux reprises ouvrir la cour et plusieurs fois il a déneigé le toit. À chaque fois, il rentre faire son brin de causette. Il veille non seulement à l’entretien des propriétés mais il contribue également à l’entretien de bonnes relations entre les gens.

Je suis à lire L’Art des listes de Dominique Loreau, un livre suggéré par Josée Blanchette dans ses chroniques. Avec ma tendance à dresser des listes variées, j’en ai pour mon argent. Dans la liste des personnes qui rendent la vie plus facile, j’ai noté bien sûr le nom de Daniel. Un hommage discret, soit, mais sincère. Je parie que ça te donne des idées pour rajouter à ta propre liste de personnes importantes.

Amitiés,

Alvina

Lettre vagabonde – 27 février 2008

 

 

Bonjour Urgel,

À la gare de Campbellton, un grand échalas descendit du train, la tête occupée à trouer le plafond d’une fin de nuit. Robert Lalonde avançait sur le quai tel un randonneur au meilleur de sa forme. À lui seul, à cinq heures quarante, il apparaissait comme un ciel ouvert prêt à faire jaillir un orage de mots sur la ville. L’écrivain est invité à des rencontres littéraires dans la région.

La traversée du pont Interprovincial lui redonne l’heure perdue au Nouveau-Brunswick. Après le petit-déjeuner au Québec, voilà qu’il retraverse le pont, perd à nouveau son heure. Une première rencontre réunit une quinzaine de personnes à la bibliothèque publique d’Atholville. Le sourire chaleureux de Nicole, la bibliothécaire, impressionne notre hôte. À peine s’adresse-t-il à l’assistance que voilà Robert exalté d’être et d’être là ralliant son talent de comédien à son talent d’écrivain conteur. Sa passion pour la littérature est à la démesure de ses gestes et de ses paroles issues de sources multiples. À lui seul, Robert Lalonde est à la fois un ruisseau, un fleuve et un torrent littéraire. Il cède souvent la place aux écrivains qu’il connaît et admire. Annie Dillard s’entretient avec Gabrielle Roy. Jean Giono et Robert Lalonde ne font plus qu’un. La rencontre se termine sans que personne ne manifeste le goût de partir. Robert est un prestidigitateur de la pensée, un homme explosif sous la dynamite des mots.

Au Cégep Baie-des-Chaleurs à Carleton, une trentaine d’étudiants respirent au rythme de l’écrivain. Il pétrira le terreau de leur créativité en théâtre comme en écriture. De la scène à l’encrier, il dresse les fondations de la création authentique où chacun est libre de construire sa vision des choses. Lui-même créateur de tous les rôles, il assume son statut d’insatiable lecteur et d’auteur prolifique. Il philosophe aussi. « Ce qui compte vraiment, c’est l’éveil de chacun d’entre nous, cette découverte d’un lieu privilégié, de cet astre en orbite qu’on attrape au passage pour se hisser dessus. »

Une rencontre au Cercle littéraire La Tourelle à Pointe-à-la-Croix réunit une trentaine de personnes dont plusieurs écrivains. On se sent lié à lui comme frère de sang, complice de son œuvre et co-auteur de ses écrits. Robert Lalonde a su se nourrir de tout tant il doit rassasier ces âmes passionnées qui l’habitent. Ses récits nous convient en une vaste forêt d’auteurs peuplés d’œuvres où s’écoule la sève de vie. Flannery O’Connor, Rick Bass, Ray Bradbury, Danièle Sallenave nous rejoignent entre ses lignes à lui. Ils appuient ainsi l’écrivain qui parle en leur nom. « Écrire c’était montrer l’inapprivoisable, l’irréconciliable, publier à tout vent l’irréductible en moi, articuler l’indicible. » Lors de la réception qui suivit la rencontre, Robert conversait avec l’un et l’autre aussi à l’aise qu’en famille. Ne sommes-nous pas en fin de compte, une grande famille de lecteurs liés par des phrases de liberté et d’espérance?

L’écrivain Robert Lalonde est généreux de sa personne. Il a offert de consacrer la journée du dimanche à la création littéraire pour les personnes intéressées à retravailler leurs textes. Des conseils remplis d’expériences et d’exemples, des commentaires encourageants, une écoute attentive, tout chez Robert est distribué en abondance. L’héritage que l’auteur nous lègue si généreusement demeure son œuvre littéraire. Un conseil à se rappeler : « Il faut foncer, ne pas soulever le crayon de la feuille, pondre, faire naître. On corrigera demain et ce sera comme de raison, une torture. Vas-y tout de suite, la vie est courte, le malheur certain et la mort inévitable. »

Des romans aux recueils de nouvelles, des récits aux chroniques, l’œuvre de Robert Lalonde rejoint son lecteur qui en redemande. De lecture en relecture, je sors le regard plus aiguisé, l’ouïe plus claire et les vannes du cœur grandes ouvertes. Un homme solide comme les Appalaches, agité comme les grandes marées, le talent au bout de la plume, il ne cesse de redonner à la littérature un visage qui nous ressemble et nous rassemble. Robert Lalonde aime les gens. Les gens l’aiment. Nous lui devons l’accès à une littérature sans frontière. Il nous a présenté tant d’auteurs qu’il est à lui seul un réseau littéraire.

L’écriture de l’auteur d’Espèces en voie de disparition nous rend accro à son genre. Et on se prend à faire comme lui. « Je lisais, je lisais, je lisais […] à m’en arracher les yeux. Je ne cherchais pas à comprendre, je voulais sortir, je voulais être secoué, réveillé. »

Dans une chronique du Devoir, l’écrivain proclamait : « Et c’est l’écriture qui gagne, qui ressort les tensions, les distances, les tristesses et les erreurs, comme on résout une fracture. » Il se joue du temps Robert Lalonde et a su concilier l’heure « slow » du Québec et l’heure « vite » du Nouveau-Brunswick. Au fond dirait l’écrivain, nous    existons dans la durée et « Il nous faut nous engager jusqu’au bout dans la suite du monde. Et le vacarmeur nous précède pour débusquer les mots que l’heureux lecteur n’aura qu’à s’approprier.

Amitiés,

Alvina

Lettre vagabonde – 12 mars 2008

 

Cher Urgel,

Il y a des ouvrages en abondance sur l’amitié, des essais, des récits et des études spécialisées. On croit que tout a été dit et puis Nancy Huston surgit avec Passions d’Annie Leclerc. Je réalise que si tout avait été dit déjà, tout n’avait pas été vécu et ressenti. Une histoire à deux voix, où l’amitié se sent, se vit et se partage.

Nancy Huston a rencontré Annie Leclerc, l’a connue, l’a aimée. Elle a décidé de raconter l’histoire de leur amitié. Comme chacune d’entre nous, Annie Leclerc est plusieurs. Nancy Huston aime la philosophe des petites choses, l’écrivaine et la complice de ses joies et ses peines. Nancy Huston affirme qu’Annie Leclerc n’a pas seulement transformé sa façon de voir le monde mais sa façon d’être dans le monde « … nous sommes notre façon de voir le monde. Annie ne m’a pas seulement marquée ou influencée, elle m’a faite ce que je suis » nous confie Nancy Huston.

Nancy Huston raconte certes l’histoire de son amie, mais le récit déborde des cadres de la narration. Les deux amies prennent tour à tour la parole. On parcourt le chemin de l’écriture de l’une et de l’autre. Des extraits d’échanges épistolaires côtoient des textes philosophiques. J’ai suivi leurs relations comme si ce livre qui me les révèle toutes les deux avait été écrit à quatre mains. Pourtant l’une n’est plus. Annie Leclerc est décédée en 2006.

La force de Passions d’Annie Leclerc réside justement dans le fait que la mort n’a rien enlevé à ce que fut la vie d’Annie Leclerc. Elle continue de vivre en Nancy Huston. « Quand notre corps devient objet inanimé, ce qui reste de nous n’est ni rien ni un tas de cendres. C’est tout ce que nous avons communiqué lors de notre existence, les images, la musique inimitable de notre voix, le souvenir de nos paroles, nos façons de faire, nos goûts et dégoûts. »

En lisant le récit de Nancy Huston, on sent la présence d’Annie Leclerc, son influence, son bagage littéraire et philosophique. J’ai connu Annie Leclerc par son célèbre Parole de femme publié pour la première fois en 1974. Elle, la philosophe des petites choses, j’ai continué de la fréquenter à travers ses œuvres. Maintenant, je la retrouve pour ainsi dire plus vivante que jamais grâce à Nancy Huston. Elle a donc raison de dire « qu’il n’y a pas de rupture radicale entre les morts et les vivants, qu’être vivant c’est justement être tissé de ceux qui nous ont précédés. »

La force de Nancy Huston c’est de ramener à la vie les personnes que nous avons aimées. À travers Annie Leclerc, des êtres disparus ressurgissent. L’amour persiste et la mort ne supprime pas les signes de vie qui ne cessent de nous habiter et de poursuivre leur influence grâce à la place qu’on leur accorde. Combien de fois dans une seule journée me reviennent le geste d’une amie, les paroles d’un autre. Au fond, je suis rarement seule. Les soi-disant disparus sont là, présents. Des objets me les rappellent, des situations aussi. Je me surprends souvent à imiter, en préparant les repas, les gestes d’une grande amie décédée. La voix d’une autre me revient souvent lors des rencontres entre amis.  Et puis un vieil ami proche de la nature m’aide encore à sa façon à fendre le bois sec et à distinguer les traces d’animaux sauvages en forêt. Il y a tant d’êtres en moi, ceux que j’ai connus et aimés et ceux que d’autres ont aimés également. Chaque être aimé vit par « les signes qu’il a semés en nous. »

En fin de semaine, j’accueillais chez moi mon amie Héleyne. Nos rencontres sont rares mais intenses. Nous avons changé depuis que nous sommes amies. Les contacts avec d’autres personnes, nos lectures et nos expériences ont su nous transformer. Nos échanges s’enrichissent de tous ces changements. Pas étonnant que nous avons entre amies « mille soi différents à partager. »

Si j’avais à retracer tous les signes de la présence des êtres aimés, en moi, la tâche serait interminable. La vie m’est donnée à travers les autres. Nancy Huston déclare que « connaître quelqu’un […] c’est le laisser pénétrer en vous, lui permettre de faire partie de vous, Annie Leclerc est entrée en moi bien avant notre première rencontre, et tant que je serai moi, elle fera partie de moi. La vie n’est rien d’autre que cela. »

Tu sais Urgel, je crois que Nancy Huston est devenue grâce à Annie Leclerc une philosophe des petites choses, elle aussi. Et elle en révèle toute la grandeur dans Passions d’Annie Leclerc. Devine quoi Urgel, Nancy Huston sera au Festival littéraire Frye à Moncton à la fin avril 2008. J’en rêve, car je connais bien sûr Nancy Huston. J’ai lu et aimé ses livres.

Amitiés,

Alvina

                                               

Lettre vagabonde – 19 mars 2008

Cher Urgel,

Il est dans mes habitudes de lire ou relire des œuvres d’un écrivain en tournée dans ma région. Sonia Sarfati arrivait dans quinze jours. J’avais lu déjà Comme une peau de chagrin. J’ouvre le roman, histoire d’y jeter un coup d’œil. À peine avais-je lu Le cœur est une drôle de machine. Boum-boum, boum-boum, boum-boum… que mon cœur commença de battre. Lire est une mystérieuse passion car elle ne sollicite en général aucun sens mais excite l’imaginaire. Et de l’imagination débordante, Sonia Sarfati en possède en abondance. J’ai lu Comme une peau de chagrin avec affiché au front « Ne me dérangez pas. » L’appétit vient en mangeant? En lisant aussi. Le roman sitôt terminé, j’attrape Le Pari d’Agathe. Quand tombe le mot fin, la nuit est tombée depuis des heures. La Grande Ourse plane au coin de la fenêtre! La lune est déjà montée au chapiteau. De grosses boules d’émotions ont roulé avec la force du tonnerre. Des souvenirs sont remontés. Un des personnages ressemblaient drôlement à une personne que je connais bien. Je suis allée dormir en me promettant d’inscrire la lecture à ma définition de tâches le lendemain. Il me restait quelques romans de Sonia Sarfati à découvrir. Au déjeuner, j’attrape mon bol de fruits, un café et Daniel et les Superdogs. La magie de la veille ne s’est pas effilochée. Le menu est corsé car je réalise une heure plus tard que je suis toujours à la table. Refermer le livre a exigé un gros effort.

Sonia Sarfati est une romancière de grand cru. Ses lecteurs l’aiment et redemandent ses histoires palpitantes. Je suis convaincue que peu d’adultes ont eu la chance de découvrir les romans de Sonia Sarfati. Comme on dit communément dans le monde littéraire, Sonia Sarfati fait de la littérature jeunesse. Elle s’adresse à un jeune public. Mais la littérature jeunesse n’est pas interdite aux adultes à ce que je sache. Nous aurions avantage, nous les grandes personnes, à explorer plus souvent du côté des livres pour jeunes.

J’ai eu la chance inouïe comme enseignante de plonger dans une littérature digne du contenu des coffres aux trésors les mieux garnis. Les écrivains canadiens francophones n’ont rien à envier à ceux de l’extérieur du pays. Une littérature de grande qualité pointe à travers des maisons d’éditions qui ont fait leur preuve : Québec Amérique, la courte échelle, Bouton d’Or d’Acadie, HMH et bien d’autres ont su offrir des œuvres de qualité. J’ai lu et relu avec avidité les romans de Sonia Sarfati.

Je continue à lire les nouveaux romans jeunesse. Il m’arrive bien sûr d’apprécier plus ou moins une œuvre, mais la littérature pour adultes ne me donne pas toujours entière satisfaction non plus. Un bon livre demeure un bon livre, peu importe l’âge du lecteur. Des jeunes de onze douze ans m’ont conseillé des romans jeunesse. J’ai trouvé bons ce qu’ils trouvaient bons. Des jeunes du même âge ont emprunté de mes livres et les ont aimés. Il n’y a pas d’âge pour lire un livre. Chacun en retirera ce qu’il est prêt à recevoir. De là ma méfiance face aux bienveillants censeurs. Quand je pense au sort réservé à Annie a deux mamans de Denise Paquette. Un livre à lire par tout bon lecteur et pourtant banni des écoles. Le livre jeunesse est effectivement un livre qui s’adresse à un vaste public.

Je suis tentée de publiciser la littérature jeunesse auprès de la population vieillissante dont je fais partie. On nous vend à tour de bras des produits esthétiques pour rester jeune. Les marques de commerce s’arrachent les rides du visage, les cheveux grisonnants et les têtes chauves. Les produits pharmaceutiques combattent nos insomnies, s’attaquent à la fatigue et endorment souvent la conscience en même temps que le mal. Je voudrais exécuter une ordonnance, non pour guérir d’un mal quelconque mais pour stimuler cette dimension de nous qui anime toutes les autres : l’imagination. Je prescris donc la lecture de romans jeunesse à quiconque cherche à rester jeune. Allons-y, l’immodération a bien meilleur goût.

La veille de l’arrivée de Sonia Sarfati dans la Baie-des-Chaleurs, le téléphone sonne. Mauvaise nouvelle. Tandis qu’elle devait déjà être dans le train, j’entends la voix de l’auteure au bout du fil. Elle est à Montréal. Sonia Sarfati a annulé ses rendez-vous. Un déraillement bloque la voie et les passagers doivent voyager en train puis en autobus, durant la nuit de surcroît. Grande déception chez les élèves fin prêts pour la rencontre. Déception également chez les collégiens et les adultes. Sonia Sarfati ne sera pas au rendez-vous. Mais l’écrivaine, elle, est revenue parmi nous. Ses livres, de belles retrouvailles! Son écriture non seulement l’avait précédée mais demeurera avec nous.

Je te laisse, une amie vient de me prêter Mon petit diable de Sonia Sarfati. Un vrai bijou, il paraît.  Et comme dirait Danièle Sallenave : « Le livre ne remplace rien mais rien ne remplace un livre. »

Amitiés,

Alvina

 

Lettre vagabonde – 26 mars 2008

 

Cher Urgel,

Tu connais mon engouement pour le journal intime. J’ai découvert Journal d’Hélène Berr, sortie en janvier 2008. Hélène Berr a vingt et un ans en 1942 lorsqu’elle entreprend d’écrire son journal. L’Allemagne a envahi la France, Paris est sous l’occupation nazie. Hélène Berr étudie la littérature anglaise à la Sorbonne. Dans son journal, elle nous invite à rencontrer les siens, à côtoyer les Parisiens et à saisir le pouls de la ville.

Assister au jour le jour à une guerre qui se déroule sournoisement en interdictions, en réprimandes, en disparitions pourraient être insupportable. La plume exceptionnelle de la diariste, son courage et sa limpidité extirpent du quotidien la vie qui se débat parmi les incertitudes. Une étudiante passionnée de la littérature, mordant à pleine dents dans sa jeunesse comme ses amis et ses camarades, s’amuse du printemps et se méfie de l’automne. Le pire rôde autour de pressentiments.

L’enfer ouvre une porte à la fois. Premier ordre visant la population d’origine juive : le port de l’étoile jaune. Viendront d’autres ordres, une à une : l’utilisation du dernier wagon du métro; l’accès aux commerces entre quinze heures et seize heures seulement; défense de fréquenter les événements culturels; interdiction de sortir le soir. Et ça continue. Puis ce sera la déportation de millions de Juifs sous l’œil fermé de l’indifférence des uns et le regard désespéré de l’impuissance des autres. Hélène Berr est arrêtée le 27 mars 1944 et déportée à Auschwitz.

Mes lectures se rapprochent de la vraie vie, à travers les pays du monde. Bienvenue en Palestine me ramène en 2003. Ce sont les chroniques de la journaliste Anne Brunswic. Française d’origine juive, l’auteure séjournera quatre mois en Palestine. Ses nombreuses rencontres et entrevues avec des Palestiniens à Ramallah, Jérusalem, Hébron et Djénine lui permettent de « voir ce qu’en son nom, Israël faisait dans les territoires occupés. » Elle raconte l’humiliation devant les checkpoints. Elle visitera la tombe de sa grand-mère à Jérusalem. Elle s’indignera devant les attentats-suicides.

Que l’on soit en Israël, au Liban, en Palestine ou en Afghanistan, je m’accorde avec Anne Brunswic pour insister sur le fait que la majorité des hommes, des femmes et des enfants de ces pays nous ressemblent beaucoup. Chaque matin, des hommes, des femmes veulent travailler pour assurer une vie raisonnable à leurs enfants, la liberté pour tous, la dignité aussi.

Je suis à lire Désire d’humanité de Riccardo Petrolla. Il dénonce l’économie guerrière, celle qui s’empare de toutes les ressources de la planète pour en faire une marchandise. « La valeur d’un bien, d’un service, voire d’une personne, est mesurée en fonction de sa rentabilité pour le capital financier privé, » écrit Riccardo Petrolla. L’économiste et politologue nous fait voyager dans deux univers humains, « le premier peuplé de rêves de richesse, de puissance, le second par des rêves de paix, d’amitié, de justice, de liberté. »

Hélène Berr, à vingt ans, rêvait d’amitié, de paix, de liberté et de justice. Le droit de rêver comme le droit de créer sauvent de la désespérance. Riccardo Petrolla affirme que rêver, « c’est larguer les évidences, quitter délibérément les sentiers de l’obéissance, se projeter dans une réalité qu’on ose penser différente. » Les artistes, dans tous les domaines de la création, enchantent le monde et contribuent à nourrir des rêves.

Hélène Berr note dans son journal cet extrait de Épilogue de Roger Martin du Gard. « Plus les pistes lui paraissent brouillées, plus l’homme est enclin, pour sortir de la confusion, à accepter une doctrine toute faite, qui le rassure, qui le guide. » Hélène Berr refuse de tomber dans ce piège. Patrick Modiano, dans la préface du Journal est convaincu qu’Hélène Berr serait devenue « un écrivain de la délicatesse de Katherine Mansfield. »

Hélène Berr ne craignait ni les incertitudes ni la désobéissance. Riccardo Petrolla nous encourage à rêver pour se libérer d’une conscience soumise et amorphe. Anne Brunswic écrira que personne ne peut vivre librement si on le dépouille de sa dignité et de ses rêves. Ce monde a besoin de rêveurs, il a grand besoin de valoriser plus ses artistes et moins ses soldats.

Amitiés,

Alvina

Lettre vagabonde – 2 avril 2008

 

Cher Urgel,

Les contes sont en vogue. Les conteurs s’attirent un vaste public. Les meilleurs conteurs sont ceux qui savent nous captiver. J’attribue une place de choix, dans la catégorie des conteurs, à une auteure de dictionnaire, une sommité de la langue française et linguiste de renom : Marie-Éva de Villers.

Marie-Éva de Villers est intarissable lorsqu’il s’agit de raconter l’histoire de l’origine des mots. Elle se distingue des autres experts en le domaine par sa manière de transmettre ses connaissances de la langue française. Lors d’une séance de signature au Salon du livre de Montréal, j’ai rencontré Marie-Éva pour la première fois. Son Multidictionnaire de la langue française lui devait d’être bien connue déjà dans le monde de l’éducation. Son dictionnaire était devenu l’outil indispensable de la salle de classe. Voici que Marie-Éva se met à raconter l’histoire des mots. Je suis ébahie. Devant laisser la place à d’autres, je la quitte à regret. J’éprouve à la fois la déception de l’enfant à qui on ne raconte pas l’histoire jusqu’à la fin et l’enchantement d’avoir rencontré l’auteure du fameux Multidictionnaire.

Nulle doute, Marie-Éva de Villers possède le don de conteuse. Elle le prouvera à maintes reprises. Lors d’un passage au Cercle littéraire la Tourelle, elle a gracieusement offert de nous raconter l’histoire de la langue française au Québec et dans les Maritimes. Nous étions subjugués. Récemment, elle participait à RDI à l’émission de Simon Durivage. Là encore, nous étions attentifs afin de ne rien manquer de l’histoire.

Le conte de Marie-Éva de Villers, c’est l’histoire d’un arbre, un grand chêne. Ses racines représentent les mots venus de France, mots perdus chez la plupart des francophones d’ailleurs, mais encore utilisés chez nous. Le tronc contient les mots communs à tous les francophones de la planète. Les branches principales contiennent les mots que nous avons créés. Les ramifications renferment les mots empruntés à d’autres langues. Ce conte-là, de la bouche de Marie-Éva de Villers, captive son auditoire.

