Robert Lalonde, l’écrivain vacarmeur

Lettre vagabonde – 27 février 2008

 

 

Bonjour Urgel,

À la gare de Campbellton, un grand échalas descendit du train, la tête occupée à trouer le plafond d’une fin de nuit. Robert Lalonde avançait sur le quai tel un randonneur au meilleur de sa forme. À lui seul, à cinq heures quarante, il apparaissait comme un ciel ouvert prêt à faire jaillir un orage de mots sur la ville. L’écrivain est invité à des rencontres littéraires dans la région.

La traversée du pont Interprovincial lui redonne l’heure perdue au Nouveau-Brunswick. Après le petit-déjeuner au Québec, voilà qu’il retraverse le pont, perd à nouveau son heure. Une première rencontre réunit une quinzaine de personnes à la bibliothèque publique d’Atholville. Le sourire chaleureux de Nicole, la bibliothécaire, impressionne notre hôte. À peine s’adresse-t-il à l’assistance que voilà Robert exalté d’être et d’être là ralliant son talent de comédien à son talent d’écrivain conteur. Sa passion pour la littérature est à la démesure de ses gestes et de ses paroles issues de sources multiples. À lui seul, Robert Lalonde est à la fois un ruisseau, un fleuve et un torrent littéraire. Il cède souvent la place aux écrivains qu’il connaît et admire. Annie Dillard s’entretient avec Gabrielle Roy. Jean Giono et Robert Lalonde ne font plus qu’un. La rencontre se termine sans que personne ne manifeste le goût de partir. Robert est un prestidigitateur de la pensée, un homme explosif sous la dynamite des mots.

Au Cégep Baie-des-Chaleurs à Carleton, une trentaine d’étudiants respirent au rythme de l’écrivain. Il pétrira le terreau de leur créativité en théâtre comme en écriture. De la scène à l’encrier, il dresse les fondations de la création authentique où chacun est libre de construire sa vision des choses. Lui-même créateur de tous les rôles, il assume son statut d’insatiable lecteur et d’auteur prolifique. Il philosophe aussi. « Ce qui compte vraiment, c’est l’éveil de chacun d’entre nous, cette découverte d’un lieu privilégié, de cet astre en orbite qu’on attrape au passage pour se hisser dessus. »

Une rencontre au Cercle littéraire La Tourelle à Pointe-à-la-Croix réunit une trentaine de personnes dont plusieurs écrivains. On se sent lié à lui comme frère de sang, complice de son œuvre et co-auteur de ses écrits. Robert Lalonde a su se nourrir de tout tant il doit rassasier ces âmes passionnées qui l’habitent. Ses récits nous convient en une vaste forêt d’auteurs peuplés d’œuvres où s’écoule la sève de vie. Flannery O’Connor, Rick Bass, Ray Bradbury, Danièle Sallenave nous rejoignent entre ses lignes à lui. Ils appuient ainsi l’écrivain qui parle en leur nom. « Écrire c’était montrer l’inapprivoisable, l’irréconciliable, publier à tout vent l’irréductible en moi, articuler l’indicible. » Lors de la réception qui suivit la rencontre, Robert conversait avec l’un et l’autre aussi à l’aise qu’en famille. Ne sommes-nous pas en fin de compte, une grande famille de lecteurs liés par des phrases de liberté et d’espérance?

L’écrivain Robert Lalonde est généreux de sa personne. Il a offert de consacrer la journée du dimanche à la création littéraire pour les personnes intéressées à retravailler leurs textes. Des conseils remplis d’expériences et d’exemples, des commentaires encourageants, une écoute attentive, tout chez Robert est distribué en abondance. L’héritage que l’auteur nous lègue si généreusement demeure son œuvre littéraire. Un conseil à se rappeler : « Il faut foncer, ne pas soulever le crayon de la feuille, pondre, faire naître. On corrigera demain et ce sera comme de raison, une torture. Vas-y tout de suite, la vie est courte, le malheur certain et la mort inévitable. »

Des romans aux recueils de nouvelles, des récits aux chroniques, l’œuvre de Robert Lalonde rejoint son lecteur qui en redemande. De lecture en relecture, je sors le regard plus aiguisé, l’ouïe plus claire et les vannes du cœur grandes ouvertes. Un homme solide comme les Appalaches, agité comme les grandes marées, le talent au bout de la plume, il ne cesse de redonner à la littérature un visage qui nous ressemble et nous rassemble. Robert Lalonde aime les gens. Les gens l’aiment. Nous lui devons l’accès à une littérature sans frontière. Il nous a présenté tant d’auteurs qu’il est à lui seul un réseau littéraire.

L’écriture de l’auteur d’Espèces en voie de disparition nous rend accro à son genre. Et on se prend à faire comme lui. « Je lisais, je lisais, je lisais […] à m’en arracher les yeux. Je ne cherchais pas à comprendre, je voulais sortir, je voulais être secoué, réveillé. »

Dans une chronique du Devoir, l’écrivain proclamait : « Et c’est l’écriture qui gagne, qui ressort les tensions, les distances, les tristesses et les erreurs, comme on résout une fracture. » Il se joue du temps Robert Lalonde et a su concilier l’heure « slow » du Québec et l’heure « vite » du Nouveau-Brunswick. Au fond dirait l’écrivain, nous    existons dans la durée et « Il nous faut nous engager jusqu’au bout dans la suite du monde. Et le vacarmeur nous précède pour débusquer les mots que l’heureux lecteur n’aura qu’à s’approprier.

Amitiés,

Alvina