L’auteure du dictionnaire explique ainsi sa mission : « La profession de lexicographe ne se conçoit pas sans cette exploration fascinante de la langue, sans cette passion dévorante du langage. Et le fruit de cette recherche est une immense lettre d’amour, un dictionnaire. » Elle raconte une histoire d’amour Marie-Éva où le philtre absorbée est une mixture de mots. Ce philtre sonore ou graphique donne à la personne qui l’utilise tout son charme et tout son pouvoir. Les mots déposent en nous leurs racines nous octroyant une pensée juste et enrichie. Les mots étendent leurs ramifications vers l’extérieur et entretiennent les relations humaines.

Ah! si j’arrivais à raconter l’histoire de la langue comme Marie-Éva de Villers, je me ferais assurément conteuse. Sa passion n’a pas de limite. Elle a même intitulé son essai sur la norme du français, Le Vif désir de durer, comme le recueil de poèmes que Paul Eluard dédia à la femme qu’il aimait. La sensibilité radieuse qui émane de Marie-Éva fera dire à la journaliste Marie Lambert-Chan : « Marie-Éva de Villers respire l’élégance avec laquelle elle manie la langue de Molière. » Si les mots l’émeuvent, ils nous touchent. Son charisme fait d’elle une grande personnalité de la langue. Mon ami Jean-Yves a raison de proposer une émission hebdomadaire à la télévision de Radio-Canada avec l’illustre linguiste. Ce serait l’heure du conte pour grande personne. Nous avons grandement besoin de nous faire raconter l’histoire de notre langue. Elle est porteuse de notre identité, de notre imagination et de nos rêves. Nous devons à Marie-Éva de Villers la féminisation des titres et des métiers. Certaines fonctions étaient jadis exclusivement masculines, il n’existait pas de mots pour nous définir. Elle est une pionnière dans le domaine.

Tous, nous aurions avantage à profiter de l’expertise et de la passion de Marie-Éva de Villers comme lexicographe, linguiste et amoureuse de la langue française. Le 4 avril, on célèbre la Journée québécoise du dictionnaire. L’initiative revient à la France, mais le Québec, l’Italie et l’Allemagne ont su emboîter le pas. Dans son cahier consacré exclusivement aux dictionnaires, le Devoir accorde une entrevue à Marie-Éva de Villers.

L’Université de Montréal décernera un Doctorat honoraire causa à Alain Ray, pilier du dictionnaire Robert. Si le Cercle littéraire La Tourelle avait à attribuer une haute distinction à une sommité parmi les auteurs de dictionnaires, notre choix s’arrêterait sur Marie-Éva de Villers.

Une bonne nouvelle, une 5e édition revue et améliorée du Multidictionnaire paraîtra en 2009. Elle nous réserve une belle brochette de mots nouveaux, 2000 en tout. S’y trouveront également des citations. J’en suis ravie. Un dictionnaire, « c’est déjà une bibliothèque » nous dit Raôul Duguay. Et Nancy Huston écrira que « Prendre la clé des champs, n’est autre que la clé magique des mots. » N’est-ce pas formidable Urgel de compter parmi nos auteurs à succès, une auteure de dictionnaire, Marie-Éva de Villers. Bonne journée du dictionnaire le 4 avril.

Amitiés,

Alvina

Lettre vagabonde – 9 avril 2008

 

Bonjour Urgel,

Je suis tombée sur un petit livre assez original, de l’Américaine Rebecca Solnit. Dans A Field Guide to Getting Lost, l’auteure fait l’éloge de l’incertitude, de l’inconnu pour mieux découvrir le monde. Pour être pleinement présent au cœur de l’univers, l’être humain doit être capable de s’aventurer dans l’incertitude et le mystère. « Ce qui dans la nature nous est complètement inconnu est ce que nous avons besoin de trouver, et trouver, c’est une question de se perdre » explique Rebecca Solnit.

Se perdre dans les rues d’une ville ou dans la forêt nous amène à voir au-delà de ce que nous avions projeté de voir. Non seulement sommes-nous confrontés au nouveau mais aussi à jeter un nouveau regard sur les lieux et ceux qui y habitent. S’engager dans des sorties sans véritable itinéraire nous dirigera forcément vers la découverte. Prendre à gauche puis à droite sans se soucier de l’espace ni du temps est une merveilleuse façon de se perdre. Ce n’est que lorsqu’on est perdu que l’on commence à retrouver son chemin. Sortir des sentiers battus c’est transgresser la frontière du connu. Souvent, nous trouverons ce que nous avions oublié de chercher.

Selon Rebecca Solnit, il y a un nombre infini de moyens de se perdre. Elle a réussi à se perdre dans les tableaux de l’artiste peintre Yves Klein, dans des livres et la musique. Quand l’imagination s’aventure au-delà de ses propres limites, l’univers entier est à découvrir. Souvent la peur nous retient et nous empêche d’aller au-delà du territoire connu. Rebecca Solnit nous dit que « l’inquiétude est une façon de prétendre que l’on sait ou que l’on contrôle une situation qui en fait nous échappe. » Lorsque nous craignons pour les autres, nous nous bâtissons des scénarios noirs et laids. Les pires scénarios semblent valoir mieux que l’inconnu.

« C’est dans la nature des choses d’être perdu et non le contraire » affirme Rebecca Solnit. Des écrivains-voyageurs auront consacré leur vie à se perdre. Dans son magnifique livre, Besoin de mirages, Gilles Lapouge ne fait que raconter ses errances en lieux inconnus faisant fi même du temps. « Je ne me contente pas de perdre les paysages. Tant qu’à faire, je sème aussi des heures. Dans ce no man’s land où je me fourvoie si gaiement, j’entends choir autour de moi de gros blocs de temps et je tombe sur des moments qu’aucun calendrier, aucune mappemonde n’a jamais repérés. Des moments évadés. » Gilles Lapouge possède plusieurs atouts dans son barda de voyageur : « … une habileté à me perdre qui confine au génie. Je trace mes chemins à l’intuition. Tranquille au volant de ma voiture, je comprends soudain, à des signes reçus de moi seul, que je dois prendre à gauche. Il n’y a pas à discuter, c’est un ordre. »

Pas besoin de traverser un continent pour se perdre. Pas plus tard que la semaine dernière, mes raquettes ont soudain bifurqué vers la droite en un sentier pentu qui ne paraissait mener nulle part. il tournait soudainement à gauche. En zigzaguant, je me suis rapprochée du sommet de la montagne. De là-haut, j’avais à ma droite une vue prenante sur le lac Maillart au complet. Devant moi s’étendait la rivière Restigouche et le pont Interprovincial. Je n’avais jamais aperçu les deux à la fois. Une perdrix m’a suivie, elle dans son sous-bois et moi sur la piste raide. J’étais fière de ma trouvaille. Incroyable de découvrir encore des lieux inconnus sur un territoire que je foule depuis des décennies.

Rebecca Solnit raconte que son enfance en fut une d’errance. Grâce à cette liberté, elle a gagné la confiance en soi, le sens de l’aventure, une plus grande imagination, une volonté d’explorer qui l’ont servie sa vie entière. Elle déplore le fait que les enfants ne s’aventurent plus au-delà des limites de leur cour sans être sous haute surveillance; elle se demande ce qu’il adviendra d’une génération incarcérée dans leur propre maison. Je lui donne raison car je vois plus de traces d’animaux dans la neige autour des maisons que de pas d’enfants. Les enfants ne vagabondent plus même dans les endroits les plus sécuritaires.

La marche demeure un des moyens préférés de me perdre. La marche en raquettes abolit tous les repères et ouvre toutes les frontières, comme le livre d’ailleurs. Jean Chalon a raison de dire « Se perdre dans un livre ou dans une forêt, quelle est la différence ?

Amitiés,

Alvina

Lettre vagabonde – 16 avril 2008

 

Cher Urgel,

Avril a toujours été un mois morne et sale. Le soleil darde la neige de ses rayons et laisse apparaître de nouvelles accumulations de saleté. Les abords des routes ressemblent à un site d’enfouissement soudainement déterré. Le vent a transporté de bien étranges objets dans ses furies hivernales. Les activités à l’extérieur sont au ralenti. Avril pourrait être un mois avec un fort indice d’ennui.

Pour tâter le pouls du mois d’avril, j’ai mis la main sur Petite philosophie de l’ennui. Selon Lars Fr. H. Svendsen, les gens qui regardent quatre heures et plus de télévision au quotidien sont des gens qui s’ennuient. Les autoroutes de l’information ont fait de nous « des spectateurs et des consommateurs passifs. » Ils réussissent à nous distraire et parfois à nous endormir. Svendsen écrit que « le monde devient ennuyeux quand toutes les choses sont transparentes. C’est pourquoi nous avons besoin de risques et de chocs. » Svendsen souligne que ce sont surtout les hommes qui s’ennuient, rarement les femmes. L’auteur de la Petite philosophie de l’ennui a déniché pour nous le roman le plus ennuyeux : William Levell de Ludwig Tieck. La lecture de Petite philosophie de l’ennui n’aborde nullement les mois ennuyeux. Avril a donc la vie sauve.

Le mois d’avril ne dégage pas seulement les fossés et les champs. Dès que cèdent les glaces, le bleu de la mer apparaît entre ses radeaux blancs. Le printemps écrit, à même cet immense encrier, de belles pages d’espérance. Quelques vagues de souvenirs déroulent devant mes yeux le bleu profond des eaux autours de l’Île de Capri. La baie des Chaleurs surprend et étonne avec ses multiples visages.

Un poète, en tournée dans la région, prend des photos. Malgré mes explications, il persiste à appeler mouettes les goélands argentés et les goélands à manteau noir, installés sur les glaces flottantes. Le soleil éclatant jusqu’au sommet du mont Saint-Joseph donne à la ville de Carleton, les couleurs vives d’une toile impressionniste.

L’ennui est complètement absent du mois d’avril vu de la mer ou de la montagne. L’ennui au fond c’est lorsque rien ne change, même pas le regard que nous posons sur les choses. Dans Petite philosophie de l’ennui Lars Fr. H. Svendsen emprunte le regard de Pascal, Pessoa, Kierkegaard, Samuel Beckett, Andy Warhol et bien d’autres. Avec eux, nous cernons l’ambiance, l’atmosphère de l’ennui. Méfions-nous un peu quand même, il paraît que 100% de la population souffrent d’ennui au cours de leur vie contre 10% qui souffrent de dépression. Svendsen, en conclusion à son petit traité de l’ennui, écrit « Devenir adulte, c’est accepter le fait que la vie ne peut pas rester dans la magie de l’enfance, qu’elle est dans une certaine mesure ennuyeuse, mais c’est en même temps se rendre compte qu’elle vaut la peine d’être vécue. Cela ne résout rien, bien sûr, mais cela change les données du problème. »

Je t’invite à une balade en voiture du côté de la baie des Chaleurs; ça rince l’œil et protège l’âme, même des ennuis à venir.

Amitiés,

Alvina

Lettre vagabonde – 23 avril 2008

 Salut Urgel,

Il existe des petits villages qui ont su résister aux projets centralisateurs des gouvernements, qui ont échappé aux fusions et aux invasions barbares. Petite-Rivière-du-Loup est l’un de ces petits villages. Malgré son appartenance officielle à Pointe-à-la-Croix, il se tient à l’écart, caché dans une vallée, protégé par les montagnes. Même le soleil y pénètre avec parcimonie. S’il a perdu son école et son bureau de poste depuis belle lurette, il n’est pas diminué pour autant. Des générations se succèdent comme l’eau qui coule en sillonnant la petite rivière qu a donné au village son nom.

Je me suis installée à Petite-Rivière-du-Loup, il y a maintenant un quart de siècle. J’affectionnais déjà la maison aux bardeaux blancs lorsqu’elle fut mise en vente. L’intuition trompe rarement. Je me plais beaucoup dans ce petit village. J’apprécie la tranquillité et la nature sauvage. La forêt et les montagnes donnent accès à des sentiers qu’empruntent les ours, les chevreuils, les orignaux et les coyotes. Les lièvres attirent les renards. Les marmottes et les ratons laveurs logent à proximité des demeures. Grâce à la confiance et à la générosité des voisins, je peux circuler librement à pied dans toutes les directions. C’est cette liberté que je privilégie par-dessus tout.

Petite-Rivière-du-Loup a bien traversé son passé et regorge de promesses d’avenir. Des enfants poussent dans les maisons. Le printemps les fait sortir. Les parents derrière les poussettes, les plus grands à vélo et les adultes parcourent le chemin principal et la rue du Verger. Même si les gens ici ne se fréquentent pas plus qu’ailleurs, on se reconnaît et on se salue.     

Le village possède un centre de ski et un modeste terrain de jeux pour les enfants. Les fruits du verger et leurs produits dérivés, ainsi que le miel et les oeufs frais attirent une clientèle variée chez Rodrigue et Julie. Quelques habitants taillent encore les érables et bouillent leur sirop. Les produits du terroir sont de grande qualité. Je ramasse à chaque printemps les têtes de violon en surabondance sur les berges de la Petite-Rivière-du-Loup. La nature est généreuse ici.

À Petite-Rivière-du-Loup, le temps file autrement. L’endroit attire les artistes : chanteurs, musiciens, peintres et sculpteurs. Un poète José Acquelin a raconté Petite-Rivière-du-Loup dans un poème. Bertrand Laverdure a eu l’idée d’inviter des poètes à écrire chacun sur un petit village du Québec. Sept petits livres ont ainsi vu le jour. Ils donnent à saisir le pouls, deviner l’âme et capter les vibrations autant dans les objets que dans les êtres. Chaque petit village possède sa dignité, son mystère. Parcourir à pied un petit village, c’est tourner avec lenteur les pages d’un carnet de voyage à venir. C’est découvrir le patrimoine.

Aucun pas de mon enfance n’avait foulé Petite-Rivière-du-Loup. Pourtant je la retrouve dans mes randonnées solitaires. Je suis les pistes des chevreuils, hume la gomme d’épinettes et remonte le sentier des souvenirs. La forêt sait rassembler tous mes âges. Au fond, chaque pas contient tous les autres. Il n’y a que le dernier qui m’ouvrira la terre.

Mon petit village vaut la peine d’être foulé de ton pas, scruté de ton regard. Tu n’y verras aucune maison abandonnée. Un rêveur attend sûrement quelque part que l’une d’entre elles se libère, comme on attend la terre promise. Si tu arrives au petit jour, tu pourras admirer la valse de la brume avec la montagne. À Petite-Rivière-du-Loup, chaque maison a vue sur une montagne et sur des rêves à venir.

Le pays recèle de ces petits villages de moins de 400 résidants. Les autoroutes les boudent, les gens pressés les ignorent. Prendre le chemin des petits villages, c’est prendre le chemin de la lenteur, des détours, là où il fait bon se perdre. Si tu fais la découverte d’un petit village, donne-moi de ses nouvelles.

Amitiés,

Alvina

Lettre vagabonde – 30 avril 2008

 

Salut Urgel,

Le Festival Frye 2008 a pris l’ampleur d’une manifestation monstre en faveur de la réflexion et de l’imagination. Trois grands esprits ont dominé la scène avec la force d’une éruption volcanique. Nancy Huston, Alberto Manguel et Russell Banks sont des figures de proue. Leurs réflexions et prises de position outrepassent le domaine littéraire.

Imagine des milliers de participants aux neurones aussi affairées que les fourmis dans une fourmilière. L’imagination était au rendez-vous. C’était le thème du Festival Frye 2008. J’ai assisté à de nombreuses activités : tables rondes, lectures, spectacles, conférences et entretiens. Le Festival Frye est l’endroit idéal pour participer à une orgie littéraire. Je ne veux rien manquer et me passerais bien de nourriture afin de participer aux nombreux événements.

Il émane de Nancy Huston une force créatrice qui vient stimuler la nôtre. L’imagination fertile de Nancy Huston puise dans l’enfance sa source première. « On écrit avec son enfance », affirme-t-elle, « Je vois mes personnages comme des enfants. » Elle écrit dans les deux langues lorsqu’il s’agit de fiction. Ses personnages lui dictent la langue d’écriture. Ses essais s’écrivent en français. Nancy Huston est une femme en possession de tous les mouvements de son corps. Sa démarche respire la liberté de tous les âges. Quelle chance de profiter de la présence de Nancy Huston à Moncton!

Alberto Manguel est un grand ambassadeur de la littérature. La lecture est son ultime passion. Il réussit à nous transmettre l’amour de la lecture. Sa bibliothèque comporte trente mille volumes. « Presque tout autour de nous, nous engage à ne pas réfléchir, à nous contenter des lieux  communs » avoue Alberto Manguel. L’imagination nous libère de l’uniformité et la lecture puise à tous les imaginaires. Russell Banks s’accorde avec Alberto Manguel pour défendre la littérature. Lors de sa conférence, Russell Banks a dénoncé le silence imposé aux écrivains. Les leaders craignent les écrivains et leurs oeuvres. Les médias leur accordent une place dérisoire.

Je pourrais raconter l’histoire de chaque écrivain, de chaque rencontre, mais là n’est pas mon but. Je voudrais crier haut et fort que la société a un urgent besoin de littérature, d’augmenter le nombre des ses lecteurs. Le Festival Frye en a fait sa mission. Pourtant, un obstacle a affaibli le volet lecture. La pauvreté criante du nombre de volumes disponibles à leur librairie m’a déçue. Les volumes en français ne représentaient que des miettes. Et déjà, il y avait peu de choix chez les auteurs anglophones. Il faut nous mettre des livres plein la vue. Pourquoi ne pas avoir en main tous les titres des écrivains présents? Je me suis consolée à la Librairie la Grande Ourse et chez Chapters. Heureusement que les auteurs portent leurs oeuvres, leur laissent la parole lors des nombreuses lectures. Il n’y a pas d’âge pour se faire lire des histoires à haute voix. Le Festival Frye accorde une place privilégiée à la lecture orale.

Le Festival Frye est le seul festival littéraire international bilingue au Canada. Des activités se déroulent dans les deux langues. Un service de traduction est disponible lors des événements majeurs. Les choses se gâtent lors de l’une des dernières activités : le brunch du dimanche. Le français obtient une part minime du menu. Qui a bien pu dire à Nancy Huston que les anglophones présents étaient tous unilingues anglais et que les francophones étaient tous bilingues? Elle s’est adressée à nous en anglais surtout. L’auteure unilingue anglophone, Sandra Martin, elle, n’a pas daigné dire « Bonne jour » dans la langue de Molière. Un brunch plutôt indigeste.

Loin de moi l’intention de condamner le Festival Frye pour autant. C’est l’événement littéraire le mieux organisé qui soit avec les Correspondances d’Eastman. Où trouver ailleurs autant de rencontres avec de grands esprits comme Nancy Huston, Alberto Manguel et Russell Banks? Au Festival Frye, on ne fait pas qu’assister aux activités, on y participe, on rencontre les auteurs et on échange avec eux. J’ai même eu la chance de parler à Nancy Huston à trois reprises. Si c’est pas le bonheur ça! L’imagination, thème si cher à Northrop Frye, est toujours au rendez-vous. Si je devais participer à seulement deux événements littéraires, le Festival Frye aurait priorité avec les Correspondances d’Eastman. J’en reviens toujours enrichie et transformée.

Amitiés,

Alvina

Lettre vagabonde – 5 mars 2008

Cher Urgel,

Crois-tu aux coïncidences ? La question posée à plusieurs personnes a donné tout un assortiment de réponses. Souvent on me répond que ce n’est que le hasard et que toute conclusion relève de l’absurde. D’autres y voient le signe de la Providence. Le superstitieux y voit le signe du destin. Le scientifique calcule les probabilités, l’étudie en laboratoire. Le pessimiste A. Billy explique que « Notre vie est faite de hasards aveugles et de coïncidences absurdes. » Je penche plutôt du côté d’André Breton qui nommait le hasard ou les coïncidences « de véritables fanaux dans la nuit des sens. »

Ma rencontre avec Paul Morin relève de la plus pure coïncidence. À l’automne dernier, je bouquinais chez Coiffard, une librairie de Nantes, un homme conversait avec une employée. Je l’entendis mentionner qu’il voyagerait en Gaspésie prochainement. Sans réfléchir mon amie et moi l’abordons et je l’invite à s’arrêter chez moi en lui remettant mes coordonnées. En sortant, il se retourne et dis : « Je suis écrivain. » Me voici intriguée au point de retourner le lendemain à la librairie. L’employée à qui cet homme s’adressait était en congé pour les trois prochains jours et je quittais Nantes le surlendemain.

Quelques semaines après mon retour chez moi, on frappe à la porte. C’est nul autre que l’homme de chez Coiffard, Paul Morin, accompagné de sa conjointe Marie-Claude. Je les invite à dîner et nous passons un agréable moment ensemble. Nous parlons de livres bien sûr. Je lui raconte ma découverte des Journaux d’Anaïs Nin dans une librairie de Nantes en 1974. Cette librairie tenait dans son sous-sol une sélection phénoménale de livres de poche. Une seule librairie à Nantes a déjà eu une section de livres de poche au sous-sol. Le propriétaire était Paul Morin, le même que j’ai rencontré à nouveau trente-trois ans plus tard. Si ce n’est pas une coïncidence ça !

Paul Morin est écrivain et photographe. Ses photographies captent la lumière que sa poésie et sa prose racontent. L’auteur m’a offert de ses œuvres. Maintenant lorsque je marche en forêt, je suis à l’affût de cette lumière inscrite entre les ombres, sur la neige et les arbres. La plume du photographe écrit que « La lumière ne porte pas en soi la séduction; ce sont les choses frappées par la lumière qui séduisent. » D’un client de la librairie Coiffard j’ai découvert un ancien libraire, un écrivain et le contact se maintient grâce à un échange épistolaire. Peut-être ne serais-je jamais retournée à Nantes si je n’avais pas rencontré Gina et Simone, deux sœurs fort sympathiques qui sont devenues mes amies après mon premier séjour à Nantes.

Je suis convaincue que la vie nous gratifie d’étonnantes rencontres par un concours de circonstances inexplicables. Tant d’incidents fortuits ont placé sur mon chemin des êtres extraordinaires. Ces événements que l’on ne peut pas prévoir, si l’on peut les saisir, s’occupent de donner un autre sens à la vie. Je crois que la méfiance et la timidité nous empêchent de profiter de ces occasions magiques. Il suffit d’une rencontre pour changer l’orientation d’une vie ou tout simplement pour dépoussiérer un vieux rêve. Anaïs Nin, dans son Journal, mentionne la force qui se dégage d’un premier contact. « Il se produit alors un traitement de choc, une personne, un livre, une chanson, et cela éveille et sauve de la mort. »

J’admire les gens qui osent prendre des risques. Leur vie est parsemée d’incertitudes mais aussi d’aventures. Ces gens sont porteurs de rêves. Je les retrouve dans les récits de voyage, les journaux intimes et les carnets. Je les rencontre aussi dans la vraie vie par un heureux concours de circonstances. Marguerite Yourcenar atteste que « Tout vient de plus loin et va plus loin que nous. » Hubert Reeves nous apprend dans Patience dans l’azur qu’il existe deux sortes de hasard, celui de notre quotidien et celui des atomes. Il affirme qu’aucune connaissance ne peut les éliminer. Les coïncidences sont de ces faits inexplicables mais qui nous assurent parfois un certain bonheur. Peut-être qu’une coïncidence existe parce que l’on s’y attend, même inconsciemment. Dans Le temps ce grand sculpteur, Marguerite Yourcenar cite Jeanne de Vietinghoff « Les objets de notre bonheur sont là depuis des jours, des années, des siècles peut-être ; ils attendent que la lumière se soit faite dans nos yeux pour les voir, et que la vigueur soit venue à notre bras pour les saisir. Ils attendent et s’étonnent d’être là si longtemps, inutiles. » Et si c’était cela une coïncidence, tout simplement une certitude que quelque chose peut nous arriver, quelque chose qui n’attendait que nous.

Amitiés,

Alvina

Lettre vagabonde – 7 mai 2008

 

Cher Urgel,

Le voyage est devenu une activité courante accessible à la plupart de nos portefeuilles. Il ne se passe pas une semaine sans que quelqu’un de notre entourage parte ou arrive de voyage ou de vacances. Qu’est-ce qui poussent les gens à partir ailleurs?

D’aussi loin que je me souvienne, j’ai été attirée par les voyages. Mon père était un sacré voyageur. Il entreprenait des voyages d’un jour surtout, trois jours, c’était son maximum. Nous partions de bon matin, roulant vers quelque coin mystérieux de la planète. Il prenait rarement la même route, s’arrêtait souvent. Il savait se perdre pour transformer le voyage en audacieuse expédition. Peu m’importait la distance ou la destination, pourvu que le monde renaquît sous mes yeux. J’adorais ces brèves sorties, qui de nos jours, ont perdu le statut de voyage.

 J’ai fouillé dans les brochures, les dépliants fournis par les provinces ou les agences touristiques. Je n’y trouve qu’une succession de forfaits où tout est inclus. Et si je voulais tout simplement m’arrêter quelque part pour admirer la beauté des lieux ou rencontrer les gens? Les pays de l’Europe et de l’Amérique du Sud sont devenus aussi accessibles que la province d’à côté. Mon premier voyage organisé m’a donné accès à une douzaine de pays en vingt-trois jours. Londres a duré le temps d’une nuit d’insomnie suivi d’un jour de brume, le même que celui du départ vers la France. L’autobus filait sur l’autoroute puis s’arrêtait pour nous laisser visiter là une cathédrale ici un musée, là un monument avant de nous engouffrer dans une boutique de souvenirs. Lors d’une toute petite soirée à Bruxelles, j’ai découvert dans le noir, Manneken Pis et une librairie où j’ai acheté mon premier livre de Lyall Watson.

Maintenant les voyages organisés offrent des circuits littéraires, historiques, culturels, la découverte de la nature ou un pèlerinage religieux. Ce genre de voyage nous montre ce que l’industrie touristique a décidé de nous montrer. L’écrivain voyageur Nicolas Bouvier soutient que le voyage de masse « c’est du tourisme avec illusion; on sait d’avance ce qu’on désire trouver dans un pays et on sait que les gens de ce pays vous l’ont préparé, même si ça n’existe plus. »

Des voyageurs traînent avec eux leurs habitudes et leur confort. L’écrivain américain Bill Bryson, les décrit ainsi : « Quand l’envie de voyager vous prend, vous vous enfermez dans une luxueuse boîte de treize tonnes, vous parcourez sept cents kilomètres hermétiquement protégés contre les éléments naturels et vous vous arrêtez dans un camping où vous vous précipitez pour l’eau et l’électricité afin de ne pas être privés un seul instant d’air conditionné, de machine à laver la vaisselle ou du four micro-ondes. »

Des voyageurs migrent vers les saisons et non des pays. Ils fuient la saison hivernale pour saisir l’été de la Floride ou du Mexique. D’autres s’installent la durée d’un congé en un endroit où se reposer et s’adonner au farniente. De ceux-là, on dit qu’ils prennent des vacances. Logés en général à proximité d’une plage sablonneuse ou au bord d’une piscine, leur chambre à air climatisé leur donne accès à tous les services. Il existe un autre genre de voyageurs : le randonneur. Celui-là, muni d’un sac à dos, d’incertitudes et de modestes moyens financiers parcourt le monde à pied. Pour le randonneur, marcher c’est partir à la découverte du monde et de soi. Le peu qu’il voit, il le verra en profondeur, usant de l’œil comme d’une lentille de microscope.

Que l’on séjourne des semaines en ces lieux de plaisance ou que l’on se déplace à pied ou en voiture, il en restera quelque chose à ramener avec soi si l’on a daigné porter un regard différent et accepter de vivre autrement. Paul Theroux écrit dans Stranger on the train que « certains voyages ne quittent jamais la société dans laquelle on vit, ni sa langue, ni sa nourriture, ni le logement et les services. Ces genres de voyages sont le privilège des riches. » Nicolas Bouvier insiste sur le fait que « l’on ne voyage pas pour se garnir d’exotisme comme un sapin de Noël, mais pour que la route vous plume, vous rince, vous essore, vous rende comme des serviettes élimées par la lessive… » Ça ne vaut pas la peine de voyager si l’on retrouve la même chose partout.

Prendre des vacances ou partir en voyage peut apporter dépaysement et découvertes. Les voyages organisés sont parfois la seule façon de voir quelque chose dans les pays où nul ne s’aventure seul. Chacun a sa façon de partir vers l’ailleurs. Olivier Barrot peut parcourir quarante-cinq mille kilomètres et voler cinquante-cinq heures pour un séjour au sol de même durée. Pourtant, ses récits, où villes, habitants, et lectures s’entrechoquent, peuvent nous transporter au bout du monde. « Ce qui compte avant tout », nous confie Olivier Barrot, « c’est d’être ailleurs. »

J’apprécie les récits de voyageurs et de vacanciers pourvu qu’ils soient authentiques et réellement vécus. Je me méfie des tartarins qui ont toujours vu mieux et plus. « Continuons de voyager à notre guise, vers le but que nous avons choisi nous-mêmes » nous conseille Stefan Zweig  dans Voyages. Ce sera la différence entre le voyageur et le touriste voyagé.

Il me reste des souvenirs inoubliables des voyages d’un jour avec mon père. Ces moments uniques valent autant que ceux passés à parcourir en autobus douze pays européens en vingt-trois jours. « Pas besoin d’aller loin pour se perdre » écrit François Laut dans sa biographie de Nicolas Bouvier. Il ajoute «  Il y a des voyages qui ne demandent pas à être racontés et qui se consument sur place. » Tu avais raison Urgel de me dire que tes vacances dans le Sud furent de ceux-là. Les vacances se consument plutôt sur place. Le voyage lui, risque de vous « faire ou vous défaire » s’il est entrepris malgré ses obstacles et ses incertitudes. Stefan Zweig est convaincu que « c’est  là l’unique moyen de découvrir non seulement le monde extérieur mais aussi notre univers intérieur. »

Je laisse à Monique Juteau le dernier mot. « Que cherchons-nous dans ces ailleurs du bout du monde? Tout répondrons-nous. Tout ce qui peut être trouvé. »

Amitiés,

Alvina

Lettre vagabonde – 14 mai 2008

Bonjour Urgel,

Les villes ne sont pas des endroits où je voudrais vivre. Pourtant, j’adore les explorer à pied, découvrir leur histoire et rencontrer les résidants. Les villes à grand essor économique s’étendent, parfois mal. D’autres s’accommodent de leur héritage et affichent leur passé comme une garantie de survie. Les villes du sud semblent toujours devancer celles du nord au Nouveau-Brunswick. Même le printemps se met de la partie. Dès les premiers jours de mai, Saint-Jean était en fleurs, les gazons tondus et les gens portaient leurs vêtements d’été. Ce que je cherche dans une ville ne relève ni de son climat ni de son économie. 

Il n’y a pas que le printemps précoce et l’essor économique pour bâtir un monde. La culture et la mentalité des gens affichent les véritables couleurs d’une ville. J’ai lu Pierre Sansot et son éloge des villes de France dans Poétique d’une ville. Je viens de terminer Motel blues de Bill Bryson, un étrange portrait des villes américaines. Je me suis dit que les villes du Nouveau-Brunswick, c’était autre chose. La population attribue une grande place à la culture dans la plupart des villes de la province. Campbellton et Dalhousie offrent une variété d’activités culturelles. Pas plus tard que samedi dernier, j’assistais à une pièce de théâtre de la troupe Les Boutons d’Art. La salle était remplie et on en était à la troisième représentation. La Baie-des-Chaleurs affiche sa culture dans des troupes de théâtre, d’improvisation et de musiciens chevronnés. Les chorales abondent. Parmi les festivals, celui de la musique de Chambre attire les grands noms du monde de la musique classique. Les spectateurs viennent de partout.

Les villes du Nouveau-Brunswick ont quelque chose à nous offrir. Ce n’est pas la quantité de commerces ni la densité de la population qui rendent une ville animée. C’est l’accueil des gens et sa culture qui nous attirent ou nous repoussent. Aucune ville du Nouveau-Brunswick ne me laisse indifférente. Saint-Jean est une ville portuaire bercée tranquillement par son passé et assurée de son avenir. L’histoire de la ville s’inscrit dans son architecture et ses monuments. Grâce à la restauration, les maisons de bois aux couleurs vives vieillissent bien. Le paysage urbain converge ses rues piétonnes vers l’historique City Market, l’un des plus anciens marchés au Canada. Marcher dans ses rues, c’est traverser le temps. Le patrimoine est bien préservé grâce à l’Association Trinity Royal. Neil et Shirley, chez qui je logeais, vantent les valeurs du passé de leur ville. Le mémorable Imperial Theatre fraîchement retapé offre des spectacles de Broadway et joue les pièces de célèbres dramaturges. De nouvelles installations ajoutent un air de fraîcheur à la ville. Parmi elles, le fameux parc de la nature Irving longent la baie de Fundy. Mes hôtes ne tarissent pas d’éloges envers K.C. Irving qui a grandement contribué à la préservation d’édifices historiques et à la construction de nouveaux. Le Centre culturel Champlain assure l’apport social et culturel de la population francophone de Saint-Jean. Elle y avait été si longtemps brimée. Saint-Jean vaut la peine d’être exploré. Les gens sont accueillants. J’ai l’intention d’y retourner en touriste.

L’auteur Bill Bryson aurait avantage à parcourir le Nouveau-Brunswick à la découverte des ses villes. L’auteur américain vit en Angleterre. Son récit, Motel blues, relate le parcours de l’écrivain en vieille Buick à travers quarante états américains. Son tableau plutôt sombre révèle un pays où la laideur et l’ignorance planent sur les villes et ses habitants. Il dénonce la prolifération de centres commerciaux entourés de gigantesques stationnements qui avalent les villes et enterrent le paysage. Il résume l’apparence de nombreuses petites villes américaines à une rue sans trottoir, des restaurants minables, un motel crasseux, deux stations-service et quelques criminels impatients de vous tirer dessus. Pour ce qui est des rencontres, Bill Bryson n’est pas impressionné et laisse tomber des jugements acerbes et satiriques sur les Américains. « Je suppose qu’il devait descendre du singe comme tout le monde mais il était évident que dans son cas la chute n’avait pas été trop brutal. » Ou encore : « La moyenne des gens du Sud a une élocution qui rappelle celle d’un individu en train d’entrer dans le coma ou d’en sortir. » Mes voyages à travers une douzaine d’états américains me permettent de contredire les propos de Bill Bryson en ce qui concerne les Américains. J’ai rencontré des gens accueillants et serviables.

Les deux commentaires de Bryson auxquels j’aurais tendance à adhérer sont les suivants. « C’est ce qui fait le charme et la grandeur des États-Unis : chacun obtient toujours ce qu’il veut, immédiatement, que ce soit bien ou pas. Il y a quelque chose de très inquiétant et d’affreusement irresponsable dans cette auto-récompense incessante, dans cet appel constant aux instincts les plus bas. » Le deuxième commentaire concerne l’orgie des biens de consommation. « La totalité de l’économie du globe est consacrée à la satisfaction des besoins de 2% de l’humanité. Si tout à coup les Américains cessaient de céder à tous leurs caprices – ou s’ils n’avaient plus de place dans leurs placards – l’économie du monde s’effondrerait. » Cela explique de toute évidence la prolifération des centres commerciaux.

Ta retraite approche. Tes voyages t’apporteront sûrement au Nouveau-Brunswick et aux États-Unis. Évite surtout Motel blues de Bill Bryson comme guide de voyage et les centres commerciaux comme destination.

Amitiés,

Alvina

Lettre vagabonde – 21 mai 2008

 

Bonjour Urgel,

Un jour, j’ai pénétré dans une librairie toute discrète. Sur un rayon qui me semblait peu fréquenté, de petits livres coincés attisèrent ma curiosité. Il s’agissait pour la plupart, de volumes publiés par de modestes maisons d’édition. Leurs auteurs ne font pas la une des journaux ni les vitrines des librairies. Ils se laissent découvrir comme les fleurs sauvages dans les sous-bois, en forêt profonde. Il nous faut marcher vers eux ou les laisser venir à nous. Ce jour-là, j’ai rencontré Joël Vernet.

J’ai eu la chance de découvrir Joël Vernet grâce à la librairie Un point un trait. C’était lors d’un séjour à Lodève, petite ville du sud de la France. La librairie modeste et exiguë, le libraire affable et amoureux des livres. Il me laissera fouiner autant qu’il me plaira. Je deviendrai vite une habituée. Joël Vernet est venu vers moi avec Lettre d’Afrique à une jeune fille morte, le plus volumineux de ses livres. Il compte quatre-vingt-deux pages. Dès les premiers mots, ce fut le coup de foudre. « On marche au soleil. On est bien. On s’assoit sur une murette battue par les vents. On se souvient : l’enfance. Devant soi l’étendue souveraine. On ferme les yeux. Devant soi […] Le silence, ce silence sans nom vraiment fut mon vœu initial. » J’achetai le livre, me précipitai à la bibliothèque et m’installai dans un coin. Impensable de rater ce premier rendez-vous auquel me conviait Joël Vernet. J’ai retenu l’importance de ce premier tête-à-tête. À mesure que je tournais les pages, mes pensées s’accordaient aux réflexions de l’auteur; déjà la complicité s’installait. J’annotais, je « surlignais » tant l’emprise était forte. Ce livre répondait à un besoin. Il me livrait ses secrets. C’était un livre sur le silence mais qui parlait si fort que j’ai dû relire pour mieux écouter. Joël Vernet murmure à qui veut l’entendre que nous avons besoin de si peu pour vivre. « Un regard fraternel, une parole bienveillante, une poignée de mots : voilà les seules étoiles qui nous guident. »

Le lendemain, je suis retournée à la librairie et partageai mon émerveillement avec le libraire. En fouillant sur le rayon des petits livres, j’ai découvert deux autres volumes de l’auteur. La journée vide et Le silence n’est jamais un désert. La magie de la veille opéra à nouveau. Les oeuvres de Joël Vernet ont ceci de particulier, elles reconnaissent le lecteur et lui accordent une place de choix. Ses confidences invitent les nôtres. La parole est poétique. Il s’ouvre plein de fenêtres au cœur, des passages inexplorés au tournant des pages. Les petits livres prennent une valeur affective semblable à celle qu’on éprouve pour les petits enfants. Je croule sous le bonheur des mots. Les phrases sont dotées d’un pouvoir initiatique. Les lire, c’est s’en doter. L’écrivain raconte une histoire qui ne cesse de réveiller la nôtre. Il écrit dans La journée vide : « On dirait qu’avec les mots, dans la vaste maison silencieuse, on peut tout faire, tout entreprendre, jusqu’à réduire à néant l’idée même de solitude… » Ses yeux sont des lentilles microscopiques, son regard assure l’intériorité. L’écrivain nous offre un monde à reconquérir, celui qui nous réfléchit un paysage, un livre ou une rencontre imprévue. J’ai le goût d’emprunter les mots de Joël Vernet pour exprimer l’émerveillement que m’a procuré sa découverte. « Un jour, j’ai lu un livre acheté au hasard. Un petit livre qui ne sentait pas la littérature. Un très grand livre donc. »

Mon histoire d’amour avec Joël Vernet ressemble à celle de Nancy Huston avec Romain Gary. Nancy Huston affirme aimer des êtres qu’elle n’a jamais connus dont Romain Gary qu’elle a rencontré en le lisant. Elle l’a aimé. Si je n’ai pas rencontré Joël Vernet en chair et en os, une amie de France a eu ce plaisir. Elle m’a envoyé une photo où elle est photographiée avec lui. Mon amie Jocelyne m’a également offert trois livres de Joël qui ont renforcé mon admiration pour l’auteur.

Je me suis découvert d’autres affinités avec Joël Vernet. À l’amour de la nature s’ajoute la marche. L’écrivain marcheur a publié Petit traité de la marche en saison des pluies. Pour lui, « marcher ce devrait être inventer, conquérir ce qui nous manque cruellement : le soleil, la rosée sur les pierres, la vastitude, les sentes inconnues, de neuves rêveries. Marcher, ce devrait être trouver l’autre vie. » Avec les mots et la marche, je peux aller loin. 

Les petits livres de Joël Vernet se glissent facilement dans le sac à dos ou dans la poche. Se les offrir, c’est s’offrir une présence indispensable lorsque la solitude a soudain soif de compagnie, le silence, d’une voix rassurante. Ces récits évoquent le bon, le beau, la mort aussi. Ils donnent libre cours à l’imagination. La vie qui se consume entre les pages, éveille la conscience. J’apprécie les chuchotements, les confidences, la lumière et la beauté du langage.  Des livres où promener ses rêves, réveiller ses projets, retrouver ses souvenirs ou tout simplement lâcher prise sur le temps qui se mesure à coups d’agitations insensées. S’il fait mention de Cézanne, Rimbaud ou Villon, ce sont des personnes moins connues, qui nous ressemblent, qui tiennent le haut pavé.

Joël Vernet a séjourné longuement à Gao au Mali. Il a vécu deux ans à Alep en Syrie. Ses voyages l’ont marqué et me marquent de cette vision du monde qui rapproche les êtres. Une poignée de main et une poignée de mots peuvent sceller une entente ou une amitié. L’œuvre de Joël Vernet se compose d’une vingtaine de volumes. Six seulement se retrouvent dans ma bibliothèque. Les petites maisons d’édition voyagent peu sur les grandes routes commerciales. Qui sait ? Un jour de grande curiosité et de vents favorables, les petits livres de Joël Vernet se retrouveront peut-être chez mon libraire.

Amitiés,

Alvina

Lettre vagabonde – 28 mai 2008

Cher Urgel,

Quarante ans après Mai 68 en France, le débat autour des événements persiste. Un mouvement révolutionnaire a tenté de transformer la pensée même. Les étudiants, principaux instigateurs du grand dérangement social, se sont soulevés contre l’oppression. La poudrière qui a fait voler en éclat l’ordre établi avait peut-être son épicentre en France mais le séisme a ébranlé aussi le Nouveau-Brunswick. Les effets ont duré une bonne décennie. En lisant le numéro hors-série du Magazine littéraire consacré à Mai 68, j’ai réalisé que j’avais été témoin, complice et bénéficiaire de la transformation de la pensée à l’époque des soulèvements dans toutes les strates de la société.

En 1968, je faisais tout juste mon entrée sur le marché du travail. Le monde de l’éducation possédait son lot flagrant d’injustices. Le salaire d’une enseignante était nettement inférieur à celui d’un collègue masculin. Puisque les salaires provenaient des taxes locales, les milieux urbains offraient une rémunération supérieure. Dans les villages, la paie arrivait en retard parfois de quelques jours voire d’une semaine. Lors de la fermeture de l’école due à une tempête, la journée de classe était rapportée au samedi.

Puisque les élèves francophones et anglophones des milieux bilingues logeaient sous le même toit, l’anglais devenait la langue d’administration et des décisions. Les injustices les plus flagrantes, c’étaient les élèves francophones qui les subissaient. Ils ne recevaient pas les mêmes services que les élèves anglophones. Il manquait de livres et de matériel pédagogique. Les manuels scolaires étaient désuets. De nombreux enseignants n’avaient pas suivi de cours en éducation. On leur attribuait un permis communément appelé « licence locale ». Aucune aide n’était disponible pour les enfants en difficulté d’apprentissage.

Un nouveau courant d’idées souffla sur le Nouveau-Brunswick. Un premier francophone au pouvoir, Louis J. Robichaud s’engage à enrayer les injustices sociales. Grâce à son programme « Chance égale », la situation des francophones de la province s’améliore, surtout dans le domaine de l’éducation. La province du Nouveau-Brunswick est déclarée officiellement bilingue.

Dans les années 70, nous sommes à l’ère des revendications. Des groupes d’enseignants s’engagèrent à la défense des droits des francophones. Le plus gros cheval de bataille : la dualité au ministère de l’Éducation. Les manifestations prennent de l’ampleur, les rassemblements donnent de la force au projet collectif. La solidarité dans la lutte permet d’obtenir gain de cause.

Toute époque porte ses réussites comme ses échecs. Nous avions l’impression de changer le monde dans les années 70. Je crois qu’un projet commun est bénéfique à tout groupe d’individus travaillant ensemble. Dans sa chronique du 23 mai dans le Devoir, Josée Blanchette écrit : « … des projets qui prennent parfois l’eau mais qui gardent en vie. » Réaliser des projets, c’est encore créer.

Aujourd’hui, je rencontre souvent des enseignants noyés sous le flot de lignes de conduite et de contraintes. Ils se sentent dépouillés de leur créativité, étouffés dans leur initiative. Les enseignants se sentent propulser avec leurs élèves vers la poursuite obsessive de l’excellence. On la mesure démesurément. « On ne peut pas à la fois obéir au monde et le transformer. » leur répèterait Frédéric Beigbeder.

À chaque époque ses luttes. Peut-être manquons-nous d’esprit de solidarité pour provoquer les changements. Chose certaine, les êtres persistent à rêver d’un monde meilleur, un endroit où réinventer sa propre existence et améliorer celle des autres. Je te laisse sur une pensée de Clarissa Pinkola Estés. « Celui qui ne sait pas hurler, jamais ne trouvera sa bande!

Amitiés,

Alvina

Lettre vagabonde – 4 juin 2008

 

Cher Urgel,

Le club de marche Les fourmis dans les jambes reprend l’assaut des sentiers à peine sortis des intempéries de l’hiver. Notre premier rendez-vous : la cour de l’église de Caplan.  Notre destination : le Domaine des chutes du ruisseau Creux, situé à Saint-Alphonse. Ce sont les retrouvailles des anciens et la rencontre des nouveaux membres. Une quarantaine de pieds trépignent d’impatience à l’entrée du sentier tandis que Rachel, la responsable de la randonnée, rappelle les consignes de sécurité.

Qu’est-ce qui motive des personnes de tout âge à marcher ensemble ? Un club de randonneurs permet de s’aventurer en des sentiers non balisés ou sur de longues distances en toute quiétude. Même si nous marchons ensemble, chaque membre du club est responsable de son propre véhicule : son corps. Les jambes deviennent la seule force motrice qui propulse en avant le mental autant que le physique.

Une saine camaraderie s’installe chez les randonneurs. Le sac au dos, le cœur joyeux comme dit la chanson et la troupe part à la queue leu leu. Les plus hardis ont tôt devancé les plus lents. Les pauses nous rassemblent et les départs nous éparpillent comme des grains de chapelet. Nous préférons les sentiers en montagne, ce qui exige une bonne forme physique. Les montées s’accompagnent de silence et d’essoufflement. Le plat ouvre les vannes de la parole. On se découvre des goûts similaires, on partage nos découvertes le long du sentier. Nous ressemblons à des enfants insouciants qui imaginent leur cour arrière transformée en lieu d’aventures. Nous devenons des explorateurs à la recherche de l’Eldorado. Et nous l’atteignons. Du moins tel fut mon cas quand j’entrepris la descente dans le canyon des chutes du ruisseau Creux. D’interminables murailles de pierres grises stratifiées s’élèvent au-dessus d’un courant rapide provoqué par le débit fulgurant des chutes qui s’y déversent par un étroit passage. La profondeur n’est pas que physique. Un lieu prenant comme si la mort s’accrochait à la vie. Peut-être que la croix enfoncée entre les pierres y était pour quelque chose. Une jeune cavalière ayant délaissé sa monture pour admirer les chutes aurait perdu l’équilibre. On a retrouvé son corps là au fond du ravin. Le lieu invite au recueillement, donne l’impression d’avoir atteint le centre d’une force vivifiante. Je suis remontée, plus tout à fait la même, rassurée par les paroles de Rachel : « Prends ton temps pour remonter, prends tout ton temps. »

Au fond, c’est cela la marche, prendre son temps. Chaque pas amène à le côtoyer au lieu de le précéder, le suivre ou le retarder. Le temps sous les pas échappe à la montre. La randonnée pédestre, un voyage où les sens captent les sensations avec l’intensité d’un chevreuil aux aguets. La marche aide à saisir le monde avec l’âme au bout de l’œil. Un kilomètre à pied donne à voir plus que cent en voiture.

Les fourmis dans les jambes a à son programme une quinzaine de randonnées se déployant de la fin mai à octobre. La marche m’intéresse, les marcheurs aussi. J’ai toujours hâte de revoir Rachel, Jacques, Antoine, Hélène et les autres. On se raconte nos voyages à pied, en raquette ou en ski de fond. Deux nouveaux retraités de Montréal, Robert et Suzanne, ont décidé de s’installer en Gaspésie, séduits par ses paysages. Il ont adhéré au club de marche. C’est la meilleure façon de découvrir une région. Les grandes explorations se font souvent à pied. Les randonneurs sont comme des papillons; ils butinent la beauté, les ailes aux pieds sur la foulée du temps.

Dans mon sac à dos, j’avais le dernier livre de Monique Juteau, Des lieux, des villes et un chou-fleur. Une marcheuse qui s’interroge, Monique Juteau. « Marcher. De quel côté ? Par quel chemin ? Dans quel but ? Pour quelle raison ? Est-ce encore loin l’espoir ? » Déjà, elle avait écrit : « Que cherchons-nous vraiment dans ces ailleurs au bout du monde ? Tout répondrons-nous. Tout ce qui peut être trouvé. » J’ai trouvé le long des sentiers deux chutes, un lac à marne, le petit thé des bois, des fleurs discrètes et radieuses et des bribes du rêve de Bernard. Il marchera vers Machu Picchu. Devenir membre d’un club de marche, c’est découvrir les paysages avec de multiples paires d’yeux. C’est côtoyer la nature sauvage et saisir peut-être sa véritable nature en côtoyant d’autres randonneurs.

On me dit qu’il existe un club de marche à Rimouski. Une fois installé là-bas, tu pourrais y adhérer. Il existe au-delà de six cents lieux de marche répertoriés au Québec. Le Répertoire des lieux de marche au Québec est le guide indispensable de tout randonneur.

Amitiés,

Alvina

Lettre vagabonde – 11 juin 2008

 

Cher Urgel,

« À quoi ça sert d’inventer des histoires alors que la réalité est déjà incroyable ? », demandait une détenue lors d’une rencontre du club de lecture de la prison. La question était adressée à Nancy Huston. Elle resta bouche bée. Il s’ensuivit sur deux cents pages, une série d’interrogations qui saisissent, captivent et nous prennent à la fois à témoin et en otage. Des réflexions nous ébranlent et s’accrochent au sens de la vie et à notre identité. Des réponses également, des réponses à l’affût du sens et des différences.

Le premier mot qui nous identifie, c’est notre prénom. Si on interroge sur son origine, nos parents raconteront une histoire. Notre toute première histoire tourne autour du prénom reçu à la naissance. « Nous entrons dans la vie par un lien au passé » explique Nancy Huston. De toutes les espèces animales, nous sommes la seule à reconnaître l’existence de la naissance et de la mort. L’auteur nous distingue des autres espèces en ces mots : « Nous sommes l’espèce fabulatrice. Voilà l’entrée en matière d’une histoire magnifique : la nôtre. » Elle possède ce don rare et inestimable Nancy Huston, celui de raconter des pans de notre histoire dans ses essais et ses romans.

Pour comprendre et justifier notre passage sur la terre, nous en mesurons la durée. Les dates, les calendriers, les anniversaires et la montre marquent le temps. Les incidents et les événements qui s’y déroulent composent notre histoire. La mémoire guide cette histoire, l’ordonne, sélectionne, exclut, construit et fabule. La vie n’est plus ni moins qu’un récit dont nous sommes les narrateurs. « On ne naît pas (un) soi, on le devient » avance Nancy Huston.

À partir du récit de chacun, on crée des histoires communes qui nous lient. De même, on lie des histoires qui nous créent. La religion, la philosophie, la culture, les arts et la généalogie sont les sources principales des fables d’une collectivité. Nous engendrons ainsi tout un scénario de valeurs, de justifications à nos actes, de théories et de rituels considérés comme des vérités. De nos scénarios, Nancy Huston conclut : « Ils sont réels puisqu’ils font partie de notre réalité, mais ils ne sont pas « vrais». »

Qu’est-ce qui nous propulse alors vers une plus grande ouverture sur le monde ? Qu’est-ce qui favorise la compréhension des histoires des autres peuples, des autres nations ? Il existe un élément essentiel pour accéder aux autres cultures, pour les comprendre et c’est, selon l’écrivaine, la lecture de romans. Nancy Huston le confirme dans L’espèce fabulatrice. » « Les non-lecteurs sont potentiellement dangereux, car faciles à manipuler par les Églises, les États, les médias etc. » Elle ajoute : « Les pays où les individus ont le droit de retravailler les fictions identitaires reçues – le droit de changer de religion, de parti politique, d’opinion, voire de sexe – sont aussi les pays où sont écrits et lus les romans. » Voici la réponse de Nancy Huston à la question de la détenue : « C’est parce que la réalité humaine est gorgée de fictions involontaires ou pauvres qu’il importe d’inventer des fictions volontaires et riches. »

Il me reste à te raconter des histoires de marmottes, celle de Lilianne, celle de Jean-Yves et la mienne. Pour Lilianne, ce sont de gros rats, pour moi de petits chiens sauvages, pour elle, des envahisseurs dangereux, pour moi, une présence agréable dans mon environnement. Jean-Yves les trouve mignonnes mais nuisibles pour ses fleurs. Lilianne a eu un choc le jour où elle est tombée sur une famille grouillante de marmottes dans les débris de son ancienne maison familiale. Une marmotte plutôt grassette et imposante avait élu domicile à proximité de sa demeure en pleine ville. Une marmotte a établi ses quartiers sur le terrain de sa nouvelle demeure. La marmotte m’a toujours paru inoffensive, dressée sur ses pattes arrière au fond du jardin ou au bord des routes. J’ai été émerveillée par une marmotte en train de préparer son terrier en y ramenant des feuilles mortes. Une famille installée dans mon tas de bois de chauffage m’a fait patienter deux semaines avant de quitter les lieux. Jean-Yves tente de la repousser à l’extérieur de son jardin de fleurs où elle avait élu domicile. Il lui lance des jets d’eau, espérant ainsi la forcer à déménager plus loin. Nous fabulons avec nos marmottes d’après nos expériences et certaines connaissances.

Je suis persuadée que si nos histoires sont variées et changeantes, si les romans nous abreuvent de fictions variées et riches, nous nous assurons une plus grande ouverture sur le monde. Albert Camus a raison de dire « qu’on ne s’exprime que par image. Si tu veux être philosophe, écris des romans. » Le danger serait de croire à une seule histoire de marmottes, d’y inclure et y associer sans distinctions, toutes les espèces animales. Dans ce contexte, si on remplaçait le mot marmotte par juif, islamiste, catholique ou immigrant, il pourrait s’ensuivre des injustices et des conflits. De là la nécessité de lire des romans, de se laisser raconter les plus riches histoires de tous les pays du monde. Nancy Huston signale « Il n’est ni possible ni souhaitable d’éliminer les fictions de la vie humaine. Elles nous sont vitales, consubstantielles. Elles créent notre réalité et nous aident à la supporter. »

L’espèce fabulatrice est un magnifique plaidoyer en faveur de l’imagination, de la raison d’être de nos histoires et des romans. Nancy Huston a raison de proclamer que nous sommes l’espèce fabulatrice. La littérature sert à nous enrichir. Alain Robbe-Grillet écrivait que « La fonction de l’art n’est jamais d’illustrer une vérité ou même une interrogation – connue à l’avance, mais de mettre au monde des interrogations (et aussi peut-être à terme des réponses) qui ne se connaissent pas encore elles-mêmes. » Ses propos ne font que confirmer la valeur du dernier essai de Nancy Huston. L’espèce fabulatrice, à lire absolument.

Amitiés,

Alvina

Lettre vagabonde – 18 juin 2008

 

Cher Urgel,

Les grandes vacances approchent et des projets de voyages s’y accrochent. Les gens viendront en Gaspésie pour ses belles choses à voir, la nature surtout. La montagne y courtise la mer. Les petits villages lovés au creux des anses lancent les bateaux au bout des quais. Les fleurs sauvages s’enflamment au soleil. Les forêts s’ouvrent sur des sentiers de découvertes. Des voyageurs poussent la curiosité jusqu’à s’arrêter dans les musées, entrer dans les galeries d’art, assister à une pièce de théâtre ou fouiner dans les boutiques d’artisanat.

Je t’invite à faire escale en un lieu peu fréquenté en Gaspésie, du côté de l’inusité, là où le paysage s’avance au-delà de l’horizon. Tu pourras circuler à ta guise en toute légèreté d’être au pays de l’écriture de France Cayouette. La poète possède des antennes réceptives aux menus détails. Elle détient une riche collection d’espoir et de tristesse, de beauté et de moments magiques. Dans La lenteur au bout de l’aile, une centaine de haïkus au pouvoir mystérieux te convie à « ressentir une émotion très profonde oscillant entre un sentiment de grâce et de douce tristesse » écrit France dans sa préface. Elle t’entraînera où le visible s’entretient subrepticement, en toute simplicité, avec la profondeur des petites choses. France Cayouette, une virtuose du haïku, définit ainsi sa mission : « Par le haïku, je rends grâce pour cette grandeur contenue dans le petit. […] Je confirme qu’une chose arrive en tel lieu, à tel moment, qu’il n’y aura rien de plus, que c’est à la fois bien et merveilleusement suffisant. » Les haïkus de France ne suivent pas à la lettre les règles du poème japonais mais en respectent scrupuleusement l’esprit.

un héron s’envole       

la lenteur

au bout de l’aile

———-

  elle n’en finit plus

   de déverser la nuit

   la Grande Ourse

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  l’horizon voyage

 entre les canards en file

 et l’eau

La poète n’écrit pas que des haïkus. Son tout nouveau recueil de poésie Jolie vente de débarras soulève les mots d’un coup de plume souple et agile. Sa poésie scrute, s’arrête et dévoile ce qui n’est apparent que dans la lenteur de l’œil pensif. Un bruissement du temps qui s’écoule, l’effleurement de l’espace qui entoure toute chose, on dirait la fragilité du monde dans la puissance d’un regard. En la poésie de France, la tristesse est délestée de son fardeau pour ne conserver que son intensité. Les poèmes exposent une suite de tableaux miniatures où se reflètent l’envers des choses. Des poèmes à relire sous les éclairages variés des émotions, à laisser leur emprise nous atteindre droit au cœur. Ceux-ci se sont imprégnés en moi.

                                                           Le cœur s’invente

                                                           des bruits d’horloge

                                                           l’infini tourne à droite

                                                           après la petite aiguille

                                                           et sa démarche d’aquarelle

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                                                           Autour

                                                           les choses frôlent

                                                           la plénitude

on les dirait sur le point

de se choisir un nom

France Cayouette est poète des lieux inusités où les choses arrivent à se donner un nom, et elle, à en cerner l’essence et l’essentiel. L’inatteignable et l’invisible enfin révélés sous sa plume fureteuse. Sa poésie a goût d’infini, voit l’ailleurs, sent la mer et la montagne. Sa voix atteint l’intensité des petites choses.

La voix de France est porteuse de poésie comme on porte sa personnalité. Son carnet de voyage est imprégné de haïkus. De Paris, elle écrit le 9 juin :

Du balcon ce matin

des bruits et la lumière

de Paris 

———-

Jardins du Luxembourg

sous le regard d’une statue

prendre de l’ombre.

Voyager dans la poésie de France Cayouette, c’est traverser la Gaspésie dans ses paysages secrets, en ces ailleurs qui composent l’universalité des écrivains qui l’habitent. Pour lire La lenteur au bout de l’aile ou Jolie vente de débarras, installe-toi sur un rocher face à la mer, sous une épinette le long d’un sentier ou à la petite table au café. Installe-toi surtout dans la lenteur du moment. Et laisse le temps se passer de toi. France te souhaite de te retrouver seul, en territoire vierge dans un texte peut-être devenu le tien.

Amitiés,

Alvina

           

Lettre vagabonde – 25 juin 2008

 

Cher Urgel,

Ça y est. Une impressionnante partie de la population sort tout juste d’une année de travail, prête à prendre la clé des champs. Les d’étudiants des cinq écoles de Campbellton s’aventureront du côté de la liberté. Terminés les dix mois d’horaires fixes, d’échéanciers, de routine, de cloches à couper le temps en quatre et d’enfermement entre quatre murs. On devrait donc voir des enfants et des adolescents déambuler dans les rues de la ville, occuper les parcs, flâner sur les trottoirs ou se rassembler dans les espaces publics.

La ville de Campbellton accorde-t-elle une place aux adolescents et aux jeunes adultes? À plusieurs endroits du centre-ville, des pancartes affichent l’interdiction de flâner. Le stationnement est interdit devant certains commerces après les heures de fermeture. Le parc de la ville s’est vu avaler par un centre sportif qui ne paraît pas répondre aux aspirations des jeunes ni à leurs moyens. Du moins peu le fréquentent, surtout pas les filles qui, elles, ne font pas partie des clubs de hockey. Il est rare de voir un rassemblement de jeunes dans la ville de Campbellton.

À bien y penser, les personnes âgées non plus ne courent pas les rues. Quelques vieux s’attardent parfois sur les bancs à l’intérieur du Centre commercial. Après les heures de fermeture des magasins, Campbellton se transforme en ville désertée. On dirait que les trottoirs du centre-ville n’ont d’utilité que pour se rendre d’un commerce à l’autre. Quelques rares exceptions les utilisent pour se rendre au travail. La ville a beau avoir aménagé des emplacements parsemés de fleurs et de bancs, peu de promeneurs, tout âge confondu, s’y arrêtent. Les attraits installés ici et là sur le boulevard du Saumon donnent l’impression de vouloir attirer le touriste plutôt que le résidant. Il y a bien quelques marcheurs qui y circulent en quête de forme physique. Les simples promeneurs sont rares.

Un centre-ville devrait accorder l’espace à sa jeune population. Est-ce par crainte des méfaits des rassemblements ? On craint souvent que les rassemblements de jeunes les incitent à détruire, violenter ou saccager les lieux publics. La violence s’exerce  surtout contre ce qui ne nous appartient pas, ce qui nous paraît étranger. La ville devrait prendre vie à l’été, réunir ses citoyens en son centre, attirés par ses rues vivantes. Dans Poétique de la ville Pierre Sansot parle de rues vivantes, animées, colorées, fréquentées et chaudes. À Campbellton, les rues s’éteignent, les trottoirs sont désertés. Plus rien n’attire la population, surtout pas la jeunesse.

Lors d’un séjour en Italie, à Florence, je constatai qu’une ville pouvait accorder une place vitale à sa jeunesse. Des rues menant au centre-ville se transformaient en sens unique le soir. Des jeunes à pied, à vélo, à mobylette déambulaient vers le centre. La ville s’animait, s’enflammait de rires et de cris sous la présence de centaines de jeunes. Il paraît que l’Italie accorde à la promenade citadine le statut d’activité culturelle. Il n’est pas dans nos mœurs de faire un usage piéton de la ville chez nous. C’est dommage car comment peut-on découvrir véritablement une ville sans côtoyer ses résidants et la traverser en marchant? Il faut fréquenter Campbellton lors de son festival du Saumon pour retrouver sa population rassemblée, déambulant dans les rues, prenant possession de la ville. Dans Balades des jours ordinaires Marie Rouanet écrit : « Il me suffit parfois de marcher sur un trottoir dans une rue où je n’ai pas l’habitude de passer, dans une rue archiconnue pourtant, pour que le monde soit naissant. » Pour cela, il faut qu’une ville accorde à ses citoyens le droit de flâner et encourage la fréquentation des lieux publics autres que les commerces. Même les rares restaurants ont de la difficulté à survivre à Campbellton tant les clients sont rares. Les villes sont devenues des endroits pour les voitures. Les stationnements occupent une grande partie de l’espace.

Et puis, je sais bien où trouver les jeunes résidants durant les vacances d’été. Ils sont de retour au travail. Les emplois d’été et les institutions de formation spécialisée retiennent la jeune population dans les filets des horaires, du temps coupé en quatre, des obligations et des performances. Le rendement avant tout pour se rendre au bout de je ne sais quoi. Écoles de hockey, de danse, de théâtre, d’informatique et autres remplacent l’école publique.

Nous aurions tous intérêt à lire L’art de marcher de Rebecca Solnit où elle fait entre autre l’éloge de la marche en ville. « Les villes sont par excellence les lieux de l’anonymat, de la diversité, du rapprochement, trois qualités qui s’apprécient idéalement en marchant. » Elle insiste. « La ville recèle toujours plus de richesses que chacun de ses habitants ne le soupçonne… » Les rues des villes enseignent, réveillent et s’ouvrent sur l’imaginaire. Rebecca Solnit conseille de marcher dans sa ville. « Marcher n’est certes pas une preuve de sens civique mais c’est un excellent moyen de connaître sa ville et ses concitoyens, d’habiter la cité au sens plein du terme plutôt que la minuscule parcelle qu’on s’en attribue. »

Vacances, un mot qui a perdu son sens et son contenu pour de nombreux étudiants. Ville, un lieu qui aurait avantage à se laisser occuper par la jeunesse et à s’occuper des jeunes. Il est dommage d’interdire à la jeune population la liberté de flâner et de rêver sa ville. Ils partiront un jour pour étudier, pour travailler et souvent, pour ne plus revenir. L’espoir a peut-être déserté les rues de Campbellton. Les rêves reprennent leur vision au-delà des limites de la ville qui n’a pas su les contenir. Mieux vaut user ses semelles que d’appuyer son doigt sur la souris et comme l’écrit Rebecca Solnit : « Il me semble justement qu’un enfant a beaucoup à apprendre d’une course sous la pluie jusqu’à la bibliothèque, ne serait-ce que parce qu’elle éveille ses sens et son imaginaire. » Voilà ma suggestion d’itinéraire incontournable : la bibliothèque. Au moins dans les livres, on retrouve les vacances, la détente et le droit de flâner sur toutes les routes de la planète. Bonnes vacances!

Amitiés,

Alvina

Lettre vagabonde – 3 septembre 2008

 Cher Urgel,

Deux lacs m’attirent, m’étonnent et m’inspirent. Ils s’entourent de forêts, d’animaux, de plantes et d’air pur. Ils ne lèguent que parcimonieusement des bouts de leur territoire aux constructions. Des chalets s’avancent discrètement vers la berge. L’un de ces lacs, le lac de la Pointe caillouteuse  me rend si bien à moi-même que je prends rendez-vous avec lui chaque été.  L’autre, le lac à l’Oie je le découvre et le fréquente pour la première fois grâce à Monique Proulx et son roman Champagne.

Le lac attire par son grand espace. On s’y ébat comme des truites, il nous enveloppe comme une mère. Il reflète l’imaginaire. La forêt s’y baigne, les animaux le fréquentent. Je crois même que la montagne le courtise; par matin calme, elle  s’allonge dedans. Le lac de mes étés, (encore préservé contre son plus grand prédateur : l’homme.) est le lieu où le temps m’est accordé généreusement. Il contient le calme, la solitude et est exempt d’obligations. Fréquenter le lac, me plonge dans la liberté et me donne à lire l’œuvre inédite de la nature.

L’autre lac, le lac à l’Oie, Monique Proulx m’y convie. Elle raconte l’histoire d’un lac, d’une forêt, d’un pays qu’on explore ou qu’on exploite, que l’on s’arrache aussi. Pour Lila, Claire, Simon et quelques autres, le lac à l’Oie est un refuge, un endroit où vivre. L’auteure parle de l’enchantement qu’il suscite : « ils étaient tombés sur cette portion du lac à l’Oie, ce morceau de préhistoire préservé pour eux où la civilisation n’avait presque rien détruit de l’épiderme originel. » La plupart des personnages de Champagne cherchent à s’enraciner au cœur de la nature, côtoyer ses animaux sauvages et jouir de son univers végétal.

D’autres s’installent au lac à l’Oie avec l’œil rapace de l’envahisseur. Dangereux prédateurs que ces hommes qui chassent les bêtes et les habitants avec la même fougue. Ils cherchent à déloger pour s’accaparer des lieux et les rendre rentables. Le roman de Monique Proulx raconte la vie de tous ces gens traversés par des rêves, des souffrances et des préoccupations. La région du lac à l’Oie est un lieu sauvage où le lointain vous happe, le mystérieux aussi. L’appât du gain cherche à transformer ces lieux en investissements. Monique Proulx effleure le rôle de porte-parole pour la protection de la nature.

Mais  là où Monique Proulx touche, enchante et nous accroche, c’est dans sa façon de saisir la beauté du monde et de nous la faire  partager. On côtoie Lila, Claire, Simon et le petit Jérémie. On partage le territoire avec le chevreuil, l’orignal, le renard, les arbres et les fleurs sauvages. Le lac, la forêt et les êtres sont unis par un fil : l’amour. Un fil parfois ténu, qui s’effiloche, se casse quand il n’est pas cisaillé par une main violente.  Un fil qui se recoud, se raccorde à un autre fil pour continuer autrement une histoire d’amour.

L’encre de la poésie coule dans les veines de Monique Proulx. C’est par la poésie que l’on pénètre dans la forêt interdite. L’auteure a inscrit en exergue cette affirmation de Hölderlin : «  Il faut habiter poétiquement la terre. » Champagne le réussit : « Au-delà du chenal les étoiles s’entassaient par grappes dans le ruban de la Voie lactée. » Je m’abandonne en toute confiance pour la suivre en les méandres de la nature. Mon étonnement n’aura de cesse grâce à la forme poétique et au contenu poignant du magnifique roman de Monique Proulx. Un éloge de l’été et l’apogée de tous les étés au creux d’une chaude nuit de juillet ou d’un jour éclaté du mois d’août. Pénétrer dans les entrailles de Champagne,  c’est s’aventurer dans la caverne de nos origines d’où l’on ne peut sortir que plus fort et plus convaincu du lien indissociable que l’on entretient avec la terre. Je me suis attachée aux personnages, aux chats aussi, même aux fourmis. Un livre à lire en fin de l’été pour le recommencer de plus belle. Les émotions s’enracinent dans le roman comme les fleurs sauvages dans la terre libre. La beauté s’élève telle une montée de brume délogée par les premiers rayons du soleil. Champagne un roman qui fait son entrée dans le « nature writing » et à qui j’accorde la place de premier violon. J’emprunte les mots de Monique Proulx pour célébrer la richesse de ce roman. « Les trésors étaient partout, discrètement noyés dans  la verdure, ne demandant qu’un reste de jeunesse dans l’œil pour être débusqués : des fraises des champs, des fleurs de bois d’orignal, des racines de tiarelles qui remettent en train le foie le plus ravagé, un lièvre avec une moitié de pelage d’hiver cabriolant  vers le fourré… »

Mon lac d’été est devenu bien fragile. Déjà quelques prédateurs l’abîment. Une route élargie pour s’y rendre, des constructions imposantes près de la berge et des embarcations bruyantes. Un lampadaire jette une puissante lumière en plein lieu de nidification des huards et autres espèces de canards. Un courant menaçant s’insinue autour du lac. Il faut le protéger. Dans le lac de la Pointe caillouteuse sont enfuis mes secrets d’été. Ce sont des secrets dérivés de mes baignades, mes randonnées et mes lectures. Ce sont des secrets révélés au contact des fleurs sauvages, d’un coucher de soleil sur le lac, ou du silence prenant d’une nuit chaude et étoilée. Tous les lacs renferment leur part de mystère, accueillent nos secrets. Je t’invite à t’installer confortablement avec Champagne te laisser subjuguer par le lac à l’Oie, et qui sait, retrouver à ton tour tes plus beaux secrets de l’été.

Amitiés,

Alvina

Lettre vagabonde – 10 septembre 2008

 

Salut Urgel,

L’Art de marcher de Rebecca Solnit est une lecture indispensable pour qui veut connaître l’histoire de la marche à travers les siècles. Du XVIIIe  siècle de Jean-Jacques Rousseau au XXIe  siècle de Rebecca Solnit, les pas se suivent mais ne se ressemblent pas. Des marcheurs célèbres ont élevé la marche à un art. Ils sont les dépositaires de la culture de la marche. Suivre l’histoire de la marche, c’est s’aventurer dans les valeurs culturelles, spirituelles et politiques par un sentier ouvert sur le monde.

La marche en Occident serait-elle en perte de vitesse depuis l’invention des machines visant la vitesse excessive ? Les raisons de marcher sont nombreuses. La marche est l’un des seuls moyens de déplacement qui se mesure encore en distance. Les autres se mesurent en temps. La marche demeure un des rares moyens de se déplacer à avoir conservé sa dimension humaine. Marcher est une façon d’habiter le monde. Rebecca Solnit marche depuis de longues années et tente de saisir la raison d’être de la marche. Elle explique que « idéalement marcher est un état où l’esprit, le corps et le monde se répondent, un peu comme trois personnages qui se mettraient enfin à converser ensemble, trois notes qui soudain composeraient un accord. »

Jean-Jacques Rousseau fut l’un des premiers à faire l’éloge de la marche. « Je ne puis méditer qu’en marchant; sitôt que je m’arrête, je ne pense plus et ma tête ne va qu’avec mes pieds. » Rousseau est le précurseur de la marche comme mode de contemplation et exercice de simplicité. William Wordsworth fut l’initiateur de la marche moderne où la découverte de pays et de paysages devient sa raison d’être. Avant Wordsworth, le marcheur s’aventurait plutôt dans les jardins ou à l’intérieur de son domaine. Il a consacré son rôle essentiel dans sa vie et son art. Rebecca Solnit déduit que « marcher pour Wordsworth, est une façon d’être, pas un mode de transport. Les hommes de tous temps ont marché et écrit sur la marche ou se sont laissés inspirés par elle.  

Nous possédons d’innombrables modèles de marcheurs, d’hommes libres de leurs mouvements. Ils ont traversé des contrées et nous ont révélé le monde. Mais qu’en est-il des femmes dans l’histoire de la marche ? Cette activité leur fut longtemps interdite. Une femme qui sortait seule ou au bras d’un inconnu dans la ville de Londres au XIXe  siècle était passible d’emprisonnement. La reconnaissance des grandes randonneuses s’avère rare. Leurs récits prirent du temps à se rendre  jusqu’à nous. Alexandra David-Néel fut l’une des premières à être reconnues. Il m’a fallu longtemps pour découvrir des marcheuses célèbres comme Isabella Bird et Isabelle Eberhardt. Si David Thoreau et Robert Louis Stevenson s’intégraient à notre littérature, les écrivaines marcheuses étaient réduites au silence.

Mon jeune âge fut marqué par la marche. Les filles pouvaient en toute liberté marcher sur les chemins ou en forêt sans courir le danger d’être ciblées comme proie. Par contre, il n’existait pas de modèle féminin dans le domaine. Les premiers marcheurs du village, les quêteux étaient tous des hommes, les personnages de romans également. Très tôt, on a inculqué aux filles le danger de marcher seule dans une ville. L’Art de marcher m’a appris que des femmes ont marché leur vie durant. L’Américaine, Peace Pilgrim, marcha durant vingt-huit ans à travers les États-Unis, le Canada et le Mexique. En neuf ans, elle parcourut à pieds quarante mille kilomètres pour la paix. Ffyona Campbell commença à seize ans son périple autour du monde à pied. C’était toute une marcheuse car elle a réussi à parcourir en quatre-vingt-quinze jours quatre mille huit cents kilomètres. Elle a établi un record mondial.

De multiples raisons nous poussent à marcher. La marche sert autant aux défilés lors de grands événements que de moyens de pression lors de manifestations. L’expression « descendre dans la rue » est associée à la marche de contestation. Le tintamarre à Caraquet lors de la fête nationale des Acadiens, rassemblent des milliers de marcheurs dans les rues. La fête de la Saint-Patrick a son défilé annuel dans les rues d’Ottawa. Il y aura toujours des marcheurs solitaires pour parcourir le monde. Leurs récits nous offrent la vision d’une planète ramenée à sa dimension et à sa nature humaine. Rebecca Solnit envisage la marche comme l’un des beaux-arts. Elle affirme que « la culture de la marche est à bien des égards une réaction contre la vitesse et l’aliénation propres à la révolution industrielle. » Les artistes marcheurs ont immortalisé la marche sur leurs toiles.

Je crois que toute forme de marche s’accroche à la liberté et nous éloigne d’un univers qui n’est plus à la taille humaine. « Le monde n’est plus à l’échelle du corps mais à celle des machines et les muscles sont développés dans des centres d’entraînement. On marche sur des tapis roulants. Le corps physique ne travaille plus, il s’entraîne. » L’auteure de L’Art de marcher avoue que la relation entre les muscles et le monde a disparu au profit de gestes mécaniques sur des machines sophistiquées.

La marche s’inscrit dans un univers culturel, physique et spirituel le long des pages de L’Art de marcher. L’essai se lit comme un récit au rythme des pas sur des airs de liberté. Rebecca Solnit conclut : « La marche est une des constellations clairement identifiables dans le ciel de la culture humaine. Elle comprend trois étoiles, le corps, l’imagination, le monde… » Il est devenu essentiel de marcher pour s’approprier à nouveau l’espace et le temps avant que la vitesse et les machines nous avalent corps et âme. L’Art de marcher un pas en avant dans la compréhension du monde. Bonne randonnée.

Amitié,

Alvina

Lettre vagabonde – 17 septembre 2008

 

 

Salut Urgel,

Je l’appelle ma librairie comme on dit mon village, ma maison. Je dis mon libraire comme on prononce mon ami. Le possessif n’a pas que le pronom. Je me suis bel et bien approprié ce haut lieu dès que je l’ai découvert. Aucun autre commerce ne mérite à mes yeux une si longue et fidèle fréquentation. Je parcours régulièrement la centaine de kilomètres qui me séparent de la librairie Liber à New Richmond. Fréquenter ma librairie, c’est posséder la clé de l’univers et avoir accès à toutes les interprétations de son existence.

Comme de nombreuses villes au pays, New Richmond a vu de ses commerces mettre la clé dans la porte à la suite de la fermeture de sa principale industrie : l’usine de pâte et papier. Ce papier qui détient la mémoire du monde. La petite librairie Liber tient bon et tient tête aux sautes d’humeur de l’économie. Derrière la porte de la librairie, on est assuré de trouver de bonnes nouvelles.

Qu’est-ce qui donne un cachet particulier à une librairie ? Qu’est-ce qui incite les curieux à s’y engouffrer, à flâner librement à travers les rayons, à manipuler la marchandise comme si elle leur appartenait déjà ? Chez Liber, je me sens à l’aise d’assouvir mes sens « insensément. » Je parcours un livre du regard pour sonder ses sentiments comme on le fait avec un nouveau venu. Je lis quelques lignes ici et là pour voir si elles m’émeuvent. Je hume l’odeur du papier et de l’encre comme on hume le parfum d’une orange. Je palpe la page tel un tissu pour en vérifier la souplesse et la douceur. Je m’abandonne à tous mes caprices, donne libre cours à mes émotions et confesse mes coups de foudre à la librairie Liber. Grâce à l’accueil chaleureux et aux connaissances du libraire, je retrouve en lui un complice littéraire.

Roch est un libraire à l’écoute de ses clients et respectueux de ses livres. Il connaît les écrivains, fixe des rendez-vous avec eux. Grâce à ses lectures et à ses conseils, j’ai connu de nouveaux auteurs et me suis enrichie de leurs oeuvres. L’accueil de Roch et de ses employés donne l’impression de se retrouver en famille. On se donne des nouvelles d’écrivains, on raconte nos dernières lectures. On confie ses coups de foudre et affiche ouvertement sa passion pour un auteur. Que je sorte de la librairie avec un livre ou un sac rempli de volumes, je sors toujours la tête pleine d’idées. Roch prend tous les moyens pour répondre à nos besoins. Il part à la recherche d’un livre en connaisseur. Tout comme son père avant lui, Roch est un libraire professionnel. J’admire un libraire qui lit, qui conseille ses lecteurs et qui partage ses lectures.

Certaines librairies de grandes surfaces m’attirent moins. On y vend de tout. Le libraire, souvent un non-lecteur recourt à l’ordinateur à la moindre demande de renseignements. Il ignore tout des écrivains. Ce genre de librairies tire son profit de la vente de bibelots et d’une foule d’accessoires. La vitrine prend l’allure d’un magasin général. Nicole Filion a écrit un très beau texte qui s’avère une parodie d’une librairie semblable. Sa nouvelle intitulée La librairie de la place ne vend pas de livres et les employés ignorent ce qu’est un roman. Ça me rappelle cette directrice de bibliothèque publique qui affirmait n’avoir pas le temps de lire. Elle n’avait pas ouvert un livre depuis des années. Le libraire chez Renaud-Bray, quant à lui, ne lisait pas. Le plus étrange, il était lui-même écrivain. Je cherche à éviter ce genre de librairies où personne ne semble s’intéresser aux livres ni à leurs auteurs.  

Dans une région, la librairie abat les frontières. Elle permet aux idées de circuler. Elle donne accès au plaisir et aux connaissances. Elle entretient une plus grande ouverture sur le monde. La librairie et la Poste, deux établissements essentiels dans une communauté. Elles forment un réseau de communication indispensable. Je m’accorde avec Nicolas Bouvier qui affirmait ne pouvoir vivre en un lieu sans bureau de poste. Je penche également du côté de Robert Lalonde qui fréquente sa librairie assidûment comme un religieux son temple.

Je préfère les petites librairies accueillantes telle la librairie Liber. Il y a moins de volumes que dans les grandes librairies mais on peut commander. Je suis toujours bien accueillie. Roch reconnaît les goûts des lecteurs. Il s’empresse de leur présenter une oeuvre récente ou de partager son dernier coup de cœur. La librairie Liber, un haut lieu de littérature, son libraire, un professionnel et un ami. Impossible de passer un mois sans y mettre les pieds. Je te souhaite Urgel de trouver un libraire aussi compétent et sympathique que le mien à Rimouski.

Amitiés,

Alvina

Lettre vagabonde – 24 septembre 2008

 

Cher Urgel,

Le nombre croissant de parents séparés ou divorcés donne une population d’enfants perturbés. À ceux-là, s’ajoutent ceux de père ou de mère inconnu et les orphelins. Comment vivent ces jeunes issus de familles discordantes, éclatées ou inexistantes ? Ce n’est pas le fait de retrouver une forte augmentation d’enfants vivant avec un seul parent ou sans qui rend la situation normale. Psychologues, travailleurs sociaux, enseignants et parents sont confrontés à l’ampleur de la détresse dont sont affligés les enfants.

Des parents choisissent comme solution au divorce la garde partagée. Un jour, un bon copain m’avait expliqué au sujet de son fils après la séparation : « Justin vit une semaine avec sa mère, la suivante avec moi. Il a deux maisons, deux chambres, deux coffres à jouets et deux groupes d’amis. » La seule chose que l’enfant veut en couple : ses parents. « La garde partagée, ça fait l’affaire des parents » avance l’écrivain Pierre Szalourski.

Je termine tout juste un bon roman qui explore la désespérance d’un jeune qui vit seul avec sa mère. Il ne connaît pas son père. Le Fils du Che de Louise Desjardins nous plonge au cœur d’une relation houleuse mère-fils. Alex entre dans son adolescence au même moment qu’il quitte la demeure de ses grands-parents en compagnie de sa mère. Si le fils vient tout juste de faire son entrée dans l’adolescence, la mère, elle, ne réussit pas à s’extraire de la sienne. Le père absent, inconnu du fils, plane au-dessus d’une rupture impossible à colmater. La mère et le fils sont en constants conflits. La meilleure arme d’Alex contre sa mère : le silence. C’est l’arme redoutable de la révolte, de l’impuissance. Sa forteresse le protège contre la parole. Alex communique autrement. Il écrit. Sa bouée de sauvetage : l’ordinateur. Il écrit et il envoie des courriels à Lola, une compagne de classe à qui il n’a pas encore adresser la parole. Sa violence passe par les mots, la haine aussi. Parfois, il lance ainsi des appels au secours. « Dans sa chambre, sous l’énorme poster du Che que sa grand-mère lui a donné, Alex suçote une réglisse qui lui noircit les dents et la langue; devant son ordinateur, il tape des mots, des mots, des mots. Il aime l’écriture autant qu’il déteste la parole. » « Souvent il s’adresse à l’ordinateur comme ami qu’il appelle Pacman. »

Louise Desjardins puise dans les relations parents-enfants, dans l’engagement social
le souffle de son roman. L’action se déroule en milieu urbain là où la misère humaine la plus déchirante se camoufle le mieux. Des touches d’humour pointent ici et là, la marque infaillible du talent de Louise Desjardins. Le Fils du Che est un roman d’actualité. Les peurs ne s’accrochent plus aux mêmes sujets, la fuite ou le retrait prennent de nouvelles directions. Le désespoir de l’adolescence, la révolte demeurent les mêmes. Le silence constitue un rempart derrière lequel se réfugient les adolescents. C’est une arme utilisée depuis des lustres. José Acquelin écrit dans son tout dernier ouvrage, « Quand j’étais petit à l’école, je m’ennuyais. Un peu plus tard, à l’adolescence, j’emmerdais les profs avec mon silence. »

Si Alex nous apparaît comme une victime d’une famille monoparentale, sa mère, attire également la sympathie. Angèle est une personne blessée et négligée par la génération qui l’a précédée. Elle lance sa détresse par l’entremise de courriels à sa copine : « Je voudrais pouvoir laver toute ma vie avec mes larmes, recommencer à zéro avec d’autres parents, dans d’autres lieux, avec une âme neuve qui me permettrait de changer le monde. Mais je n’arrive plus à pleurer. » De belles notes douces retentissent au long du roman grâce à la complicité entre Alex et sa grand-mère.

La lecture de Le Fils du Che, un beau voyage au pays de l’adolescence. Parfois un fil évocateur fait remonter à la surface des moments sombres de notre propre adolescence. Il favorise un bon ménage dans la chambre des souvenirs. Il reste à chacun d’entre nous de jeter par-dessus bord quelque amertume qui risquerait de nous miner. Tout adolescent ne possède-t-il pas ses stratégies de camouflage et ses longs silences ? Un roman qui ne laisse pas indifférent Le Fils du Che. Ça se lit comme une confidence, un aveu. Même le silence s’ébruite. Louise Desjardins détient une bonne connaissance de l’adolescent et sait rejoindre celui parfois trop silencieux qui ne nous a pas encore quittés tout à fait.

Amitiés,

Alvina

Lettre vagabonde – 1er octobre 2008

 

 

Bonjour Urgel,

Le mot « énergie » prend de l’ampleur, se mêle à toutes les sauces. L’énergie surgit de la terre, du corps ou du ciel. Elle mijote dans les potions spirituelles, brasse les ingrédients du matériel et scande le rythme du physique. Jamais un mot n’a possédé une charge si explosive partout sur la planète et en tous les domaines. L’énergie sous toutes ses formes nous rassemblent ou nous divisent.

Les courants de pensées explorent l’énergie comme source vive, la force qui initie l’action. Des livres traitent de l’énergie vitale, des programmes enseignent comment la développer. Les êtres humains ont besoin d’énergie extérieure à celle du corps et de l’esprit. La planète entière est à la recherche d’énergie. En tête : l’énergie pétrolière.

Grâce à mon libraire, j’ai découvert un livre captivant intitulé Éloge de l’énergie vagabonde. L’auteur est un écrivain voyageur pas comme les autres. Sylvain Tesson porte une profonde réflexion sur les mystères de l’énergie. Il voyage à pied, à vélo, à cheval, à travers le monde. Son dernier périple nous mène de la mer d’Aral à la mer Caspienne en suivant un oléoduc d’où coule le pétrole en même temps que les réflexions de notre vagabond. D’autres écrivains voyageurs ont parcouru la route de la soie, celle des anciens navigateurs et les chemins reliant de tous les temps les hommes.

Sylvain Tesson parcourt la route des pipelines et nous invite à le suivre. Il écrit : « Ce voyage m’a été inspiré par ma passion des oléoducs. Les tubes m’obsèdent, les pipelines me ravissent. » Pour lui, « l’huile fluide coule dans le tube dur pareille au sang dans l’artère. L’entrelacs de ses serpents charriant le boudin noir des sous-sols ressemble à des veines qui irrigueraient le plus vaste organisme vivant : l’humanité. » Les oléoducs l’invitent au voyage. La vitalité de son écriture m’invite à le suivre. L’auteur réussit à englober dans un même volume toutes les formes d’énergie, à en extraire la force, a en saisir l’ampleur. Pour l’auteur, pétrole et force vitale émanent du même principe : « l’être humain possède un gisement de forces que des forages propices peuvent faire jaillir. »

Sylvain Tesson loge à l’enseigne des penseurs modernes tout en puisant dans le long parcours de l’humanité matière à réflexion. La terre regorge d’énergie, l’homme également. Dans Éloge de l’énergie vagabonde, les deux jaillissent à la surface. De son errance le voyageur déduit : « Les hommes comme les étoiles reçoivent à leur naissance un gisement intérieur. Ils puiseront dedans et en convertiront leurs sources en actes, en paroles, en pensée, en oeuvre d’art. » « L’homme a la chance de choisir à quel degré d’énergie brûler sa vie » ajoute Sylvain Tesson. Du côté de l’énergie pétrolière, l’auteur conclut : « Aujourd’hui, la course aux réserves énergétiques a remplacé la conquête géographique. On ne prépare plus les guerres penché au-dessus des cartes mais des relevés géologiques. »

Éloge de l’énergie vagabonde a valu à son auteur le Prix Nomad’s. Ce livre se lit au rythme de la marche, à l’enseigne de l’émerveillement. D’ailleurs l’écrivain avance « qu’il y a dans la capacité d’émerveillement l’un des secrets de l’énergie vitale » et dans la marche, une libération de nos angoisses. Sylvain Tesson me laisse sur une réflexion préoccupante. « … au fur et à mesure que l’énergie du monde s’accumule dans le ciel, vibre dans les cités, s’amasse sur les routes, l’énergie diminue dans les êtres. » Il serait peut-être temps de reprendre possession de notre énergie vitale.

J’ai déjà commandé chez mon libraire Petit traité de l’immensité du monde du même auteur. Attends-toi à ce que surgisse à nouveau Sylvain Tesson comme une source explosive d’énergie qui permettra à la nôtre de rejaillir.

Amitiés,

Alvina

Lettre vagabonde – 8 octobre 2008

 

Chère Héleyne,

D’aussi loin que je me souvienne, les amies ont occupé une grande place dans ma vie. J’acceptais tout de mes amies, autant les cruautés et les trahisons que la solidarité et l’affection.  Très tôt, j’ai reconnu la valeur de l’amitié. Ayant déménagé moult fois dans mon enfance, j’ai dû constater que chaque déménagement laissait à l’abandon des amitiés comme ces maisons désertées qui s’effondrent avec les années. Il n’est pas facile de se faire de nouvelles amies. Mieux vaut s’inventer des moyens de résister au temps et à l’éloignement. C’est en lisant Nos chères amies…de Denise Bombardier que sont remontés à la surface les causes de cette passion que l’on éprouve pour ses semblables et l’effet produit sur nous.

Les amies d’enfance traversent rarement les années et rares sont celles qui nous accompagnent jusqu’au bout. Denise Bombardier constate « les amitiés enfantines survivent rarement à l’éloignement, avec choix de vie et à l’évolution psychologique des unes et des autres. Elle a raison. Une seule amitié enfantine perdure. Les autres sont conservées dans l’écrin de mes souvenirs et je ne cesse de me remémorer les innombrables aventures vécues avec elle. Les champs, la forêt, les routes, les granges, les greniers et nos chambres à coucher se transformaient en lieux dangereux ou sécuritaires, en pays mystérieux ou en forteresse invincible. À l’école de ces expériences, j’ai appris la gamme de toutes les émotions qui me propulseraient vers l’avenir.

À l’adolescence, les amitiés déclenchent des raz de marée de contradictions et autant de passion alimentée par la solidarité et la complicité. À cet âge, le nombre d’amies affichent le statut social. La plupart s’acharnent à s’entourer d’abondantes amitiés. D’autres préfèrent des attachements plus profonds et moins nombreux. À cette époque, j’ai préféré entretenir quelques amitiés privilégiée au lieu de me retrouver en gang dans les lieux publics. Ma propre identité se révélaient à travers les rares amies que je côtoyais assidûment. Mes amies d’alors rendaient la vie palpitante. J’admirais leur audace et leur assurance et nos mauvais coups ensemble. C’est avec elles que j’ai pris des risques et confronté l’autorité. Nos actes et nos discours ont initié des rêves qui me stimulent encore. Denise Bombardier exprime bien ce besoin crucial d’avoir quelques amies à soi. « L’amitié à cet âge se vit en osmose, en fusion. On se voit, on se parle, on est en communication permanente. […] À l’adolescence, on souhaite d’abord être écouté et comprise. […] Les amies se jouent des autres et comme les amoureux se sentent seules au monde et heureuses de l’être. C’est l’âge où les filles doutent moins de leurs amies que d’elles-mêmes et ce qu’elles cherchent à travers elles, c’est à se comprendre. » On traverse les blessures et les obstacles de l’adolescence grâce aux ponts que l’amitié jette sur notre parcours.

Denise Bombardier aborde surtout l’amitié entre adultes dans Nos chères amies. Le récit résulte d’une blessure infligée par une amie. « C’est en découvrant à quel point je pouvais être blessée par une amie que j’ai compris l’importance de l’amitié entre femmes. » Tout y passe, l’attirance pour d’autres femmes, leur influence sur nous, les amies dans le malheur, les ruptures et les trahisons. Une amitié durable s’entretient. Elle peut durer toute la vie. D’ailleurs Denise Bombardier va jusqu’à déclarer que « l’amitié perdure à l’amitié perdue. » Peut-on oublier une amitié véritable ? « L’amitié est aussi passionnelle que l’amour » ajoute l’auteure. Une passion exaltée, fougueuse, et zélée nous pousse à fréquenter ses amies. Chaque départ laisse un grand vide. Chaque rencontre peut être un baume pour le moral ou susciter des conflits qui paraissent irréparables mais qui finalement suscitent des remises en question et nous transforment.

Lorsque je pense à l’amitié, des mots clés surgissent et soulèvent une panoplie d’émotions : plaisirs, affection, rire, projets, conversations. Les liens qui m’unissent à mes amies sont variés. Je connais des amitiés tranquilles, discrètes et à peine perceptibles aux yeux des autres. Les liens se tissent et s’entretiennent surtout par l’entremise de la correspondance. Des amies que je retrouve sous pli dans la boîte aux lettres. S’épancher, avouer ses faiblesses, oser toutes les confidences, déposer ses rêves sur papier, voilà l’échange magique que procure une amitié entretenue par voie postale. Il existe des amies qui s’insèrent dans nos projets, avec qui on entreprend des voyages, des sorties et de folles équipées. On se retrouve souvent à plusieurs lors d’un événement, ou autour d’un repas tout à fait intime. Le rire fait couler les larmes, le vin fait couler les mots. Les souvenirs et les anecdotes abondent tel un repas à cinq services. Les amies exercent une influence sur moi peu importe le lien que j’entretiens avec elles.

J’ai le privilège d’entretenir certaines amitiés masculines. Contrairement à ce qu’en pense Denise Bombardier, ces liens peuvent être forts et durables. Il existe autant de genres d’amitiés que de constellations dans le ciel. L’important c’est de laisser la lumière de chacune atteindre le cœur. Gabrielle Roy écrivait : « une amitié vraie qui luit et ne s’éteint pas, c’est déjà grande richesse en ce monde. » Nos chères amies… arrive à la conclusion que « l’amitié est devenue aussi importante dans nos vies que l’amour et les liens de sang. » Peut-on traverser la vie sans être traverser par l’amitié ? J’en doute. Joë Bousquet résume en une seule phrase l’ampleur d’une relation d’amitié. «  Il y a des êtres qui ne pourraient jamais me faire autant de peine que me causerait leur absence. » De là l’importance d’entretenir l’amitié en partageant des pans de vie par des sorties, des rendez-vous ou la correspondance. Les amis nous sont aussi essentiels que la santé pour notre épanouissement.

Héleyne, grâce à notre correspondance assidue, nous avons su maintenir nos tête à tête, donner libre cours aux émotions, recevoir les confidences pour nous retrouver enfin comme si nous ne nous étions jamais quittées.

Ton amie,

Alvina

Lettre vagabonde – 15 octobre 2008

Cher Urgel,

Les rêves les plus saugrenus, les projets les plus simples attirent des centaines de voyageurs vers Saint-Jean-Pied-de-Port d’où ils entreprendront le voyage à pied sur le chemin de Saint-Jacques de Compostelle. Nous étions deux cents à partir ce matin-là. La veille, quatre cents avaient entamé la route de l’aventure. À Saint-Jean-Pied-de-Port, les marcheurs fraternisent tel l’équipage d’une expédition audacieuse. Les grandes questions pleuvent. Qu’es-tu venu chercher sur le camino ? Qu’espères-tu y trouver ? Qu’est-ce qui t’amène ici ?

Des réponses se rejoignent, d’autres se distinguent. Elles pivotent autour d’une mission dont on s’est chargé ou d’une quête à poursuivre. Un espoir de guérison, se libérer d’une relation malheureuse, panser ses blessures, marquer un temps d’arrêt entre deux carrières, réorienter sa vie, célébrer sa retraite, se consoler d’un deuil sont des réponses fréquemment évoquées. Je suis venue marcher que j’ai répondu. Peu importe les raisons, l’espèce fabulatrice que nous sommes nous convie à l’aventure extraordinaire que procurera le camino. Chargé de tout son saint-frusquin et chaussé des bottes de sept lieux, le pèlerin s’aventurera sur des semaines, voire des mois d’errance comme des millions avant lui.

Mais quelle force entraîne des gens ordinaires à parcourir huit cents kilomètres à pied sur le chemin de Saint-Jacques de Compostelle ? Une poignée de livres que je répondrai. Des auteurs ont raconté leurs aventures, relaté leurs expériences. Ces récits se sont rajoutés à d’autres lus au cours des ans, ont stimulé l’imaginaire et renforcé le goût de l’aventure. Les Allemands sont très nombreux sur le camino depuis que le célèbre comédien H.P. Kerkeling a vendu le chemin à la population allemande avec la publication de son périple. Les Suédois ne jurent que par Agneta Siëdin. Les Brésiliens ne sont pas en reste avec l’écrivain Paulo Cuelho qui a dépassé les frontières de son pays grâce à la traduction de son oeuvre dans plusieurs langues. En France, le Camino francés a été raconté par bon nombre d’écrivains marcheurs dont Jean-Claude Bourlès. Les Sud Coréens possèdent aussi leur écrivain du camino. Au Canada, les écrits d’anciens marcheurs pullulent. On rencontre très peu d’Italiens ni d’Américains sur le chemin de Saint-Jacques. Leur manquerait-il un témoignage écrit ?

La quête de l’ailleurs, la soif de découvertes, le besoin de se dépasser font du voyage à pied un périple d’une richesse inouïe. Nous partons imprégnés des récits d’aventures de ceux qui nous ont précédés sur les routes du monde. Le chemin répond aux rêves mais il impose ses exigences. La raison perd son rôle, le mental perd son temps. Les pieds imposent leur rythme. L’âme doit faire confiance au corps. Le corps détient les marqueurs d’étapes. Lui seul dictera le rythme et la distance de la marche du jour supporté bien sûr par un bon moral.

On a tous nos raisons de s’aventurer sur le chemin de Saint-Jacques de Compostelle. Le rêve a pris naissance dans la fabulation grâce aux lectures et autres témoignages d’anciens pèlerins. Il n’y a qu’une façon de réaliser pleinement ce voyage : marcher, marcher et marcher. Le chemin veillera sur le reste. Lui seul éveillera la conscience, provoquera de merveilleuses rencontres et offrira une autre vision du monde. J’ai tendance à imiter quelqu’un en affirmant que l’on ne naît pas marcheur, on le devient. Lorsqu’il ne reste qu’à chausser mes bottes pour voyager sur le chemin du bout du monde, l’aventure est assurée. La patience conduit la monture et la supporte aussi.

Le Camino francés de Saint-Jacques de Compostelle est classé patrimoine de l’humanité et premier itinéraire culturel européen. De Saint-Jean-Pied-de-Port à Santiago, le camino porte la mémoire de centaines de milliers de femmes et d’hommes qui l’ont foulé au cours de ses 1200 ans d’existence. Les personnes qui entreprennent le camino sont des gens ordinaires. Les pas ne peuvent pas compter sur le porte-monnaie ni le statut social. La route comme le logement, la nourriture et le quotidien se partagent avec des centaines de marcheurs. Les ampoules, les tendinites, les muscles endoloris et les foulures peuvent s’attaquer à tout pèlerin. La compassion, la générosité et la solidarité font partie du lot quotidien.

Quand je fis part à mon ami Héleyne de mon projet, elle m’a reproché de m’être laissé avoir par la popularité du chemin de Saint-Jacques. Elle avait raison. Je me suis laissé avoir par mes propres fabulations et celles des autres. La vie serait bien monotone sans ce pouvoir de l’imagination. Il n’en demeure pas moins que le chemin m’a laissé être et peut-être même laissé devenir. J’ai baptisé mon sac à dos Sancho, mon fidèle compagnon. Il contenait le strict nécessaire pour l’entretien et la protection du corps, quelques pages et papier pour l’esprit. Mais j’ai réalisé que je portais également d’autres sacs à dos. Ils contenaient des incertitudes, quelques préjugés, de l’émerveillement, de la compréhension et certaines connaissances. Je reviens avec un sac à dos rempli de belles rencontres et d’un regard vaste et pénétrant sur la beauté du monde. Ça remet le cœur à l’endroit. Je te raconterai cela bientôt.

Déjà, je rêve de parcourir à pied d’autres chemins. Voyager à pied est une façon de vivre et peut-être une manière d’être. Marcher tout simplement pour atteindre le monde de la lenteur, le seul qui laisse faire le temps de sentir et de ressentir l’amour pour les êtres et les choses dans leurs plus simples manifestations. « Conquérir le chemin de l’amour ordinaire » écrivait Joël Vernet. Et tout le long du chemin, tel Nicolas Bouvier, « Ramasser ce qui est pour moi, et cela seulement. C’est peu mais c’est pour moi. Voilà pourquoi je voyage. »

Une pérégrine comblée,

Alvina

Lettre vagabonde – 22 octobre 2008

Cher Urgel,

« Chacun devrait prendre son bâton de pèlerin et aller au bout de soi-même » déclarait un jour Ella Maillart. Partir seul à pied pour un grand voyage tel était le désir de nombreux pèlerins sur le chemin de Saint-Jacques de Compostelle. Quitter la famille, les amis, les habitudes et les contraintes. Se délester de ses obligations, des idées reçues. Quitter les sentiers battus et partir sur la route de l’errance. On était nombreux à entreprendre le voyage en solitaire. C’était compter sans les coïncidences ni le pouvoir du chemin que l’on s’apprêtait à parcourir.

Dès le voyage en train vers Saint-Jean-Pied-de-Port, on se sent faire partie d’une confrérie… la confrérie des sacs à dos. La première personne qui m’adressa la parole était une voyageuse munie d’un sac à dos et remplie d’incertitudes. Était-elle dans le bon train ? Où s’asseoir ? C’est bien sûr ce que je déduisis de ses regards interrogateurs et de son hésitation à s’asseoir. Je lui désignai mon sac à dos puis le sien, mon siège, puis celui d’à côté. Elle s’est assise rassurée. C’était Kim de la Corée-du-Sud. Nous devions nous revoir souvent par la suite pour notre plus grand bonheur. En cours de route on fera sécher nos vêtements dans le même sèche-linge, je lui donnerai des renseignements à partir de mon guide Miam Miam Dodo. Elle m’offrira des pommes, des oranges et le plus beau sourire au monde. Je lui pincerai les joues et la prendrai dans mes bras à chacune de ses réapparitions sur le chemin.

Dès le premier soir à Saint-Jean-Pied-de-Port, Cecilia et Nilton, deux Brésiliens m’accueillirent au dortoir comme une des leurs. Ils m’ont invitée à souper au restaurant avec eux. Autour d’une paella et un bon vin, nous avons parlé portugais, espagnol, français et anglais. Nous avons ri beaucoup. Cecilia m’a offert des sous-bas et une pierre semi-précieuse de son pays, Nilton, une épinglette des pompiers de São Paulo. Ensemble nous avons fait les premiers pas sur le camino. Quelques jours plus tard, Nilton prenait de l’avance. Cecilia dut ralentir suite à des ampoules gravement infectées. Je ne les ai plus revus.

Deux Ontariennes Barb et Linda surgirent à Roncevaux, la première à pied, la deuxième en voiture. Elles étaient venues ensemble mais Linda éprouvait déjà une douleur atroce à un genou.  Nous mangerons à la même table ce soir-là. Trois jours plus tard, nous cheminerons ensemble. Linda est une grande lectrice, fait du yoga, écrit des poèmes. Nous nous entendons bien mais l’état de Linda s’aggrave et un médecin lui conseille de retourner au Canada. Maggee une autre Canadienne anglophone se joignit à nous deux jours plus tôt. Nous rassurons Barb. Elle ne sera pas seule. Déjà nous sommes devenues les amies du Camino. Barb est joviale et adore s’entretenir avec les Espagnols et les pèlerins. Elle parle anglais à tous sans distinction. Qu’on la comprenne ou non ne semble pas l’affecter. Tout son corps et ses émotions se joignent à la parole. Barb transporte une véritable pharmacie, elle offre pansements et médicaments à ceux qui en ont besoin. Sa bonne humeur déteint sur les autres. On s’entend à merveille. Maggee est une personne sensible et aidante. Elle offre des conseils aux blessés, ose quelques diagnostics, traite les plaies, réajuste les sacs à dos et rit de bon cœur. Je perçois une grande profondeur chez cette femme. Personne authentique et dévouée envers les autres, elle s’attire la confiance et la sympathie de tous. Nous sommes devenues inséparables Barb, Maggee et moi. Kirsten la Danoise se joint bientôt au trio. Sa détermination, son sens pratique la rendent exigeante envers elle-même. Kirsten se laisse découvrir à travers ses talents de conteuse. Ses récits de lutins et du dieu du tonnerre nous envoûtent. Elle nous montre le chemin quand la nuit accueille nos premiers pas. « I know the way » insiste-t-elle. Une autre phrase célèbre de Kirsten:
 “It is written in my book.” Tout renseignement contenu dans son guide élaboré devient parole d’évangile.

Quatre pérégrines unies par des atomes crochus, des valeurs et la magie du chemin acceptent une cinquième dans le groupe. C’est Claire, mon ancienne élève, qui ressurgit dans ma vie trente ans plus tard. Toute une coïncidence ! Son amour de la nature, sa quête du beau et du bien attirent notre sympathie. Dirk, l’Allemand féru d’histoire et nourri d’émerveillement est un bon compagnon de marche. Plusieurs livres alourdissent son sac à dos. Il nous arrive souvent d’écrire notre journal ou échanger des confidences autour d’une table. Deux Italiens au cœur d’or, Raffael et Paula sont en pèlerinage. Chaque matin, on les entend réciter le rosaire et chanter des psaumes. Un matin d’orage violent, je me joins à leur prière. J’ai éprouvé du chagrin de les perdre de vue après huit jours de leur chaleureuse présence. Paula est la personne la plus généreuse que j’ai rencontrée sur le camino. Lucia, une Hollandaise de soixante-douze ans a accompagné notre groupe plusieurs jours avant que la fatigue ne la ralentisse. Elle nous a manqué. Je m’étais attachée à elle. Nous partagions une admiration sans borne pour Vincent Van Gogh. Elle demeure tout près de Brabant, lieu de naissance de l’artiste.

Si le chemin est une suite de parcours qui se mesurent en distances, ses étapes se mesurent également au gré des rencontres. Desi, la Sud-Africaine, Laura et Aurora de Barcelone, Ana de Léon, Monique et Yvonne, les deux sœurs enjouées de la Hollande et Tadeo du Brésil sont des marqueurs d’étapes. Mayuko, la jeune Japonaise Zen reflétait la simplicité. Trois Québécoises, Pierrette, Carole et Francine, tels de joyeux troubadours, font des retrouvailles une fiesta. Si les flèches jaunes et les coquilles Saint-Jacques indiquaient la direction à suivre, les personnes que j’ai côtoyées donnaient le ton à ma journée, prenaient le pouls de mes réflexions et éclairaient mon chemin d’une lumineuse complicité. David Le Breton écrit : « Marcher dix jours avec quelqu’un, c’est vivre dix ans avec lui. » Le partage du chemin, du pain, noix et fromage, de sa pharmacie ou des connaissances, ça rallie son monde. Le partage de la lenteur intensifie le moment présent, laisse circuler les énergies, les secrets et invite à la confidence. Marcher sur le même chemin, manger à la même table, dormir à proximité dans les dortoirs, se côtoyer jusque dans les salles de douche rapprochent drôlement les pèlerins. Je me suis attachée à ces rêveurs de l’errance.

Les Hola, Buen camino sont les mots magiques, l’étincelle qui démarre le contact où prend vie la véritable communion entre les êtres. Marcher ensemble donne le temps de s’atteindre, se découvrir et se comprendre. Une vingtaine de pays aux langues, cultures et croyances différentes avancent vers une même destination à la recherche d’un même but. L’écrivain Jean Barbe faisait la réflexion suivante dans une entrevue au Devoir : « Je crois aux liens entre les humains, je crois qu’il y a des liens qu’on tisse et qu’il n’y a rien de plus beau, de plus sacré. » J’ai tissé de tels liens avec les amis du Camino.

Sous le signe de la lenteur et de la simplicité, le voyage à pied déclenche on dirait, les meilleurs sentiments chez les êtres. Le respect, la tendresse, la générosité nous rapprochent. Jean-Claude Bourlès ajouterait : « Voyager c’est accepter d’être vulnérable. Se mettre à la merci d’une rencontre, d’une émotion, d’un signe. » Laisser l’intuition guider les pas et les rencontres, c’est mettre toutes les chances de son côté pour réussir le plus beau des voyages. Lorsqu’on brise la routine, qu’on s’éloigne des certitudes, le monde se révèle à nous dans toute sa beauté et sa profondeur. L’amitié se dépose au cœur des souvenirs comme une pierre précieuse du Brésil.

Les amis du Camino se sont révélés être des gens solidaires et généreux. Seule, je n’aurais pas pris autant de risques, découvert autant de choses ni ressenti autant de bonheur. Grâce à eux, j’ai dépassé mes limites d’endurance, mon seuil de confiance. Plus que jamais, je suis convaincue que la plus grande joie de vivre se retrouve dans la simplicité.

Amitiés,

Alvina

Lettre vagabonde – 29 octobre 2008

 

Chère Suzanne,

Tout comme toi, il ne me viendrait pas à l’idée de partir en voyage sans au moins un livre dans ma besace. Quand le voyage se fait à pied, le poids pose problème. Il me fallait choisir un volume léger et pourtant entier, lumineux et profond, vivifiant tout en laissant aux rêves une belle place à l’air libre. Insérer des livres dans mes bagages s’avère aussi nécessaire que la trousse de premiers soins ou mon guide détaillé. Je n’arrive pas à voyager sans des pages qui parlent, transportent et soulèvent. J’ai trouvé le livre approprié :Le silence n’est jamais un désert de Joël Vernet. Moins de cent grammes de simplicité, de mystère et de parcelles de vérité se sont laissés déposer entre les vêtements, les feuilles blanches et l’aventure.

On se côtoie depuis des années l’écrivain et moi. On partage des silences et des murmures, des idées et une certaine beauté du monde. La partie du voyage en autobus, en avion et en train ne posa aucun problème. Je retournai à la maison par la Poste plusieurs livres qui ont rempli les heures vides sur la Transcanadienne jusqu’à Montréal. L’envolée au-dessus de l’Atlantique vers Paris, et l’espace happé par la vitesse du TGV jusqu’à destination furent comblés par la poésie et les récits de voyage. Rainer Maria Rilke, Sylvain Tesson et Bernard Ollivier ont repris le chemin de la maison tandis que Joël Vernet entreprenait le voyage à pied sur le chemin de Saint-Jacques de Compostelle. L’écrivain adore voyager au rythme de la marche. On ne s’engage pas dans un long voyage à pied sans s’entourer de lenteur jusqu’à dans sa manière de vivre. La marche prolongée sur des semaines et des centaines de kilomètres s’adonne bien avec des haltes fréquentes en pleine nature, la correspondance par voie postale, la tenue d’un journal, la lessive à la main que l’on étend sur des cordes au soleil. Les mots de Joël Vernet étaient en somme le prolongement de mon regard sur le monde. Le paysage a besoin de mots autant que de contemplation pour être absorbé pleinement.

Ce sont les incidents sans intérêt qui illuminent le parcours, donnent vie au paysage et animent les êtres. Les mots pour décrire servent à rejoindre l’ordinaire et à explorer le banal. Joël Vernet raconte que «ce que nous tentons de dire ou plutôt de chanter, c’est quelque chose d’incroyablement lumineux qui ne nous appartient pas, qui est plus grand que nous, qui déchire en nous le pantin, qui surgit comme surgissent les beautés des jours ordinaires. » Il encourage « d’aller marcher sur les chemins ou d’entreprendre de longs voyages dont les buts demeurent très flous. »

Joël Vernet m’invite à ouvrir tout grand l’œil de la curiosité. Ma journée de marche commence souvent avant le lever du jour. Le ciel étoilé accueille mon regard frais, les yeux des chats errants scintillent devant ma lampe frontale. On dirait de petits fanaux dans les herbes hautes. Le chemin coupe à travers les vignes, les champs de plantes potagères, les figuiers, les oliviers et les mûres sauvages. J’ai mangé de ces petits fruits sur des centaines de kilomètres. Les animaux seront bien nourris avec les bottes de pailles empilées ou dispersées dans les champs. Les tournesols et le maïs mûrissent au soleil d’automne. Comment décrire l’émerveillement de ma traversée en solitaire en pleine forêt de châtaigniers où perçait un seul bruit, tel un battement de cœur : la chute des châtaignes. Les jeunes pousses de la forêt d’eucalyptus offrent à l’odorat un bain d’odeur forte et apaisante.

Les villes ne sont pas en reste. Il suffit de circuler sur les grandes places en fin de journée pour observer le rassemblement d’une population animée. Les personnes âgées s’attablent aux cafés, les hommes autour d’une partie de dominos, et leur verre d’alcool, tandis que les femmes plongent des gâteaux en forme de cigares dans leurs tasses de breuvage chaud. Ballons, trottinettes et vélos amusent les enfants qui s’agitent autour des parents. Je n’ai jamais vu autant de personnes âgées dans la rue. Ici les enfants et les adultes s’avancent vers les vieillards, leur parlent. Chez nous, c’est dans l’isolement que vivent ces gens-là. J’emprunte les mots de Joël pour m’adresser à eux : « Vous bénissez la solitude, le désert de votre vie. À qui parler? Quel visage contempler? Quelle fillette prendre sur vos genoux? Il n’y a personne. Personne. » Autre culture, autres mœurs.

Les bêtes circulent librement dans les pâturages. On voit souvent des femmes amener les vaches au champ à l’aide d’un chien habile et vaillant. Dans les versants des collines, les clochettes au cou des moutons ou des vaches lancent une symphonie qui enchante. Les poules picorent en pleine rue du village tandis que des chats maigres suivent les pèlerins en quête de nourriture. Ils ont mangé ma tablette de chocolat avec l’appétit d’un enfant mais ont abandonné aux poules les bouts de pain que je leur jetais.

Chaque soir, avant d’aller dormir, je reprends le petit livre de Joël Vernet, l’ouvre n’importe où et je lis : « Il nous est arrivé tant de choses sans intérêt. » Pourtant ce sont ces incidents banals de la journée qui ajouteront de l’émerveillement à ma vie.  « Juste conquérir le chemin de l’amour ordinaire » selon mon précieux petit livre.

Rejoindre l’ordinaire, se saisir des petites choses. Prendre le temps d’écrire une lettre avant la fin du jour. Anticiper l’arrivée du courrier à la poste restante dans la prochaine ville que j’atteindrai demain. Tenir son journal tandis que les vêtements sèchent au soleil. S’installer à une table au café et échanger avec les autres ces petits riens qui nous ont comblés durant la journée. L’instant seul comptait, l’instant où règne la plus grande simplicité. Joël Vernet ajouterait : « L’instant reprenait force dans l’élégie du simple. L’instant nous rappelait au mouvement des choses. Le réel détenait seul la vérité. Il n’y avait pas d’autre monde, ailleurs, où la beauté serait telle que nous en mourrions de vertige. Il n’y avait qu’un seuil, avec des pierres, son bac et l’éternelle lumière dont il nous fallait accueillir, recueillir les leçons. »

Le silence n’est jamais un désert n’a l’air de rien avec ses soixante pages de grande simplicité mais il fut mon compagnon indispensable durant mon voyage à pied sur les chemins d’Espagne. À lire et à relire surtout.

Amitiés,

Alvina

Lettre vagabonde – 5 novembre 2008

Chère Suzanne,

Chaque fois que je reviens de voyage, quelques amis et connaissances demandent poliment : « Raconte-moi ton voyage. » et pouf, je repars mais rarement dans la bonne direction. Vite, je m’égare comme si je revenais de nulle part mais que j’étais allée partout. Ça n’impressionne pas la galerie. Ça prend un certain talent de conteur, de la verve et de la suite dans les idées pour témoigner de son périple. Tant de gens font leur tour du monde que les récits courent les rues et l’auditoire choisit qui courir après. À vrai dire, le moins que je puisse faire pour sauver mon voyage d’une catastrophe oratoire, c’est faire vœu de silence verbal et prendre plutôt la direction des mots écrits.

Au dernier dîner entre collègues retraités, Jocelyne raconte sa croisière en Grèce, son vertige incontrôlable sur les routes sinueuses en montagnes le long d’un ravin. Nous étions suspendus au-dessus de son précipice. Margot relata son voyage en Colombie-Britannique, sa rencontre avec Emily Carr dans la maison natale transformée en musée. On la suivit au parc Stanley parmi les piliers géants que sont les pins de Douglas. Il faut dire que Margot excelle en art oratoire. Même les indifférents tendent l’oreille à ses propos emballants. Jeannine y alla de son périple en Europe de l’Est, un voyage organisé qui l’amena à déambuler dans les rues de Prague. Quand mon tour vint, je me perdis dans les méandres de mon voyage à pied en Espagne. Mes pas se retrouvèrent rapidement enchevêtrés dans la marche des autres. On y allait des dangers de la marche en ville, de la peur de s’aventurer seul dans les sentiers pédestres, des avantages de l’exercice et de l’air pur. Nous nous sommes tous retrouvés dans les sentiers différents portant chacun son havresac de souvenirs et d’émotions plus ou moins chargés. On retourne toujours à son carnet de route personnel. Nous partagions certes le goût du voyage mais chacun sélectionnait son menu. « À chacun son voyage déclare Kenneth White, car l’on y trouve ce que l’on veut; soi-même, les autres ou même rien du tout, juste un changement d’air. » Cette conversation m’a sauvée de la perdition errante.

Je retrouve mon propre voyage dans les mots écrits qui l’évoquent. Loin de moi les exactitudes et les comptes rendus. Je suis plutôt du genre à relater une reconnaissance des lieux avec une résonance des émotions. J’ai tendance à puiser autant dans l’intuition que dans les connaissances. Ça donne des récits hétéroclites et flous. Chaque découverte m’apparaît comme un tableau, une géographie, une histoire. On dirait que je n’arrive pas à photographier avec précision. La lentille se règle sur mes états d’âme et l’observation sur l’œil de mon imagination.

Laisse-moi soulever quelques petits tableaux. Sais-tu ce que j’ai trouvé sur les routes du bout du monde ? Des mûres. Oui des mûres sur deux cents kilomètres, en veux-tu en voilà. Des trop sures, des sucrées, des poussiéreuses, d’autres cachées sous les épines, les inatteignables que je ramenais à l’aide de mon bâton de marche. Des mûres réticentes, rivées à leur socle, des confiantes qui se laissaient cueillir. Elles signaient la couleur d’un lieu, un sentier de désir et d’espoir ou un contact nourrissant. Les mûres permettaient une halte, se prêtaient au partage. Le goût des mûres, un goût de chemin, d’amour, de douceur, de durée aussi comme le prolongement d’une saison. Elles s’enfilaient sur le mouvement rythmé de la terre. Il m’en reste un goût de vivre.

Chaque matin, la magie des départs. Il faisait encore nuit quand nous reprenions la route. Quand la Grande Ourse se pointait, elle me ramenait à ma maison. Mais qu’est-ce qu’elles ont les étoiles à se déplacer d’un pays à l’autre ? Dans le ciel d’Espagne, j’ai souvent croisé la constellation qui veille sur Petite-Rivière-du-Loup. Je me retrouvais en territoire connu sur le sol étranger. La Voix lactée est une rassembleuse. Dans la froidure d’une fin de nuit, je retrouvais la chaleur d’un lieu qui attendait mon retour.

En Galice, les fermes ne sont pas clôturées et les animaux établissent leurs propres frontières. Les poules picorent hors le mur, attrapent les bouts de pain que je lance. Des chats maigres s’approchent et quémandent caresses et nourriture. Quelques vaches prennent le chemin du pâturage guidées par un chien vaillant et habile. Une femme veille sur son modeste troupeau et interpelle chaque vache par son nom. Le rythme du jour s’accorde au pas de la bête. Des hommes et des bêtes engagés sur le même sentier. Les bêtes sont devant, on suit ou on attend dans un profond respect.

 

J’ai savouré ces instants uniques où je vivais autrement, dans la découverte des Espagnols et de leur façon de vivre. J’ai traversé à pied leur quotidien. Il est devenu le mien. Tant de scènes de simplicité m’ont accompagnée le long du chemin que le retour à Paris fut un choc dès que le train s’engouffra dans la Gare Montparnasse. Mes deux soirs à Paris, je les ai passés confinée dans un hôtel modeste à l’écart des bruits de la ville. L’Hôtel des Andelys, rue des Trois Bornes est un établissement un peu négligé, mais propre. On y pénètre par un vestibule étroit qui s’avance vers un escalier en spiral. Je logeais au quatrième dans une petite chambre qui m’a servie aussi de salle à manger et de bureau. Je m’y suis  réfugiée telle une carmélite en son cloître. Calfeutrée entre quatre murs je m’accordais au rythme de la pluie sur le toit, le bruit de mon stylo sur le papier. Je pris mes repas simples en lisant un bon livre acheté chez Gibert Jeune. Je quittai les lieux aux petites heures du matin, dans l’obscurité, telle une taupe sous la terre en m’engouffrant dans la bouche du métro puis du RER vers l’aéroport Charles de Gaule. Chose étrange, c’est dans l’avion filant à huit cents kilomètres à l’heure que je ressentis une étrange immobilité. Le mouvement avait cessé. La marche était terminée. Une petite maison blanche m’attendait et la Grande Ourse au-dessus montait la garde.

Amitiés,

Alvina

Lettre vagabonde – 12 novembre 2008

 

Chère Aline,

Presque tous les genres littéraires m’intéressent. Je m’accommode d’une grande variété de sujets, de styles et de points de vue. La poésie et les récits de voyage trouvent particulièrement grâce à mes yeux. Mais j’apprécie le roman, l’autobiographie, la correspondance et le journal intime tout autant. La découverte du concept de géopoétique, tout nouveau pour moi, m’amène à m’interroger sur ma passion pour la lecture. J’ai découvert la géopoétique en prenant connaissance de l’œuvre de son fondateur, Kenneth White. Un regard sur mes lectures s’imposait.

Je cherche le fil conducteur de mes lectures. Je cherche dans les livres une vision du monde élargie. Je lis pour m’approcher de la beauté, de la connaissance aussi. Les textes marqués par la sensibilité, la créativité, la beauté et le respect des êtres et des choses me rejoignent. La philosophie, l’astronomie, la géologie et l’histoire sont des sujets captivants. Des auteurs m’attirent plus que d’autres grâce à leur manière d’aborder ces sujets. Je viens de réaliser que la majorité des écrivains que j’aime créent des œuvres portant un regard sensible, réceptif et respectueux sur « la Terre et les êtres-de-la-Terre ». En d’autres mots, des adeptes de la géopoétique.

Loin de moi l’intention de donner une explication exhaustive du mouvement géopoétique, mais je tenterai d’aborder quelques-unes de ses caractéristiques à travers son fondateur : Kenneth White. Kenneth White est un écrivain voyageur, un poète et un essayiste. En 1979, ce voyageur explorait la côte nord du fleuve Saint-Laurent jusqu’au Labrador. Le terme géopoétique lui revint alors à l’esprit pour définir l’ouverture d’un nouvel espace culturel où l’homme se rapprocherait de la terre pour en découvrir son sens en même temps que notre lien avec elle. La géopoétique se veut une rencontre de l’être avec le vaste monde dans le mouvement du corps autant que de la pensée. La géopoétique, c’est la relation au monde à travers une variété de disciplines et pas uniquement la littérature. Kenneth White affirme : « Toute création de l’esprit est, fondamentalement, poétique. Si j’ai commencé à parler de géopoétique, c’est d’une part parce que la terre (biosphère) est de plus en plus menacée et qu’il fallait s’en préoccuper d’une manière profonde et efficace, d’autre part, parce qu’il m’était toujours apparu que la poétique la plus riche venait d’un contact avec la terre, […] d’une tentative pour lire les lignes du monde. « Kenneth White reprend la phrase de Hölderlin : »habiter poétiquement la Terre. »

Le philosophe Georges Amar, un adepte de géopoétique explique : « La nouvelle approche des choses-de-la-Terre dont nous avons besoin doit associer connaissance et sensibilité, beauté et vérité, exactitude et amour, créativité et réceptivité, énergie et respect ».

La géopoétique cherche une méthode de travail, une manière de faire, de sentir, de penser, de produire. « Un être ne devient véritablement créatif, véritablement actif, que lorsqu’il a trouvé sa poétique : une modalité d’accord heureux, c’est à dire à la fois exact et amoureux, avec son milieu. La poétique d’un être est sa méthode de travail et de vie, sa voie… »  explique Georges Amar. Je connais de ces écrivains qui transmettent leurs connaissances et leur amour de la Terre dans leur façon de voir et de sentir. Bon nombre d’entre eux sont des personnes qui voyagent. Ma dernière découverte, Kenneth White, m’a initiée à l’univers géopoétique avec son recueil de poésie, Un monde ouvert. Il écrit que « Toute poésie vient/ de la rencontre avec la beauté ». Ses poèmes parlent de territoires, de la vie animale, des êtres qui l’ont marqué. L’écrivain parcourt le monde en poète éclaireur ou philosophe de la culture humaine, à tâtons dans la traversée de ses mystères. Son recueil, Un monde ouvert, porte bien son nom. Son regard porte loin et en profondeur dans la mouvance de son auteur. Ses mots éveillent la conscience, embellissent le territoire et rejoignent ceux de quelques écrivains d’ici. Je pense à Marcel-Marie Leblanc qui a écrit en poésie l’histoire des villages de la Gaspésie. Son recueil, intitulé Tour de la Gaspoésie témoigne de cette reconnaissance et amour des lieux. France Cayouette nous livre des haïkus dignes de la foulée géopoétique. La poète nous confie dans La lenteur au bout de l’aile qu’elle aime être au service de la nature, de la langue, du familier. Elle ajoute « Par le haïku, je rends grâce pour cette grandeur contenue dans le petit. » Son écriture reflète bien l’esprit de la géopoétique selon Kenneth White.

Un autre poète de la géopoétique m’est très cher. Son œuvre demeure toujours à la portée de la main et du cœur. Serge Patrice Thibodeau possède l’esprit nomade dont parle Kenneth White dans un essai éponyme. Écrivain voyageur, poète de l’errance, la rigueur de son regard, le tâtonnement de ses pas, déploient pour nous mille horizons. C’est un témoin de la Terre, un chercheur qui a réussi la grande traversée géopoétique de nombreux territoires. Le quatuor de l’errance, Le Cycle de Prague et Dans la cité s’insèrent dans la véritable communication de l’homme avec le cosmos. Ses récits de voyage apparaissent régulièrement dans Art Le Sabord. Tous ces écrivains, chacun à leur manière, construisent des ponts au-dessus de l’indifférence et nous conduisent vers le corps et l’esprit de la terre où nous augmentons notre capacité de ressentir, de voir et d’écouter le monde.

Kenneth White compte à son actif dix recueils de poésie, autant de récits et d’essais. Je projette de lire tout de lui, tout ce qui me tombera sous la main. Nous avons besoin d’écrivains qui nous rapprochent de la Terre pour en découvrir son sens le plus vaste et en même temps notre relation avec elle. La terre est trop souvent considérée comme un stock de matières premières à exploiter au profit de quelques-uns. Les réveilleurs de conscience font de nous de fidèles veilleurs sur la planète. À notre tour d’habiter poétiquement la terre.

Amitiés,

Alvina

Lettre vagabonde – 19 novembre 2008

Cher Urgel,

Novembre. La Gaspésie a réduit ses effectifs et rangé ses gréements. Elle a mis le cadenas sur la porte d’hôtels, de restaurants et de boutiques. Les plages et les grèves sont désertes. Les autobus de touristes, les roulottes, les caravanes et véhicules récréatifs ont quitté les lieux. Terminées les excursions en haute mer et les longues randonnées pédestres dans les sentiers aménagés. Quel égoïste soulagement ! J’ai la Gaspésie à moi toute seule. Durant dix jours, j’arpenterai ses côtes, me gaverai de paysages et ferai halte dans ses villages à la rencontre de sa population plutôt sédentaire.

La Gaspésie fait beaucoup parler d’elle. Virée sous tous ses aspects, fouillée dans tous ses recoins, vidée de ses ressources, louangée par les rêveurs, boudée par les gouvernements, on croirait qu’il n’y a plus rien à dire d’elle. Mais c’est sans la connaître en novembre. En novembre, ce ne sont plus les touristes qui l’envahissent ni les profiteurs qui l’exploitent. Les résidants récupèrent leur pays et le paysage attend le regard des habitués. Je suis de ceux-là. J’arpenterai une autre fois ses espaces, je découvrirai son nouvel emploi du temps.

La Gaspésie a de l’âge. Elle a pris un visage cosmopolite même avant Montréal. Micmacs, Basques, Portugais, Irlandais, Bretons et Acadiens composent sa mosaïque. La fusion de toutes ses ethnies faisait dire à Yves Thériault que « le sang gaspésien est un sang mêlé. » En cherchant la trace d’un ancêtre commun, mon amie Lilianne et moi avons découvert dans les registres paroissiaux la véracité des propos de l’écrivain. On s’accommode très bien de cela. Ça ouvre des horizons au-delà du grand large vers les traces des origines. Le Gaspésien est-il doté d’une double vision qui lui permet de voir de près et de loin ? Des nations continuent de la traverser et de la marquer.

La migration des humains précède celle des oiseaux. En novembre, Percé est une ville que des millions de touristes ont quittée bien avant les fous de Bassan. Sa population s’est retirée dans les demeures ou a choisi à son tour l’errance. Le paysage lui, se libère de l’excédent de regards. Les rares voyageurs de l’automne peuvent s’installer aux premières loges. Nous étions trois à admirer le rocher Percé et l’île Bonaventure. La lumière crue de l’automne, l’absence de la foule et des véhicules motorisés, redonnent à ces lieux ses lettres de noblesse. Un tel panorama attire et subjugue. Par-delà des millions de regards, le rocher Percé a su préserver sa force mythique et sa beauté légendaire. Mais le rocher Percé n’est pas la seule vision panoramique à apprécier hors saison.

J’ai fait escale à Saint-Georges-de-Malbaie, dans une maison plus que centenaire. Elle courtise la mer du haut de son cap et fait un clin d’œil à la pointe de Gaspé. Le village s’allonge le long du rivage, se redresse sur les falaises avant de se jucher sur son cap où il tient tête à la pointe du parc Forillon. À Saint-Georges-de-Malbaie, la voisine d’en face, Gisèle Ste-Croix représente à elle seule plusieurs facettes des migrants de la Gaspésie. Originaire d’ici, elle s’est exilée à Montréal où elle a travaillé trente ans. À la retraite, son mari et elle sont revenus au pays. À Montréal, elle s’est ennuyée de sa mère et la mer. Au village, ses petits-enfants et ses enfants lui manquent beaucoup. Ils ont pris racine dans la métropole. C’est ça la Gaspésie, des itinérants où le domicile du cœur a peine à fixer son appartenance ailleurs. Gisèle est revenue à sa retraite mais non pour la prendre. C’est elle l’intendante de la maison louée au village. Elle reprend place dans la communauté. Marguillière, agente de liaison pastorale et rédactrice du bulletin paroissial, Gisèle se voue au service des gens de sa communauté. Les bâtisses l’intéressent peu, les gens si. Depuis qu’elle s’en souvient, Gisèle vit avec un crayon dans la main, des mots au bout des doigts. « Les mots, dit-elle, sont trop souvent oubliés sur l’oreiller en pleine nuit. » Je lui ai offert un carnet pour sauver ses mots de l’obscurité. Elle écrit, lit et marche. Parmi ses projets d’écriture, un récit autobiographique. En marchant, c’est à la fois vers l’air pur et les gens qu’elle se dirige. Une escale régulière chez Adrien Fournier est source d’émerveillement. Elle admire son ancien voisin, qui, à quatre-vingt-dix-neuf ans n’a jamais quitté la maison où il est né. Il a grandi là, y a élevé ses seize enfants. Il avoue être prêt pour le grand voyage mais s’inquiète à l’idée d’abandonner sa femme, seule à la maison.

Les multiples facettes de la Gaspésie ont été vues par tant d’yeux célèbres que leur regards débordent de mes souvenirs et attisent l’imagination. Gabrielle Roy a vécu à Port-Daniel, a écrit de vibrants témoignages sur la force vivifiante de la nature et des ses habitants. André Breton dans Arcane 17 a élevé Percé, l’île Bonaventure et ses fous de Bassan, son rocher, aux beautés de Fez. Il a vu en Gaspésie en 1944 une époque de la France, l’Allemagne et la Russie. Il a comparé les lieux à Venise et Sienne. Anne Hébert a situé son roman Les fous de Bassan en Gaspésie. Des écrivains moins connus, mais que j’admire, Joël Vernet et Paul Morin l’ont parcourue poétiquement. Ils l’ont explorée à la fois par l’œil du géographe et de l’artiste. Joël Vernet décrit « des terres au bout du monde où les fermes semblent vouloir plonger dans les eaux. » Paul Morin témoigne de sa luminosité et dessine ses paysages.

La pointe Saint-Pierre demeure mon lieu privilégié sur la côte. Son décor est changeant, je ne revois jamais deux fois le même tableau. La mer démontée s’acharne à modifier son relief. Les assauts répétés des vagues ont arraché des morceaux de rochers, ont grugé des strates et agrandi des fissures. À mon dernier passage, c’était marée haute, vent violent, vagues monstres. Il pleuvait. Deux phoques jouaient au pied du rocher. Le ressac les bousculait et les projetait au loin. Une autre vague les ramenait. L’un d’eux a disparu. L’autre s’est retrouvé seul à l’autre extrémité de la pointe. Je m’inquiétai de son sort. Nous étions trois éprises du spectacle quand le brouillard nous a enveloppées en même temps que le jour sombrait. Entre chien et loup nous avions l’air de trois revenantes comme si la mer avait eu raison de nous. Tandis que le jour déclinait, la mer s’avançait et claquait sur les parois de la falaise. Aucun film ne suscite autant d’émotions. Je m’accorde avec Sylvain Tesson qui écrit que « le paysage est un tableau contenant en puissance la compression imaginaire de siècles de bouleversements. » La pointe Saint-Pierre a de la beauté à offrir et de quoi retremper l’âme dans les fluides universels.

La Gaspésie demeure une terre de migrants. Inutile d’attendre le printemps pour entreprendre ton vol migratoire. Tu peux te déposer n’importe où sur les côtes, à l’intérieur des terres ou au sommet des montagnes. Peu importe, l’étonnement te rattrapera toujours et tu auras le goût de prolonger ton séjour. Et puis, il reste encore plusieurs endroits où loger. Shakespeare a raison d’écrire qu’ « il est plus de merveilles en ce monde que n’en peuvent contenir nos rêves. »

Amitiés,

Alvina

Lettre vagabonde – 26 novembre 2008

Chère Jeanne,

On parle de crise lorsqu’une situation devient hors de contrôle. Elle peut être d’ordre naturel comme les séismes, les ouragans et les inondations. Le plus souvent, elle est d’ordre politique ou économique comme la guerre, les conflits armés, les coups d’État ou l’éclatement du marché boursier. L’écrivain portugais José Saramago, aborde dans son dernier roman une situation de crise inusitée, voire invraisemblable, même si elle est portée par un rêve commun chez la majorité des humains : l’immortalité du corps.

Les intermittences de la mort nous convie à une expérience nouvelle, exceptionnelle. Dans un pays jamais nommé, dès la première seconde de la nouvelle année, plus personne ne meurt. José Saramago n’est pas le premier à traiter du sujet. Simone de Beauvoir a eu un personnage immortel dans Tous les hommes sont mortels. Dans Le grand secret, René Barjavel imagine une île où la mort n’existe pas. L’originalité de José Saramago est dans le contenu, sa manière de traiter le sujet de la vie ou plutôt de la mort. Il en fait une parodie qui tient en haleine du début à la fin.

Dès que la population reconnaît son statut d’immortel, c’est l’euphorie. Jamais pareil phénomène ne s’est produit auparavant. Plus aucun décès n’est enregistré. Le gouvernement fait appel à la population de conserver son calme jusqu’à ce qu’un comité étudie la question et qu’une enquête soit amorcée. Entre temps la vie continue et se perpétue. Les personnes ne meurent plus de vieillesse, ni de maladie, ni suite à de graves accidents soi-disant mortels. Tous les médias s’emparèrent du plus grand événement dans l’histoire du monde et enflèrent les rumeurs, et chauffèrent les esprits. Les foyers de soin joliment nommés « le lieux du crépuscule heureux » commencèrent à déborder. On enjoignit les familles de garder leurs parents âgés et malades chez eux. Les hôpitaux bondés refusèrent de nouveaux patients.

Mais non, je ne vais pas te raconter au complet cette histoire loufoque et drôle. Si la satire est présente, l’humour t’entraîne bien au-delà de l’absurde. Imagine la dépression chez les entrepreneurs de pompes funèbres et le chaos à tous les paliers du gouvernement. Des compagnies d’assurance-vie reçoivent des millions d’annulations de polices. Mais là où l’immortalité blesse le plus, c’est au niveau des religions, la catholique surtout. L’Église est non seulement menacée de faillite mais de disparition. Le paradis et l’enfer n’ont plus qu’à fermer leur porte. José Saramago m’a fait réaliser que sans la mort, l’Église perd son pouvoir et sa raison d’être. Foutus les dogmes, surtout celui de la résurrection des corps.

La population trouvera bien un moyen de provoquer la mort de ses mourants. La « maphia » flairera là un commerce rémunérateur. Et la mort elle, la mort, après un an de relâche désirera reprendre son boulot. Elle a eu le temps d’inventer d’autres moyens de venir récupérer son monde. Mais quelle histoire !

José Saramago écrit dans un style très particulier. Des phrases longues, abondance de virgules, le point rare. Les dialogues sont imbriqués dans les phrases et le lecteur doit rester alerte. De toute façon, l’auteur ne manquera pas, à l’occasion, de s’adresser directement à toi. Mieux vaut être vigilant au lieu de passer pour un étourdi.

Les intermittences de la mort me fut fortement conseillé par Jocelyne, sœur de mon amie Margot. Une belle trouvaille. Il est si rare de tomber sur un roman qui fait rire et réfléchir en même temps. Si le rire est assuré, un regard critique sur notre société s’impose. José Saramago nous conduit dans l’antichambre du gouvernement, de la « maphia » des systèmes sociaux et de l’Église. La corruption bat son plein et les mensonges passent pour des vérités éternelles. La crise devient économique comme toutes les crises du monde moderne.

José Saramago a obtenu le prix Nobel de littérature en 1998. Il est reconnu comme explorateur de la condition humaine. Certains de ses livres ont fait scandale comme L’évangile selon Jésus-Christ. Il possède à son actif une douzaine d’œuvres littéraires. Si ses autres romans contiennent autant de propos humoristiques, satiriques dans toutes les facettes des relations humaines, vite, qu’on me suggère fortement un autre José Saramago. Jocelyne avait raison, il me fallait absolument profiter du bonheur de lire Les intermittences de la mort. Entre temps, si tu trouves une enveloppe violette dans ta boîte aux lettres, méfie-toi. La mort n’a pas écrit son dernier mot.

Amicalement,

Alvina

Lettre vagabonde – 3 décembre 2008

 

Chère Hélène Monette,

À Saint-Georges-de-Malbaie, le vent se déchaînait ce samedi-là. Il s’élançait à l’assaut des vagues du golfe Saint-Laurent et les écrasait contre les rochers et les falaises en un claquement de tonnerre. La neige se tortillait, roulait comme de la poussière à travers les champs et les chemins. Elle s’agglutinait aux vitres sous la main du vent. La tempête me projetait dans les romans russes de Boris Pasternak et Henri Troyat. Les vieux os centenaires de la maison craquaient de toutes parts. La neige s’insinuait dans la mince fente au-dessus de la porte. J’ai voulu aller marcher; le vent m’a traitée comme un vulgaire sac de papier. Il n’a fait aucun compromis. J’ai donc décidé de m’installer en compagnie de ton dernier recueil de poésie.

J’ignorais que tes poèmes me conduiraient plus loin qu’une randonnée pédestre. Thérèse pour joie et orchestre se mit à souffler avec force et beauté en ces espaces où la conscience se saisit de la plus pure émotion. Tout ce que je savais, c’était que Thérèse était ta sœur. Elle n’était plus. Et pourtant, elle revenait s’installer près de toi dès les premiers vers de ce long poème. Tu l’avais conviée à une grande cérémonie. Un autre vent agitait les mots. Tumultueux parfois, puis en douceur et tendresse. Passionné, toujours. Il ramenait le souffle de ta sœur. « Déesse de toutes les mémoires / hamadryade / déesse d’un arbre / caché dans le vent.» Elle était ton inspiration . Lorsque la vie t’agresse, elle te stabilise, « quand m’arrive une bourrasque violente / ici, sur la terre ébranlée / je m’arrime à ta lueur / astrale. »Thérèse, ta protectrice : « il y avait toi sœurette, bouclier dans le vent. » C’était ta magicienne. « … dans la cour, dans le vent / qui s’étend derrière la maison / il y a l’authentique magie de Thérèse. » Vos voyages à deux dans le même imaginaire, il n’y avait pas de plus belle complicité.
« nous étions parfois des héroïnes russes / emportées par le vent des landes anglaises / rêvant d’étés scandinaves sous les nuages irlandais. » Là franchement, je t’ai enviée.

En mythologie, le vent est porteur de messages, un intermédiaire entre le ciel et la terre, le souffle qui brise et purifie. Dans les Psaumes et le Coran, les vents sont des messagers divins, l’équivalent des Anges. N’est-il pas de tous les souffles dans ta mémoire de Thérèse ? « il y a un air ici qui se respire toute la vie / du vent dans cette respiration / limite du souffle, en dedans / cette expiration, mort amateur / tragique / qui inspire. » Vous habitiez toutes les deux la chambre du vent. Tu compares ta sœur à « une fée marraine, enveloppante comme un lent souffle d’air. Son amour allait vers tous, sa souffrance, vers toi surtout. « … ta souffrance / ton amour, ses violons, ses bois / à tous les vents… »

Ta poésie Hélène, tu l’arraches au quotidien des émotions. Tu la portes intensément en toi. Elle est révolte et tendresse à la fois. Violence et amour s’y côtoient. « Thérèse pour joie et orchestre est un hymne à l’amour sororal, à l’amitié. La mort agresse pourtant. J’aurais voulu la connaître ta sœur. Nos passés se rejoignent. J’aurais aimé écouter avec elle Nana Mouskouri et Mozart, le Petit Prince avec la voix de Gérard Philippe et Tchaïkovski et Stevie Wonder. Sur nos étagères, des histoires communes : Le matin des magiciens; Edgar Cayce; Le livre des morts tibétains; Han Suyin et Soljenetsyne. Il aurait fallu regarder ensemble Dead man walking et Dancing in the dark et renconter Raôul Duguay à la même époque.

Mais qui donc de toi ou ta sœur est présente ici, rayonnante là, souffrante ailleurs ? Vous êtes deux Seules ensemble deux mailles d’un même foulard, emmitouflées en une seule boule. Les mots de Georges Moustaki vous chanteraient bien : « Je ne sais pas où tu commences, tu ne sais pas où je finis. »

Ton recueil m’a fait rire avec votre descente du train dans le banc de neige. Et les propos de la reine Elizabeth au restaurant à l’île-du-Prince-Edouard. J’ai ri en espionnant derrière les vers, vos folles soirées ensemble. J’ai pleuré. Tu devais t’y attendre. On ne peut impunément tirer les cordes de tous les instruments du grandiose orchestre sans faire vibrer les émotions de l’auditoire. Tu lui as préparé une très belle et touchante cérémonie à ta sœur. Tu mérites d’être le premier violon de son orchestre. Ta sœur, Thérèse, ton trésor, ton ange, ta fée marraine, ressemble à la mienne de sœur ange. Ça touche. On ne les aimera jamais assez nos authentiques grandes sœurs qui ont su nous remettre au monde, en soufflant, en attisant le feu fou qui brûle enfin le cordon ombilical.

Le vent s’est calmé en fin d’après-midi à Saint-Georges-de-Malbaie. Chez l’épicier Wilfrid, les gens rassemblés là m’ont juré n’avoir jamais expérimenté un vent si violent sur la Pointe. J’ai été frappée par un autre vent inusité et déchaîné. Ta voix exaltante soufflait sur les cordes sensibles des mots. La vie et la mort se tiraillaient. Les vagues de l’écriture ont recouvert de beauté et d’amour les rochers de la mémoire. Hélène, tu as su jeter un pont arrimant la mort à la vie. Thérèse pour joie et orchestre confirme les propos de Nancy Huston. « Quand notre corps redevient objet inanimé, ce qui reste de « nous » n’est ni un rien ni un tas de cendres. C’est tout ce que nous avons communiqué lors de notre existence – les images, la musique inimitable de notre voix, le souvenir de nos paroles, nos façons de faire, nos goûts et dégoûts. » Tu es venue me chercher Hélène Monette. Continue à écrire et Bon Vent.

Alvina

a qui t’admire

Lettre vagabonde- 10 décembre 2008

Cher Urgel,

Ça y est. J’ai pris la décision. J’ai accepté de faire abattre trois épinettes géantes situées à la lisière des deux propriétés. C’est le voisin qui est content. Il craignait pour sa grange, son garage et ses entrepôts. Les arbres sont dangereux entend-t-on souvent dire. La ville de Saint-Quentin a rasé tous ses arbres. Les cimetières de Campbellton et Charlo se sont vus dépouillés de leurs fidèles gardiens. On ne sait jamais ce qui peut arriver même chez les morts. Allez donc y comprendre quelque chose.

Dangereux les arbres? Possible. Les humains aussi représentent un danger tout comme les animaux sauvages et les chiens attachés. Je me dis que si on continue d’abattre tout ce qui peut représenter un danger, il n’y aura pas de fin au massacre. La preuve nous en est donnée chaque jour. Je constate que les villes francophones ont tendance à être dépouillées d’arbres tandis que les villes anglophones cohabitent pacifiquement avec eux. Serait-ce le sang du bûcheron qui persiste à couler dans les veines? Les branches mortes des épinettes ont signé leur arrêt de mort. Ces arbres pouvaient effectivement représenter un danger.

Comment faire tomber trois géants de plus de trente mètres encerclés de bâtiments. J’ai trouvé l’ouvrier idéal. La tâche lui allait comme un gant. Pierre est un homme à tout faire pour gagner sa vie mais qui se refuse à des tâches qui le lui en feraient perdre les valeurs. Pierre connaît les arbres et vit en harmonie avec la nature. Il y puise ce dont il a besoin dans un grand respect. J’avais affaire à un homme à la pensée ramifiée comme les branches d’épinettes, aux aspirations aussi élevées que leurs cimes et au corps robuste de celui qui a su braver autant d’intempéries que mes trois géants. C’était l’homme tout désigné, le seul digne d’abattre les épinettes. J’ai rarement vu autant d’agilité pour grimper aux arbres, s’insinuer entre les branches pour y accrocher les cordages. On aurait dit un écureuil volant ou un ours fringant. Il manie avec habileté la scie à chaîne et les cordages de tension. La fendeuse s’est essoufflée avant lui.

Il n’y a pas que les outils que Pierre manipule avec dextérité. Il manie les idées avec les connaissances du chercheur et les incertitudes de celui qui s’interroge. Il est conteur, poète, artiste et sculpteur. Ses totems en sont de beaux témoignages. Homme à tout faire mais à réfléchir à tout également. Sa pensée s’accorde au rythme de son corps, toujours en effervescence, en mouvement et en errance. Esprit nomade, les grands espaces sont nécessaires à ses multiples métiers comme à ses idées. On le retrouve tout à tour guide de pêche sur la rivière Matapédia, guide de chasse au chevreuil et à l’orignal. Trappeur en saison, il connaît les habitudes du pékan, l’habitat du lynx. Son fumoir donne le meilleur saumon fumé de la région.

Les arbres sont tombés, leurs troncs sciés et les bûches bien cordées. Les branches se sont consumées dans un immenses brasier qui fumait encore les jours suivants. En disparaissant, les arbres ont emporté la scène que je contemplais de la fenêtre de ma chambre. Je n’accrocherai plus mon regard ni mes rêveries aux cimes des épinettes qui                  m’apaisaient et m’inspiraient. Pierre m’a offert de quoi me consoler de la perte de mes arbres. Il a ouvert le rideau sur une autre scène où circuleront la nuit Jupiter, Vénus, la lune et les étoiles. « La perte comme la souffrance aident à grandir et ouvrent sur d’autres découvertes » m’assure-t-il.

Pierre s’est taillé une place dans la nature. Sa demeure a pignon sur la rivière Matapédia et les Appalaches. Il circule dans les forêts des hauts plateaux avec l’aisance des animaux sauvages. Il me rappelle Rick Bass, se rapproche de Sylvain Tesson et Isabelle Eberhardt. Leurs idées pourraient s’insérer aux différents chapitres d’un même livre. Sans doute suis-je sensible aux récits d’aventures coulés dans le courage et la quête, aux rencontres avec ces voltigeurs de hauts risques et de défis. Leurs mots sont porteurs de la nature sauvage dont ils sont des amoureux fougueux. Ils m’en dévoilent les mystères. Pierre écrit aussi quand l’esprit cherche à errer plus loin que le corps. Ce coureur de bois et d’idées habite poétiquement la terre.

Et devine quoi Urgel, le voisin a promis de planter trois jeunes épinettes à la place des disparus au printemps prochain.

Amitiés,

Alvina                                                                                                                                                                                                          

Lettre vagabonde – 17 décembre 2018

Chère Suzanne,

En cette période de l’année, des enfants dressent des listes de désirs longues comme des listes d’épicerie. D’autres ignorent l’existence même d’une liste d’épicerie. Tandis que des enfants dorment sur leurs deux oreilles, les autres les bouchent de leurs mains tremblantes pour atténuer le bruit des bombes et des mitraillettes. Des enfants rêvent et obtiennent au-delà de leurs attentes. D’autres ont perdu le droit de rêver. Et si un seul cadeau redonnait aux enfants le monde à réinventer. Si le livre devenait accessible dans les pays en guerre, les enfants accéderaient de nouveau aux rêves.

J’ai un faible pour les romans dont les narrateurs sont des enfants. L’enfance, on dirait, côtoie de plus près le cœur des mots. Elle se réapproprie l’univers qui échappe aux adultes. Le regard de l’enfant se pose sur l’envers des choses. La clé de l’univers est peut-être cachée au creux de notre enfance. Le dernier roman de Lloyd Jones, Mister Pip a sorti son auteur de l’ombre et je suis rentrée de plain-pied dans le récit. Ce roman aurait passé inaperçu si mes yeux fureteurs n’avaient perçu le nom de Nancy Huston sur la bande rouge. Elle en vantait ainsi les mérites : « Je ne connais aucun livre qui montre de façon aussi jubilatoire et inattendue la puissance que peut exercer la littérature sur notre vie.

Mister Pip de Lloyd Jones est une histoire racontée par une jeune narratrice, Matilda. Le roman se déroule sur une île du Pacifique, Bougainville. Les habitants d’un petit village sont coincés entre les factions rebelles et les soldats. Tous les blancs ont quitté l’île sauf M. Watts. Un blocus empêche tout échange avec l’extérieur. Depuis le départ des Blancs, l’école est fermée. Un jour, M. Watts offre de faire la classe aux enfants du village. À ce moment, la magie du récit s’empare de moi. Je suis suspendue aux paroles de Matilda et par son intermédiaire à celles de M. Watts. M. Watts s’improvise enseignant, se fait lecteur. Chaque jour, il lit un chapitre de De grandes espérances de Charles Dickens. Le personnage de Mister Pip devient le fidèle et indispensable ami des enfants. Tous les jeunes du village n’ont que son nom à la bouche. La mère de Matilda voit d’un mauvais œil circuler une autre histoire que la bible. Elle confronte M. Watts. Lui, il invite les mamans à tour de rôle à venir à l’école partager leurs connaissances et leur culture avec les jeunes.

Hors de l’école, les enfants retournent aux atrocités de la guerre. Les rebelles s’emparent du bétail et des maigres vivres. Les soldats réprimandent les habitants et sévissent durement. Un jour, les soldats se mettent à la recherche de Mister Pip dont parlent les enfants. Ils menacent de brûler le village si on ne leur livre pas cette homme. Ils mettent leur menace à exécution. Le livre a disparu mystérieusement.

  1. Watts ne s’avoue pas vaincu par la tournure des événements. Il demande aux élèves de reconstituer l’histoire de Mister Pip en puisant dans leur mémoire. Si le premier récit se déroule dans une ambiance magique, la deuxième version tient du miracle. Le pouvoir de la littérature exerce une telle fascination chez les enfants que Matilda fille noire s’identifie à Pip garçon blanc. La littérature devient un refuge, protège et nourrit l’espoir. La violence ne vient pas à bout des enfants épris d’un roman qui se déroule dans un univers qui leur est complètement inconnu : « Lire l’œuvre d’un auteur revient à faire sa connaissance » ajoutera M. Watts. Charles Dickens réinvente le monde. Mister Pip protège les enfants contre l’horreur.

Combien d’entre nous ont vécu les expériences les plus fantastiques revêtu le costume et les habitudes d’un héros ou d’une héroïne à travers les pages d’un livre. Je suis en quelque sorte une Matilda et toi aussi. En lisant Mister Pip impossible de rester confinée entre les murs de ma demeure. M. Watts confiera à Matilda que « Une personne captivée par un livre en oublie de respirer. Sa maison peut brûler, elle ne s’en apercevra pas avant que le papier peint prenne feu. » De grandes espérances a autorisé Matilda à transformer sa vie. La littérature nous restitue une part de nous, dilate nos rêves et nous libère de nos limites. Mister Pip confirme à coup sûr la puissance inéluctable des mots et la bonté du genre humain à travers M. Watts. Ça apaise l’âme des enfants qui vivent des atrocités ou des abus au quotidien.

Nous sommes nombreux à nous être extirpés de la monotonie, des idées noires ou d’un chagrin grâce à la lecture. Atiq Rahimi, le dernier récipiendaire du prix Goncourt, se remémore des souvenirs d’enfance; il se réfugiait dans la bibliothèque de Kaboul après l’école. « Mes rêves, je les cherchais dans les livres, dans le blanc d’entre les mots. » Les misérables lui a révélé un autre monde. Daniel Pennac pour sa part affirme que le livre est un « compagnon d’être ». Alberto Manguel, fils de diplomate avoue que les livres offraient le seul foyer permanent qu’il pouvait habiter. La vie dure et cruelle de Matilda et de ses compagnons est viable grâce à un livre dont l’histoire se déroule sur un continent inconnu.

Parmi les livres dont les narrateurs sont des enfants, je placerai en tête de ligne Mister Pip de Lloyd Jones, suivi de près de Allah n’est pas obligé de Ahmadou Kourouma, Lignes de faille de Nancy Huston, La vie devant soi de Romain Gary, L’histoire de Pi de Yann Martel et Le grand cahier d’Agota Kristof. Quatre d’entre eux se déroulent sur fond de guerre. La littérature demeure d’une puissante actualité. Si la littérature sert à saisir le monde, elle aide aussi à le transcender et rendre supportable aux enfants la violence qu’on leur inflige.

Isabel Allende écrivait au sujet de Mister Pip : « Poétique, bouleversant, surprenant. Le pouvoir des contes, l’imagination, le courage, la beauté, la mémoire, confrontés à l’irruption de la violence, sont au cœur de cet extraordinaire roman. » Si on pouvait lancer des livres au lieu des bombes, on redonnerait aux enfants le droit de rêver. Lire Mister Pip, ça porte à rêver de réussir cet exploit.

Amitiés, 

Alvina